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Les multiples défis de la Tunisie

Alexandre Hawari de Nov 17, 2015 - 14:45 dans Politique

L e 9 octobre 2015. Cette date fera désormais partie de celles – à l’instar du 20 mars 1956 (indépendance) et du 15 octobre 1963 (évacuation des troupes françaises de la base de Bizerte) – que les Tunisiens n’oublient pas et célèbrent tous les ans.

Car le pays tout entier, âges, régions et tendances politiques confondus, a vibré à l’unisson à l’annonce de l’attribution du Prix Nobel de la Paix 2015 au Quator du Dialogue national (Union générale tunisienne du travail, Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme et Ordre national des avocats de Tunisie) pour « sa contribution décisive dans la construction d’une démocratie pluraliste en Tunisie après la révolution du Jasmin de 2011 ».

La dernière fois que les Tunisiens ont été aussi intensément fiers remonte justement au 14 janvier 2011. Une fierté qui avait tendance à décliner, car depuis ils ont vu s’accentuer les problèmes de leur pays.

Si elle n’est pas un enfer, comme la Syrie, la Libye ou même l’Égypte, la «petite» Tunisie, d’où est parti le mouvement ayant fait tomber plusieurs régimes arabes, n’est pas non plus, vue de l’extérieur et pour les Tunisiens, un paradis où tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais parce que sa situation diffère d’un domaine à un autre, le pays ressemble à un train dont les wagons ne sont pas sur la même longueur d’ondes, ne vont pas tous dans la même direction, ni à la même vitesse. Le domaine politique est sans nul doute celui où la Tunisie est la moins mal lotie, où elle avance même, fut-ce à pas lents et hésitants. Pourtant, elle a eu du mal à se mettre politiquement sur la bonne voie.

Elle a même failli aller dans le mur et connaître les affres de la guerre civile, à l’instar d’autres pays de la région, après l’assassinat de Chokri Belaïd (6 février 2013) et celui de Mohamed Brahmi (25 juillet 2015). Arrivée au bord du précipice, elle a su se ressaisir à temps et débloquer le processus de refondation politique, grâce au Quator qui a mis les principaux partis d’accord sur les modalités de sortie de l’impasse politique.

Élections. La réussite de ce processus couronnée par l’organisation des élections législatives et présidentielle en novembre et décembre 2014 a remis le pays sur les rails et lui a valu l’hommage unanime de la communauté internationale, dont la dernière manifestation en date et la plus importante est le Prix Nobel de la Paix.

Pour autant, la success story tunisienne est encore fragile et le pays loin d’en être sorti, car encore confronté à de nombreux et difficiles challenges, sécuritaire, économique, social… Dont il est difficile de dire lequel est le plus difficile, le plus brûlant et, par conséquent, le plus urgent à affronter.

Néanmoins, la sécurité  et plus particulièrement la lutte contre le terrorisme – est aujourd’hui en tête de l’agenda des Tunisiens, gouvernants et gouvernés, et accapare une grande partie de l’attention, des efforts et des moyens de l’État. Pour la simple et unique raison que le terrorisme est, en comparaison avec les autres problèmes, un phénomène nouveau.

En effet, même si certains en font remonter l’origine à l’attaque en janvier 1980 de la ville de Gafsa, dans le sud-est du pays, par un commando venu de Libye où il avait été entraîné, et passant par l’Algérie, le terrorisme n’a véritablement fait irruption dans le paysage tunisien que quelques années plus tard, dans le sillage de l’émergence de l’intégrisme musulman.

Victime d’une répression fé- roce, le mouvement Ennahda, alors baptisé Mouvement de la tendance islamique (MTI) cède à la tentation de recourir lui aussi à la violence et finit, ainsi que l’ont reconnu certains de ses responsables après le 14 janvier 2011, par perpétrer le 2 août 1987, quatre attentats à la bombe contre des hôtels de Sousse et Monastir, et une attaque le 17 février 1991, contre une cellule du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, alors au pouvoir). Groupes terroristes.

Plus tard, à l’occasion d’affrontements armés dans la région de Soliman (SudEst de Tunis), le 23 décembre 2006, puis le 3 janvier 2007, les Tunisiens découvrent avec effarement que la «greffe» terroriste a pris dans leur pays. Une réussite que confirme et favorise la révolution tunisienne qui constituera une double aubaine pour les groupes terroristes. Sortis de prison pour la plupart après la chute du régime Ben Ali, les chefs de la nébuleuse terroriste vont profiter du nouveau climat et de la passivité des gouvernements successifs, plus particulièrement celui de la Troïka qui a gouverné le pays de décembre 2011 à janvier 2014, pour s’organiser, s’armer et mettre en place leurs réseaux et leur logistique. Aussi, lorsqu’ils passent à l’action deux ans après, en commen- çant avec les assassinats de deux figures politiques, les groupes terroristes ont déjà pris de l’avance par rapport aux forces de l’ordre et à l’armée.

Aussi, celles-ci mettront-elles près d’une année pour commencer à comprendre le terrorisme et apprendre à y faire face. Aujourd’hui, au bout de deux ans, l’État commence à rétablir l’équilibre, ne se contente plus de réagir aux attaques terroristes et plus en plus anticipe. Mais les attentats du Bardo enmars et de Sousse en juin 2015 prouvent que la guerre contre le terrorisme sera très longue et difficile. Ce qui ne sera pas sans conséquence sur la capacité de la Tunisie à affronter et relever les autres challenges. D’autant que le pays a été forcé d’augmenter sensiblement et à deux reprises au cours des deux dernières années les budgets des ministères de l’Inté- rieur et de la Défense, passés respectivement de 965 millions à 1,1 milliard d’euros, et de 555 à 807 millions d’euros.

Et vont encore augmenter en 2016, comme l’a annoncé le ministre des Finances, Slim Chaker, dès mai dernier, en soulignant : « Pour cela, nous allons devoir pour la première fois enlever de l’argent à d’autres ministères. » Catégories marginalisées. Mais si elle veut remporter un jour sa guerre contre le terrorisme, la Tunisie va devoir également, en plus d’une volonté politique iné- branlable, trouver les ressources financières nécessaires pour ré- gler ses problèmes économiques et sociaux.

Car cette guerre ne peut être gagnée sur le seul terrain militaire et sécuritaire. Elle requiert aussi de priver le terrorisme progressivement de ses «moteurs» que sont les régions et les catégories marginalisées. Bien sûr, le terrorisme est de plus en plus un phénomène planétaire, ce qui veut dire qu’il obéit également à des stratégies globales qui sont le fait de véritables multinationales comme Al-Qaïda, Daech… Mais celles-ci n’auraient pu et ne peuvent percer dans un pays que s’il présente des failles économiques et sociales. Or, des failles, la Tunisie en a et elle a intérêt aujourd’hui à s’y attaquer sans perdre de temps. Car du temps, elle en a déjà beaucoup perdu puisque la transition politique a été plus difficile, plus longue que prévu. Le pays a en effet mis du temps pour parvenir, grâce aux efforts du Quartet, à se doter en février dernier de son premier gouvernement élu.

Pourtant, neuf mois plus tard, celui-ci peine encore à élaborer et à mettre en place les multiples réformes dont le pays a grandement besoin. Dans une Lettre d’intentions, adressée le 15 septembre 2015 à Mme Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Chedly Ayari, ont reconnu que sur les dix-sept réformes requises trois seulement avaient été concrétisées. Un retard imputable à la guerre contre le terrorisme, mais également aux fortes et persistantes difficultés sociales qui ont pour cause et enjeu les augmentations salariales demandées par les salariés du public et du privé.

Convaincus qu’ils ne pourront pas concentrer leurs efforts sur le règlement des problèmes économiques et sociaux de fond tant que ces tensions n’auront pas été dissoutes, les pouvoirs publics se sont résolus à faire l’effort financier nécessaire pour y parvenir. Facture de la paix. Pour le seul secteur public, la facture de la paix s’élèvera à près de 700 millions d’euros en 2016.

Après avoir clos ce dossier, le gouvernement s’est trouvé dans l’obligation de s’ériger en arbitre entre l’UGTT et l’Utica qui ne s’entendent pas sur les modalités et les conditions d’augmentation dans le privé. Toute cette affaire illustre l’un des paradoxes de la Tunisie de l’après-14 janvier 2011 : alors que ce sont les exclus qui ont déclenché le mouvement ayant abouti à la chute du régime Ben Ali, ce sont les gens «installés » qui en profitent aujourd’hui. Et au lieu de donner du travail à ses chômeurs – estimé à 600 000 personnes –, la Tunisie est en train d’« engraisser » ceux qui ont déjà un salaire.

Un paradoxe auquel le pays a intérêt à mettre rapidement un terme. Pour la simple raison que la persistance des injustices et des déséquilibres économiques et sociaux apporte de l’eau au moulin des terroristes.