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Nidaa Tounes : la bête noire d’Ennahda

Alexandre Hawari de Déc 11, 2012 - 09:21 dans Politique

Le sondage sur les intentions de vote, réalisé par 3C Études, montre l’importance de la montée en flèche, en des temps records, du parti de Béji Caïd Essebsi.
Par Samir SOBH, Paris

Coup de maître », disent les observateurs les plus avisés à Tunis. « Un recyclage du Rassemblement constitutionnel démocratique » (RCD), parti dissous de l’ancien président Ben Ali, affirment les responsables d’Ennahda et de leurs alliés formant la troïka au pouvoir. Ce qui fait peur à ces derniers, c’est que Nidaa Tounes, le nouveau parti, récupère les déçus de ladite « révolution du Jasmin ».

Le sondage sur les intentions de vote, réalisé par 3C Études du 17 au 20 septembre dernier (soit quelques jours après l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis par les salafistes, couverts par les milices d’Ennahda) montre l’importance de la montée en flèche, en des temps records, du parti de Béji Caïd Essebsi.

Les résultats de ce sondage laisse apparaître que Nidaa Tounes arriverait aujourd’hui en 2e position avec 20,8 % contre 30,4 % pour Ennahda. Ce dernier, d’après le même sondage, aurait déjà perdu 31 % de ceux qui lui ont fait confiance le 20 octobre 2011.

Les analystes politiques, aussi bien locaux qu’étrangers, estiment que d’ici aux prochaines élections – dont le gouvernement actuel veut à tout prix reporter l’échéance de quelques mois en 2013 – Nidaa Tounes pourrait, avec ses alliés, dépasser 50 % du vote des Tunisiens.

Cette percée se consolide quotidiennement avec l’Alliance de certains partis du centre comme de la gauche, et avec l’adhésion grandissante de la population (plus de 100 000 adhésions ont été enregistrées depuis le lancement du nouveau parti).

Le peuple passe du mécontentement à la révolte, et c’est un indice sur l’éventuel virage du choix électoral des Tunisiens. Dans ce contexte, on constate l’attrait significatif du parti d’Essebsi pour une grande catégorie de la classe moyenne (qui représentait avant la chute de l’ancien régime 68 % de la population active tunisienne), principal perdant des dernières élections ainsi que des libéraux et de la catégorie aisée.

À cet égard, force est de noter que plus de 2 000 capitalistes industriels tunisiens se sont installés au Maroc. Ils investissent dans les domaines des services, du tourisme, de l’agroalimentaire et de l’immobilier.

Ces Tunisiens ont fui le pays, effrayés par l’instabilité économique et sécuritaire. Sans compter la vague d’hommes d’affaires répartis, à l’heure actuelle, dans plusieurs pays européens, notamment en Europe de l’Est où ils découvrent de nouvelles niches. L’Espagne, qui offre maintenant d’importantes opportunités à cause de ses difficultés financières, attire de plus en plus les investisseurs tunisiens.

Les dirigeants de Nidaa Tounes, qui possèdent une grande expérience dans les domaines politique et de gouvernance, jouent les « francs tireurs. Ils suivent de très près les erreurs commises par Ennahda et son gouvernement » ainsi que par ses alliés, en tête desquels le chef de l’État, Moncef Marzouki et le Premier ministre Hamadi Jebali.

Pour preuve, le premier n’est pas pris au sérieux par ses homologues arabes et étrangers. Quant au second, son discours politique, les statistiques économiques et les promesses faites en matière de réformes et de respect des acquis sociaux sont loin d’être crédibles, notamment aux yeux des Tunisiens. Alors que Béji Caïd Essebsi a été reçu officiellement par le président américain, Barak Obama, qui l’a félicité par le rôle qu’il a joué dans l’aboutissement des premières élections démocratiques en Tunisie.

Le 8 novembre dernier, le secrétaire général de Nidaa Tounes, Taieb Baccouche, a lors de sa visite au Quai d’Orsay à Paris, en compagnie d’Essebsi, dressé un bilan descriptif de l’état des lieux de son pays. En effet, en marge de sa rencontre avec les journalistes français, Baccouche a estimé que beaucoup de temps aurait été perdu et qu’aucune promesse n’a été tenue depuis les engagements historiques d’octobre 2011 et depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir en Tunisie.

Par ailleurs, toujours dans le cadre des erreurs de ses adversaires, Baccouche disait à Arabies : « Comment ne voyez-vous pas que la Tunisie n’a pas encore de Constitution ? », et d’ajouter : « de plus, peut-on imaginer qu’elle n’a pas non plus de commission indépendante électorale, ni de comité pour la justice et la presse ? »

Pourtant, Ennahda avait fait campagne sur une conception civile et républicaine de l’État tunisien, sur le respect des acquis pour la femme… Mais, la réalité est tout autre. Le parti islamiste et ses associés au pouvoir ont commencé à changer le paysage social, culturel et politique de la Tunisie.

De son côté, Béji Caïd Essebsi, enfonce le clou en assénant à plusieurs reprises, devant ceux qu’il rencontre en Tunisie et à l’extérieur, la même phrase assassine : « En Tunisie, il y a maintenant ceux qui veulent vivre au VIIe siècle et ceux qui veulent placer la Tunisie au cœur du XXIe siècle. Et c’est à mes compatriotes de choisir. » L’homme politique chevronné est allé plus loin en disant à Arabies : « Les gouvernants actuels de mon pays n’ont rien à avoir avec la révolution. C’est pour cette raison, qu’ils vont perdre le pouvoir. »

 Selon les analystes politiques tunisiens, les dirigeants d’Ennahda vivent, à l’heure actuelle, dans une atmosphère de panique face à la montée spectaculaire de Nidaa Tunis. C’est probablement pourquoi ils ont eu recours à la violence en tuant le représentant du nouveau parti à Tataouine (au sud du pays). À cela s’ajoutent les différents actes de violence commis par sa milice à l’égard des journalistes et d’un juge.

Ce qui augmente la crainte face à Nidaa Tounes et à ses nouveaux alliés émanant de toutes les catégories de la société tunisienne, c’est la prochaine visite de Béji Caïd Essebsi à Washington à l’invitation de Barack Obama.

Autre point dont Nidaa Tounes se sert à la perfection, c’est l’incapacité d’Ennahda de se séparer des salafistes. Ces derniers sont devenus un grand handicap pour Ennahda qui ne parvient pas à s’en démarquer.

Le parti d’Essebsi profite des tentatives d’Ennahda et des hommes d’affaires islamistes de mettre la main sur les médias publics et d’acheter par la force une partie de la presse écrite La grève générale suivie par tous les syndicats, tous les secteurs des médias nationaux, soutenus par leurs collègues à l’étranger, a mis Ennahda et ses réseaux financiers en mauvaise posture.

D’autre part, l’arrestation de certains juges sur ordre du gouvernement a été une erreur fatale pour Rached Ghannouchi et sa troupe. La convocation du nouvel ambassadeur français en Tunisie au ministère tunisien des Affaires étrangères – pour avoir soutenu la grève des journalistes – et le refus de ce dernier d’accepter de répondre à cette «invitation», s’ajoute aux autres « bavures ». Un sujet qui a été évoqué au Quai d’Orsay avec Essebsi.

Nidaa Tounes ne se contente pas de pointer du doigt ces erreurs. Il prend la situation socio-économique en régression, devenue dangereuse pour le pays, comme l’un des principaux axes de ses attaques.

Les experts économiques et financiers prennent pour exemple la question posée par le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Chedli Ayari, en marge du Congrès des gouverneurs des banques centrales arabes, tenu au Koweït, le 2 octobre dernier. Ayari aurait critiqué les pays occidentaux, notamment donateurs, qui n’ont pas honoré leurs engagements financiers à l’égard de son pays.

Un message qui était adressé en partie aux pays arabes riches, qui, selon des gouverneurs présents, aurait été mal pris. Ces derniers l’ont compris comme un message adressé à certains pays du Golfe. Lesquels ont laissé entendre qu’ils n’interviendront pas lors de la réunion annuelle du Fonds monétaire international (FMI) à Tokyo, malgré l’allocution prévue du gouverneur de la Banque centrale du Qatar dans ce sens.

Des pays comme l’Algérie, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont fait comprendre que la gestion économique et financière de la part du gouvernement tunisien n’encourage certes pas à prendre de risque. D’autant que certains États occidentaux évoquent une manipulation des chiffres et statistiques par le ministère tunisien des Finances.

Parallèlement, des reculs sont enregistrés en matière de démocratie et de droits de l’homme, et le gouvernement d’Ennahda couvre les salafistes et leurs actes de violence. Ces éléments ne permettent guère d’accorder des aides ou des prêts à la Tunisie.

Nidaa Tounes critique sévèrement le recul inquiétant des réserves en devises et les déclarations du gouvernement qui prévoit le retour du redressement de ces réserves. Enfin, la montée du chômage, dont le taux dépasse de loin celui qui a été publié par le ministère des Finances, est également pointée du doigt.