/ Politique / Essebsi, la Démocratie et la Tunisie

Essebsi, la Démocratie et la Tunisie

Alexandre Hawari de Fév 11, 2014 - 19:02 dans Politique

Interview de Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre et avocat tunisien, aujourd’hui leader du parti Nidaa Tounès.

Propos recueillis par Atique NAQVI, Davos

Votre pays est à l’aube de changements importants… Comment voyez-vous le processus démocratique de cet État considéré il y a quelques années comme une dictature ?

C’est un processus normal, évidemment il a beaucoup tardé car en Tunisie il n’y a pas une unité de vues entre les différents partis, principalement entre les islamistes et les démocrates. Cette évolution a été retardée très longtemps par les islamistes parce que leur objectif principal n’est pas de faire évoluer le pays vers un système démocratique ou vers une transition démocratique réussie, mais d’introduire des notions de charia, des notions de déséquilibre entre la femme et l’homme.

Alors que, nous, nous sommes pour l’égalité, eux sont pour la complémentarité. En réalité, devant la réaction vigoureuse de la société civile, surtout les femmes et les associations civiles, les religions ont reculé sur toutes ces tentatives, mais ces dernières nous ont fait perdre beaucoup de temps. Nous avons réussi à rédiger une Constitution par consensus et je pense que c’est une bonne chose. Je crois qu’ils ont compris que leurs tentatives ont échoué et que s’ils veulent se maintenir dans le paysage politique, dans lequel ils sont pourtant déjà, il faut qu’ils suivent le grand courant. On m’a posé la question : quel est l’avenir de l’islam politique en Tunisie ? Ma réponse est : à l’intérieur de l’unité nationale, sinon, il disparaîtra.

Le pays est-il destiné à être gouverné par un consensus ?

La Tunisie ne peut être gouvernée que par un consensus. Pourquoi ? Parce qu’Ennadha a essayé de gouverner toute seule, elle n’a pas réussi et je pense réellement qu’aucun autre parti, en tout cas sur la scène actuelle, ne peut diriger seul le pays. Donc, il vaut mieux rechercher le consensus. Pour cela, il faut d’abord dialoguer et, justement, les partis n’ont pas une culture de dialogue. C’est pour cela que nous avons beaucoup perdu, beaucoup reculé.

Maintenant, ils sont contraints et forcés par l’évolution des choses et par le nouvel équilibre des forces. Parce que jusqu’à présent ils se prévalaient d’une élection à l’Assemblée constituante, une élection pas totalement majoritaire, ils veulent continuer à jouer dessus. Or, cette légalité électorale a disparu. On n’élit pas un Parlement éternellement, on le fait pour une période déterminée. Nous avons élu cette Constituante pour une année, pour une mission bien déterminée. Ils ont quitté cette légalité parce qu’ils n’ont pas respecté les délais et ils se sont donné des attributions d’assemblée législative, ce que la loi ne permettait pas.

Que se passe-t-il au plan économique ? Si un des problèmes de fond des révolutions arabes et du printemps tunisien a été cette recherche d’un bien-être économique, aujourd’hui, cette population souffre…

C’est vrai que la gestion d’Ennadha – personnellement je ne leur reproche pas d’avoir été au gouvernement, je leur reproche de ne pas avoir réussi – nous a fait perdre beaucoup de temps. Leur caractéristique a été l’incompétence et en effet maintenant que nous en sommes à la troisième année, la situation économique de la Tunisie n’a jamais été aussi dégradée. Vous savez, la Tunisie ne figure même pas sur la liste des pays auxquels on peut donner des notes. Cela a été fait une fois, deux fois, trois fois, à chaque fois on descend ! Alors le gouvernement de la Banque centrale a demandé aux agences de notation de ne plus noter la Tunisie.

À quoi ressemblera la Tunisie dans cinq ans ?

Il faut débord tenir compte du peuple tunisien. Il diffère un peu des autres peuples arabes. Tout d’abord, c’est un peuple éduqué et cela fait cinquante ans que l’enseignement est généralisé. Ensuite, la Tunisie a une particularité : elle a libéré la femme. Et justement la femme tunisienne occupe dans le paysage politique et dans le paysage social une place quasi égale à celle d’homme et, enfin, comme je l’ai dit, nous avons créé une classe moyenne assez large. Ce sont les trois ingrédients d’une action démocratique.

Évidemment, il reste la question économique, comme le disait saint Thomas d’Aquin : « Il faut un minimum de confort pour pratiquer la vertu ». Or, notre situation actuelle ne permet pas aux Tunisiens d’avoir ce minimum de bien-être. C’est pourquoi laquelle nous ne réussissons pas encore ce processus démocratique. Mais nous avançons ! On nous a retardés pendant deux ans, nous allons maintenant reprendre le processus. Nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas ? Et j’espère que nous évoluerons dans le bon sens.

Je pense que les gens d’Ennadha ne peuvent plus contrer le mouvement parce qu’ils ont été discrédités par le fait qu’ils ont gouverné pendant deux ans et qu’ils n’ont rien réalisé : la misère et le chômage ont augmenté, la marginalisation des régions intérieures est restée la même.

Comment allez-vous assurer cette transition ?

Nous avons un nouveau gouvernement. C’est un gouvernement de gens indépendants et de technocrates, pendant toute cette période et jusqu’aux prochaines élections. Mais en Tunisie, ce n’est pas le gouvernement qui préside aux destinées des élections c’est une commission indépendante. Cette dernière vient d’être créée, votée par l’Assemblée constituante et c’est elle qui va organiser et superviser les élections. Nous aurons un nombre très important d’observateurs étrangers, européens, américains, allemands… qui ont l’habitude de ce processus. Nous serons vigilants et il y a des chances pour que ces élections se passent de manière transparente et avec honnêteté.

Que pensez-vous de la situation en Égypte ?

La situation en Égypte est complètement différente de celle de la Tunisie. En Egypte, l’armée a toujours joué un rôle important, en Tunisie l’armée est républicaine, elle n’intervient pas dans les affaires politiques, elle est sous commandement civil.

Après les élections, pensez-vous que votre pays sera plus aligné sur ses voisins des pays arabes, de l’Europe ou autre ?

La Tunisie est un petit pays qui a des ressources limitées et compte tenu de sa position stratégique, géographique, c’est le pays africain le plus proche de l’Europe. Et traditionnellement la Tunisie ne peut pas vivre en autarcie. Elle a besoin d’ouverture. Voyez les relations avec l’Europe par exemple, 80 % de nos échanges se font avec cette dernière, aussi bien en exportations qu’en importations. Nous avons des liens culturels très importants. Et puis, nous avons une population tunisienne en Europe qui frise le million, c’est-à-dire environ 12 % de la population tunisienne. Nous sommes donc très liés à l’Europe et nous sommes le premier pays qui a signé des accords d’association avec elle. Et actuellement, nous aspirons à une position d’associé privilégié. Donc, c’est incontestable, la Tunisie ne peut pas vivre sans l’Europe. Et évidemment aussi, traditionnellement, la sécurité de la Tunisie fait partie de la sécurité de l’Europe. Nous sommes très liés et nous avons des accords importants. Et les accords extérieurs les plus conséquents se feront avec l’Europe.

Comment jugez-vous les relations actuelles de la Tunisie avec ses voisins ?

Nous avons de très bonnes relations avec tous nos voisins. Vous savez, quand il y a eu la révolution en Libye, la Tunisie a reçu 1 300 000 personnes : réfugiés et étrangers… Malheureusement, aujourd’hui, la situation en Libye est différente, les relations sont moins actives, je dirais. Avec l’Algérie, nous avons d’excellentes relations, ainsi qu’avec le Maroc. La Tunisie n’a aucun problème avec ses voisins.