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Tunisie: Interview du ministre des Affaires étrangères

Alexandre Hawari de Août 13, 2012 - 08:24 dans Politique

Pour Rafik Abdessalem, ministre tunisien des Affaires étrangères, un changement radical a eu lieu en Tunisie, au niveau de la politique étrangère.
Propos recueillis par Ranvir Nayar

Votre Excellence, que se passe-t-il aujourd’hui en Tunisie ?
La Tunisie connaît le début de la démocratie. Cela s’avère être un long processus, qui a été lancé lors de la tenue d’élections démocratiques le 23 octobre dernier. Ce furent les premières élections démocratiques et transparentes de toute l’histoire moderne du pays. Nous avons par la suite formé un gouvernement de coalition qui regroupe trois partis. Nous sommes en passe de rédiger une constitution nouvelle postrévolutionnaire. Il s’agit d’une longue transformation qui consiste à secouer les assises de l’ancien régime autoritaire et de consolider les soubassements d’un véritable système politique démocratique en Tunisie.

Quels sont les défis auxquels se heurte cette mission ?
Le défi principal réside certainement dans les besoins socio-économiques. Nous nous sommes déjà engagés sur la bonne voie pour ce qui est du volet politique. Mais les attentes sont élevées, et les demandes des citoyens sont nombreuses. Ils requièrent l’amélioration du niveau de vie, la création d’emplois, un meilleur système éducatif, de meilleurs soins de santé. Nous travaillons d’arrache-pied afin de satisfaire les aspirations du peuple, mais c’est loin d’être une tâche facile. Les miracles n’existent sûrement pas en économie et politique. Cela prendra du temps, mais je suis certain que nous avançons dans la bonne direction.

Quelles mesures sont prises pour stimuler l’économie ?
La priorité consiste à développer l’intérieur des villes ou des régions où les révolutions ont éclos, puisque la marginalisation et la discrimination entre secteurs divers de la société, en d’autres termes les régions urbaines et rurales, avaient longtemps dominé la scène socio-économique. Nous lançons des projets stratégiques à long terme afin de développer l’intérieur des villes pour fournir de nouveaux emplois, et bâtir de nouvelles structures. Telle est la priorité de la politique gouvernementale.

Quels sont vos objectifs de croissance économique pour cette année et l’année prochaine ?
Nous avons déjà commencé à réaliser de très bons progrès. Notre visée consiste à atteindre une croissance de 4 % cette année et nous nous trouvons sur la bonne voie. En formant ce gouvernement, la croissance affichait un taux négatif alors qu’aujourd’hui elle est remontée à 2,5 %, ce qui est à tout le moins excellent. Ce chiffre démontre bien que nous suivons la bonne direction, et le taux escompté cette année pourrait grimper jusqu’à 3,5 ou 4,5 %, ce qui sera de très bon augure dans le contexte local et régional.

Le pays a-t-il retrouvé la stabilité sociale après les événements majeurs qu’il a connus ?
Je pense que le pays est en train de revenir à la normalité. Il est certain que de grandes difficultés persistent après la révolution, mais je sais qu’un semblant de normalité règne actuellement. La conjoncture politique semble solide, l’État est en pleine fonction, et nous ne sommes pas confrontés à des problèmes sécuritaires. La Tunisie est un pays stable et sécurisé. Certainement, les défis pour recouvrir notre bien-être socio-économique persistent et les attentes sont grandes. Mais la Tunisie n’a pas de difficultés en matière de sécurité et de stabilité.

Le tourisme a toujours représenté une activité économique primordiale, mais il a malheureusement pâti de la situation. Percevez-vous la possibilité d’une relance touristique ?
Le tourisme connaît à son tour une rehausse et reprend du poil de la bête. C’est un signe prometteur pour le retour à la normalité et cela montre une amélioration par rapport aux chiffres précédents.

Qu’en est-il des relations extérieures ? Comment percevez-vous votre mandat en tant que ministre des Affaires étrangères ? Quels sont vos objectifs ?
Un changement radical a eu lieu au niveau de la politique étrangère qui d’habitude est tributaire de la situation politique du pays. La Tunisie est un pays méditerranéen qui est profondément lié à l’Union européenne. Notre commerce se fait à 83% avec l’Europe, et nous nous devons de garder les liens intacts et corrects avec l’Europe. Telle est la priorité pour le gouvernement. Pourtant, nous entretenons des rapports plus actifs avec les pays de l’Afrique du Nord dans l’Union du Maghreb arabe. Et il nous importe de coopérer avec le Maghreb en vue d’établir une zone économique franche et ouverte pour les pays de l’Afrique du Nord. Cela servira les intérêts des peuples de la région et même de l’Europe.

Parlez-nous de vos liens avec le Conseil de Coopération du Golfe [CCG]…
Notre relation avec le CCG s’inscrit dans le cadre de notre coopération avec le monde arabe, et notre appartenance à la Ligue arabe. Nous tenons beaucoup à renforcer notre politique étrangère à l’égard des pays arabes et nous avons déjà annulé le besoin de visa pour tout citoyen du Conseil de Coopération du Golfe pour entrer en Tunisie. Les choses vont bon train au niveau de nos liens avec les pays arabes.

Je vous ai posé cette question vu les nombreuses sources d’investissement qu’offrent les pays du Golfe…
C’est vrai. Le CCG est une excellente source d’investissements dans le tourisme et c’est pour cette raison que nous avons ouvert nos frontières aux investisseurs dans ce domaine. Par conséquent, la Tunisie est devenue plus attirante pour les entrepreneurs. Puisque la priorité du gouvernement est de respecter la transparence, d’établir l’État de droit et de lutter contre la corruption, surtout la corruption économique et sociale dans toutes ses formes.

Comment comptez-vous éradiquer ce mal, ancré dans le pays depuis des décennies ?
Cela nous prendra du temps, mais nous progressons dans la bonne direction. Il nous faut mener une bataille féroce contre les agents corrompus qui entravent tout éventuel développement économique. C’est pour cette raison particulière que la lutte contre la corruption arrive en tête des priorités du gouvernement.

Il paraît que 83 % de vos exportations ciblent une région qui se retrouve dans une situation critique… Je parle de l’Union européenne [UE] en pleine crise aujourd’hui. Quel effet cette crise aura-t-elle sur le golfe tunisien ?
Il va sans dire que cette crise touchera notre économie, vu que cette récession se mue en un phénomène international. Ses effets seront inéluctablement ressentis par la Tunisie. Néanmoins nous progressons sur des sentiers différents puisque nous établissons des rapports non seulement avec l’UE mais également avec le monde arabe, l’Afrique du Nord, et même à l’intérieur de l’Afrique. Nous nous efforçons d’améliorer notre situation économique.

Et vos liens avec l’Asie ?
Nous entretenons de bonnes relations avec la Chine et le Japon. Nous réalisons parfaitement le changement de l’ordre mondial, et nous observons le transfert du pouvoir et des ressources vers l’Asie. C’est un facteur à ne pas négliger.