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Qu’attend le nouveau gouvernement ?

Alexandre Hawari de Nov 12, 2013 - 16:55 dans Politique

Qu’attend le nouveau gouvernement ?

Il suffit de dresser un tableau comparatif des indices macroéconomiques, sociaux, et aussi aux plans politique, liberté d’expression et médias, pour mesurer les difficultés à venir.

Par Samir SOBH

changement

Aujourd’hui, les Tunisiens découvrent qu’ils sont de retour à la case départ et qu’ils auraient besoin d’une seconde révolution pour instaurer le changement souhaité

I Arabies Novembre 2013

Les Tunisiens croyaient, après avoir réussi à destituer l’ancien président, Zine el-Abidine Ben Ali et son régime totalitaire, que les maux politico-démocratiques du pays étaient enfin terminés et qu’une nouvelle ère pouvait commencer, notamment après l’organisation de la première élection législative transparente depuis l’indépendance.

Quelques semaines après les élections, le monde libre et les pays donateurs avaient promis de venir en aide à l’économie tunisienne afin de compenser les dégâts causés par la révolution et relancer les secteur clés. Encouragée, la population pensait que le changement allait apporter avec lui, outre la démocratie, la diversité politique, les droits de l’homme et la liberté d’expression. Le plus important consistant à améliorer le niveau de vie des citoyens, à réduire le chômage, et à mettre fin à la répression imposée par la police politique du système.

Aujourd’hui, plus de deux ans après la chute du régime de Ben Ali, les Tunisiens découvrent qu’ils sont de retour à la case départ et qu’ils auraient besoin d’une seconde révolution pour instaurer le véritable changement souhaité. Surtout après avoir découvert, certes sur le tard, que la situation du pays, sur tous les plans, à tous les niveaux du pouvoir, est en dégradation permanente.

Les statistiques comparatives, plus particulièrement celles qui émanent des institutions financières internationales dans le domaine socio-économique, le prouvent. Ces dernières, qui critiquent même les chiffres publiées par les statistiques officielles tunisiennes, accusent le gouvernement de recourir à la manipulation des chiffres pour atténuer l’ampleur de la perte de confiance de la population à l’égard du pouvoir en place. Lequel, vu les statistiques socio-économiques en régression, poursuit sa fuite en avant dans l’objectif d’anticiper sur les contestations de rue et, plus significatif, pour éviter la mobilisation de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). Cette institution qui compte plus de 700 000 adhérents est capable de faire tomber le gouvernement dirigé par Ennahda à tout moment.

Chute libre. Lors d’une rencontre avec Arabies, en septembre dernier, l’ancien Premier ministre – le premier après la révolution – a indiqué que si le pouvoir actuel restait encore en place jusqu’à la fin de l’année, la Tunisie serait en faillite. Selon lui, la majorité des indices macroéconomiques sont déjà dans le rouge. Les capitaux étrangers poursuivent graduellement leur fuite vers le Maroc et l’Algérie, pays voisins. Cela au moment où les exportations sont en chute libre alors que toutes les institutions financières arabes ainsi que les fonds de développement s’abstiennent d’accorder des aides ou des prêts.

L’exemple le plus significatif vient du président français, François Hollande, qui, devant le Conseil constitutif tunisien, a tenu à préciser, lors de sa visite en juin dernier en Tunisie, que les aides apportées par son pays ne commenceraient pas avant le mois de mai 2014. En d’autres termes, après les

nouvelles élections législatives, et l’installation d’un nouveau gouvernement où Ennahda ne conduira plus l’Exécutif.

Les statistiques comparatives entre 2011 et 2013 montrent que l’économie et la finance tunisiennes sont au bout du gouffre, bien que le gouvernement en place affirme que le tourisme et les investissements directs étrangers (IDE) ont enregistré une nette augmentation au troisième trimestre de l’exercice en cours. Ces chiffres sont contestés par les professionnels du tourisme tunisien ainsi que par les tours opérateurs européens, principaux clients de la Tunisie.

Le gouvernement a annoncé que le taux du tourisme a augmenté

de 40 %, mais ce chiffre n’a convaincu personne, surtout avec une telle situation sécuritaire. Et quand on évoque une hausse des IDE de l’ordre de 21 %, les analystes financiers sourient en précisant que plus de 100 entreprises étrangères ont quitté la Tunisie depuis 2013, et 233 en tout depuis le changement. Et c’est le signe le plus alarmant, d’après les économistes tunisiens.

Taux de croissance. Et le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), Chedli Ayari, l’a bien compris. Lors de la séance plénière de l’Assemblée nationale constitutive (ANC) – le Parlement –, en octobre dernier, dans un discours concernant la situation économique actuelle du pays, Ayari a affirmé qu’il relève « l’impossibilité de réaliser un taux de croissance de l’ordre de 3,5% au terme de l’exercice 2013 », selon les prévisions établies.

Le gouverneur de la BCT a ajouté que bien que le gouvernement ait revu, à deux reprises, les prévisions à la baisse, il continue à tabler sur le chiffre de 3,6 % pour le taux de croissance de l’année en cours. Chedli Ayari a précisé que le seul moyen d’atteindre ce chiffre est, qu’au cours du dernier trimestre de l’année, on réussisse à démontrer un taux de croissance de 6%. Ce qui relève de l’impossible.

Il a en outre déploré « l’absence totale d’une vision budgétaire sur une période de cinq années ». Ce qui constitue une première depuis l’indépendance de la Tunisie, alors que le déficit budgétaire s’est établi à hauteur de 7,4 % comme l’avait annoncé le ministre des Finances, Elyes Fakhfakh, présent lors de la même séance de l’ANC.

À cet égard, rappelons à titre comparatif que le taux de croissance de l’économie tunisienne est pendant vingt et un ans resté assez régulier, aux alentours de 5 %, sauf pour les années 2010 et 2011, où il est passé à 4,5 % en raison des répercussions de la crise financière internationale. Quant au déficit budgétaire, il était de l’ordre de 5,7 % à la fin de 2011 contre 7,4 % au 1er septembre dernier.

Multiples risques. De son côté, son prédécesseur, Mustapha Kamal Nabli, ancien expert de la Banque mondiale qui sonne la sonnette d’alarme depuis l’arrivée d’Ennahda au pouvoir, estime que l’actuel gouvernement se trouve actuellement face à de multiples risques dont celui de l’effondrement du taux de croissance, l’augmentation de l’inflation, la persistance du taux de chômage – notamment chez les diplômés de l’enseignement supérieur –, le déficit supérieur, celui de la Balance de paiements.

Nabli a souligné que les dépenses publiques ont crû de 61 % au cours des trois dernières années (de 2011 à 2013), soit l’équivalent de 9 milliards de dinars. Plus de deux tiers de cette enveloppe ont été alloués à l’augmentation des salaires et à la subvention de certains produits. Ces initiatives visent à tenter de gagner la confiance de la population. En d’autres termes, réunir les conditions nécessaires au rétablissement de la sécurité pour que les secteurs du tourisme, du transport, des phosphates et de la prospection pétrolière reprennent leur rythme d’avant la révolution.

Dans ce même ordre de régression comparative des IDE que le gouvernement n’a pu contourner, la Foreign Investment Promotion Agency (Fipa) reconnaît que cette baisse est de l’ordre de 13,9 % par rapport à fin 2011.

Parmi les indices les plus graves pour l’économie tunisienne figure le recul du niveau de la classe moyenne de 67 % à la fin de 2011 à 53 % en juillet dernier. Ce coup socio-économique est dur, selon l’Organisation des nations unies (ONU), puisque la Tunisie occupait la première place dans ce domaine dans le monde arabe, depuis environ deux décennies.

Les mauvaises notations des agences internationales spécialisées viennent compliquer la

situation financière et économique de la Tunisie. Laquelle trouve avantage à avoir accès aux marchés internationaux dans le but d’obtenir des dons et des prêts à des taux préférentiels.

Notation en baisse. D’autant que ces notations lui font perdre la confiance aussi bien des donateurs que des fonds de développement. À cet égard, force est de rappeler que, le 16 août dernier, Standard & Poor’s a baissé sa notation concernant la dette tunisienne souveraine à long terme, aussi bien en monnaie locale qu’étrangère, de BB à B. Cela en indiquant qu’elle pourrait encore faire baisser sa notation dans un prochain avenir.

Force est de noter que la Tunisie n’a jamais connu une baisse des autres agences telles que Moody’s ou Fitch avant 2011.

Mourad al-Hattab, expert tunisien en matière de risques financiers, a déclaré à Arabies que son pays est aujourd’hui à deux pas de la faillite. Il estime que l’État pourrait se retrouver dans l’incapacité de soutenir le secteur public au cas où les déséquilibres des différents balances s’imposeraient.

Quant aux raisons qui ont incité Standard & Poor’s à baisser la notation de la Tunisie, certains experts européens affirment que l’instabilité politique à laquelle s’ajoutent d’autres éléments essentiels constituant l’économie – dont les exportations et le tourisme qui ont connu depuis le début de 2012 un recul considérable évalué à plus de 20 % – sont à l’origine de la décision de l’Agence internationale de notation.

Un autre problème vient s’ajouter à cette situation financière et économique morose depuis la fin de 2011 et jusqu’à ce jour, l’état du secteur bancaire. Les dettes des banques tunisiennes, notamment publiques, ne cessent de s’aggraver depuis l’époque de l’ancien régime. Ces établissements bancaires laissaient déjà d’importantes ardoises. Il y a des doutes sur la récupération de nombreuses créances. Même si l’on doit reconnaître que le pouvoir de la Troïka n’est pas le responsable, il faut préciser qu’il n’a pas réussi à réduire ces créances, ni pris les moindres mesures pour le faire. Ces dettes s’élèvent à 6,5 milliards de dollars, ce qui équivaut au tiers du budget de l’État.

Contrôle financier. Ezzeddine Saidane, expert économique et financier, avait, il y a quelques mois lors d’une interview pour Arabies, attiré l’attention sur l’absence de toute gérance au niveau du secteur bancaire.

Plus particulièrement après que le gouvernement dirigé par le parti Ennahda au pouvoir a gelé le travail des institutions de contrôle financier. Les analystes financiers tunisiens ont, par ailleurs, critiqué l’absence d’une stratégie visant à maîtriser la gestion des risques bancaires.

Pour tenter de sauver le secteur bancaire et trouver une issue pour les créances irrécouvrables, le gouvernement avait annoncé, le 22 juillet dernier, des mesures affirmant que les autorités monétaires avec le soutien du gouvernement allaient fusionner les trois plus grandes banques publiques de la place. Il s’agit des établissements suivants : la Banque de l’Habitat (BH), la Société tunisienne des Banques (STB) et la Banque nationale de l’Agriculture (BNA), lesquelles souffrent le plus des créances douteuses et irrécouvrables.

Cependant, à la veille de l’arrivée du nouveau gouvernement, si le mouvement Ennahda s’engage à accepter la feuille de route pour faire sortir le pays de la crise, les Tunisiens et les milieux d’affaires s’interrogent toujours sur l’avancement de ce processus de fusion.

En tout état de cause, il semble que le gouvernement actuel peine à obtenir les fonds nécessaires pour recapitaliser cette fusion. Le Fonds monétaire international et les Fonds islamiques auxquels la Tunisie s’était adressée pour obtenir ces montants traînent les pieds tant que l’instabilité politique et sécuritaire règne et que la situation économico-financière se dégrade. Ces institutions ont laissé entendre à leurs interlocuteurs tunisiens venus demander ces capitaux qu’il est difficile d’accorder ces sommes alors que le nouveau pouvoir paie les salaires de 250 000 fonctionnaires du secteur public qui n’exercent aucun travail. La majorité de ces derniers sont des membres du mouvement Ennahda, parmi lesquels se trouvent d’anciens prisonniers politiques.

Situation. Toutes les statistiques comparatives des indicateurs macroéconomiques en Tunisie entre la fin de 2011, chute de l’ancien régime, et septembre 2013, après un peu moins de deux ans de gouvernance du pouvoir de coalition dirigé par Ennahda, montrent que la situation, dans sa majorité, est en régression flagrante.

Les manipulations des chiffres fortement critiquées par les institutions financières internationales n’ont fait que compliquer les choses. De ce fait, le nouveau gouvernement – qui ne sera certainement pas conduit par Ennahda, notamment concernant les postes clés, économie, finance, industrie… – devrait, en premier lieu, restaurer la confiance perdue auprès des institutions financières et des pays donateurs s’il veut éloigner le pays de la faillite.

À cet égard, la majorité des leaders de l’opposition, rencontrés récemment par Arabies, y compris ceux de l’UGTT et de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) sont apparemment conscients de cette situation et comptent agir en conséquence.

Novembre 2013 Arabies I

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