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Le goût amer de la révolution

Alexandre Hawari de Août 7, 2012 - 09:35 dans Politique
De nombreux hommes d’affaires espéraient que la Libye se transformerait en terre d’opportunités après la révolution alors que le pays a de la peine à se reconstruire.

Par Ahmed Maghabi, Tripoli

Durant la révolution, Ali Jalloum disposait d’une vue unique sur les événements. Son bureau était situé à un carrefour en plein centre de Tripoli qui fut détruit par les bombardements de l’Otan, durant la dernière année de guerre civile.

Des graffitis antigouvernementaux recouvrent encore les murs qui longent l’un des côtés de la place. Ils encadrent l’un des camps militaires libyens les plus importants, les quartiers généraux de la Brigade 77, la Garde révolutionnaire du colonel Mouammar Kadhafi, l’ancien chef libyen maintenant détrôné. La Brigade 77 était chargée de recruter des mercenaires d’Afrique et d’Europe de l’Est pour grossir les rangs libyens. De l’autre côté du carrefour se trouvent les ruines de ce qui était encore considéré il y a peu comme une forteresse impénétrable, Bab al-Aziziya, le quartier général où vivaient Kadhafi et ses plus proches collaborateurs.

« Les bombardements de l’Otan n’ont été responsables que d’une vitre cassée au bureau, explique Jalloum. Ce sont les rebelles qui ont détruit le reste lorsqu’ils ont pénétré dans les locaux, ils ont volé les ordinateurs et détruit tout ce qui restait. »

Inaction forcée. Les héros de la révolution se sont révélés être la cause post-révolutionnaire de l’inaction forcée de Jalloum. Affaiblie par sept mois d’oisiveté forcée pendant la révolution, sa compagnie, spécialisée dans les réparations de routes, a contracté des pertes d’environ 900 000 dinars libyens (LYD), soit environ 500 000 euros, en équipements, investissements et matières premières. Tous les projets sont à l’arrêt et sa commission annuelle, qui s’était élevée à près de 3 millions de LYD en 2010, sa meilleure année depuis la création de son entreprise en 2008, n’a cessé de diminuer pour n’atteindre que 30 000 LYD en 2012, soit 1 % du chiffre de 2010.

« Zéro, zéro, même pas 1 %, rectifie Jalloum tout en secouant la tête dans le silence de ses locaux, alors que les bruits de la circulation nous parviennent à travers les vitres. J’avais tablé sur 2 millions de dinars de profits rien que pour les deux premiers mois de 2011, mais nous n’avons réussi qu’à faire 300 000 dinars juste avant que la révolution ne commence. »

Jalloum fait partie des 93 % de Libyens qui, d’après l’homme d’affaires et visionnaire Husni Bey Husni, composent « la majorité silencieuse » libyenne. Husni Bey est un homme d’affaires grand et solide, au regard perçant, à la voix acérée, et qui a pour habitude de faire des déclarations provocantes qu’il justifie rapidement avec une série de chiffres à l’appui.

L’un des hommes d’affaires les plus importants sous l’ère Kadhafi, son nom et sa présumée loyauté à l’ancien régime ont divisé les Libyens, entre ceux qui dénoncent son soutien au régime et ceux qui reconnaissent qu’il a fourni une aide alimentaire aux rebelles. Husni Bey balaie la controverse d’un geste et préfère aborder le sujet qui l’intéresse vraiment : sa conviction que la majorité des Libyens est prise au piège entre les groupes rebelles armés, pillant le pays qu’ils ont libéré, et un gouvernement qui, soutient-il, trouve son compte dans les violences perpétrées car elles démontrent sa vulnérabilité et justifient son inaction.

« Près de 93 % des Libyens vivent au sein d’un périmètre comprenant Tobrouk (à la frontière égyptienne), Koufra (près du Soudan et du Tchad), Sebha (près du Tchad et du Niger) et Zouara (près de la frontière tunisienne) », explique Husni Bey, citant les principales villes situées aux frontières libyennes et où les tensions se sont intensifiées récemment. « Ces affrontements sont motivés par l’argent et par la conquête des routes permettant la contrebande et non, comme veulent le penser les journalistes,  par un tribalisme politique. »

Husni estime que 6 milliards de dinars sortent du pays chaque année à cause de la contrebande. Son plan pour relancer l’économie libyenne implique l’abolition des quatorze subventions majeures actuellement en place et équivalant à 750 euros par habitant, pour les donner directement aux citoyens.

Son frère Jallal va encore plus loin, suggérant que l’argent soit investi dans la bourse, aujourd’hui moribonde et qui reflète la faiblesse du secteur privé. Cela libérerait environ 15 milliards de dinars et encouragerait les Libyens à investir dans le secteur privé, tout en provoquant la chute du coût des biens aujourd’hui en inflation. Cela permettrait aussi l’augmentation des prix et refléterait ainsi la valeur du marché.

Subventions. « L’absence de marché boursier a provoqué la surévaluation de la valeur des terrains, explique Jallal Husni Bey. Et les Libyens ont cessé d’être productifs à cause du nombre trop élevé de subventions. Ce qui est en train de se passer en ce moment est catastrophique : j’ai des employés qui ont refusé de recommencer à travailler parce qu’ils reçoivent déjà des subventions. Le Conseil national de transition a transformé des Libyens actifs en citoyens passifs. »

« Investir dans des salaires et des subventions est essentiel à court terme pour apaiser la tension sociale », commente Ralph Chami, chef de division au Département Moyen-Orient et Asie centrale du Fonds monétaire international (FMI), qui souligne également que le pays d’Afrique du Nord a encore de nombreux défis à surmonter sur le court et sur le long termes. « Mais augmenter les salaires et l’embauche dans le secteur public n’a fait qu’augmenter la facture salariale de 60 % en 2011. »

La mise en place par le gouvernement intérimaire d’un système de subventions aux rebelles offrant entre 2 200 et 4 000 LYD par mois est encore plus préjudiciable. Le système de financement qui était clairement corrompu fut interrompu en avril, ce qui provoqua une vague de violence incluant l’invasion du bureau du Premier ministre par un groupe de rebelles armés qui l’insultèrent et frappèrent ses collègues. Au moment où le financement fut interrompu, il avait déjà coûté au gouvernement près de 1,8 milliard de dinars libyens.

« La corruption est trop importante, explique le porte-parole du gouvernement Mohammed al-Hureizi. Certaines personnes qui figurent sur les listes sont mortes. » La découverte du système de récompenses mis en place par les rebelles est le dernier scandale de corruption en date qui a frappé le pays pétrolier dont l’ère post-révolutionnaire est en train de devenir une course à l’enrichissement social. Tout aussi corrompu, le système de compensation pour les rebelles blessés au combat a vu des milliers de gens, qui n’avaient même pas participé aux combats, partir en vacances avec leur famille, tout frais compris, en Turquie, en Jordanie et en Europe, grâce à des allocations quotidiennes plus que généreuses.

« J’ai personnellement vu une fois un avion rempli de “rebelles blessés” atterrir à Athènes, pour n’en voir descendre que des douzaines de familles venues en vacances, se souvient avec amertume un coordinateur libyen basé à Athènes. Pas un seul d’entre eux n’était blessé. » Le ministère de la Santé a annulé le programme après avoir découvert que l’État prenait en charge le prix des billets, les frais médicaux et les notes d’hôtels de gens qui s’étaient simplement procurés de faux documents affirmant qu’ils avaient été blessés au combat.

Porte ouverte sur l’Europe. Avec l’augmentation de milices armées s’imposant par la force, et un gouvernement incapable ou peu enclin à les arrêter en mettant en place une armée nationale efficace, Jallal prédit que la Libye risque fort de devenir un État défaillant. « Vous avez entendu parler des villas en Angola qui possèdent leur propre piste d’atterrissage et reçoivent des convois de drogues ? Ce n’est qu’une question de temps avant que les trafiquants colombiens ne s’aperçoivent que la Libye possède 2 000 kilomètres de littoral, des clans armés et un emplacement stratégique près de l’Europe, et ne commencent à passer des contrats avec la Mafia italienne pour faire passer leur drogue en Europe. Stratégiquement parlant, la Libye est une porte ouverte sur l’Europe. »

Mais pour l’instant, l’ouverture des portes libyennes est contrôlée par les milices rebelles. Bien que la milice qui occupait l’aéroport international de Tripoli en août 2011 l’ait rendu au gouvernement en avril dernier, et bien que la région du Ras Jedir permettant d’accéder à la frontière tunisienne soit contrôlée par des officiers travaillant pour le ministère de l’Intérieur, les changements de camps n’ont, dans le passé, nécessité qu’un changement d’uniforme pour ces miliciens. Le président de l’Assemblée nationale de transition a accusé le port de la ville de Misrata d’organiser ses propres transports aériens et maritimes, et de posséder sa propre douane. La ville est aussi soupçonnée d’avoir fourni des armes aux rebelles se battant contre le gouvernement syrien.

À l’est de la Libye, le niveau de corruption est tellement élevé qu’une tribu a unilatéralement fermé sa frontière égyptienne durant plusieurs jours en avril, pour protester contre les activités florissantes dérivées de la contrebande. Des armes et des munitions sont régulièrement passées en Égypte, obligeant les officiers israéliens à déclarer officiellement que les roquettes qui avaient été lancées contre leurs villes depuis la bande de Gaza et le Sinaï avaient été fournies par la Libye. Des armes libyennes ont également fait leur apparition au Mali, où elles ont aidé à renverser le gouvernement durant un coup d’État armé.

Atteindre son potentiel. « La Libye doit gérer plusieurs problèmes structurels : l’absence d’institutions, un gouvernement faible et un taux de chômage chronique et structurel, explique Chami, le représentant officiel du FMI. Mais si elle arrivait à mettre en place les institutions et les lois nécessaires, elle pourrait se développer et atteindre son plein potentiel. »

Mais cela restera impossible tant que les milices continueront de menacer le pays. Leurs chefs exagèrent régulièrement le nombre d’hommes qu’ils dirigent, mais le refus du Conseil national de transition de recourir à l’affrontement et sa propension à distribuer des subventions à tout homme affirmant qu’il a participé aux combats contre l’ancien régime ne fait que renforcer les milices. « Les subventions gouvernementales ont créé un cercle vicieux confortant le système en place tout en menant le pays vers une déstabilisation croissante », commente Husni Bey.

Mais seuls les hommes d’affaires libyens trouvent que la Libye est un pays déroutant pour y faire des affaires. Les lobbies des hôtels cinq étoiles de Tripoli n’ont pas désempli depuis les premiers jours de la révolution, regorgeant d’hommes d’affaires étrangers chargés d’obtenir les premiers contrats de ce que leurs compagnies espèrent être le début d’un échange lucratif. Mais en dehors des compagnies pétrolières les plus importantes et influentes, qui peuvent compter sur l’ambassade de leur pays pour faire pression en leur faveur, l’atmosphère générale est à la morosité et au pessimisme, tous étant convaincus que la reconstruction ne démarrera vraiment qu’après les élections. Quant aux compagnies qui étaient déjà actives sous le régime de Kadhafi, elles sont en possession de factures impayées et tentent désespérément de compenser les pertes.

Les entreprises chinoises de construction ont maintenu 50 projets représentant 18,8 milliards de dollars. L’un des sites de construction est devenu une cité fantôme tentaculaire, située à l’extérieur de Benghazi, et occupée par des francs-tireurs rebelles qui l’utilisent pour empêcher la progression des brigades pro-Kadhafi.

La cité a souffert de nombreux dommages matériels et, aujourd’hui, ses immeubles autrefois tous identiques se distinguent par les différents motifs que les divers ravages ont laissés sur les façades.

D’autres compagnies ont vu leurs équipements volés ou vandalisés, et nombre d’entre elles ont abandonné l’idée qu’elles seraient un jour dédommagées pour les anciens contrats qui ont été abandonnés, ne cherchent plus qu’à obtenir la garantie qu’elles auront de nouveaux contrats avec le gouvernement.

Le fait que l’Autorité générale des routes et des ponts fasse maintenant partie du ministère des Transports, perdant au passage son budget autonome, n’a pas amélioré la situation.

Le ministère a laissé savoir que les compagnies libyennes ne doivent pas espérer récupérer plus de 60 % de ce qui leur est dû. « C’est la même mafia qui est au pouvoir, explique Jalloum. Le problème n’est pas le nouveau ministre, mais les personnes travaillant sous ses ordres. »

En attendant, les Libyens qui connaissent des personnes influentes travaillant dans les nouvelles structures du gouvernement intérimaire (composé du Conseil de transition national et d’une armée naissante) mettent tout en œuvre pour gagner en influence. Au milieu de ce vide de pouvoir grandissant, ceux qui ne possèdent pas les connexions nécessaires peuvent rencontrer des difficultés. Comme ces 20 ouvriers turcs, venus travailler pour une entreprise de construction libyenne durant la période d’euphorie post-révolutionnaire et qui, après avoir travaillé pendant deux mois et demi, furent congédiés sans ménagement par leurs patrons sans être payés.

« Vous pouvez déjà vous estimer heureux d’être encore en vie, laissez tomber pour l’argent », s’est entendu dire Mustafa Akyol. Le système judiciaire libyen étant encore paralysé, la marge de manœuvre des travailleurs et de leur ambassade pour protester contre les injustices est proche de zéro.

Risques en affaires. De retour à son bureau, Ali Jalloum, propriétaire d’une entreprise de construction libyenne, se souvient d’une autre histoire représentative des types de risques présents en affaires en Libye. Alors qu’il travaillait récemment sur un projet, le concile militaire de la ville locale (composé d’une élite d’anciens rebelles utilisant leur force pour s’enrichir) vint avertir Jalloum que le projet ne possédait pas les autorisations nécessaires pour continuer le chantier, et que le terrain avait été confisqué pour y construire une mosquée. Ce n’était évidemment qu’une ruse pour piller le site de son équipement et de ses matériaux de valeur.

« Les compagnies, qu’elles soient étrangères ou locales, ont peur de commencer des chantiers alors que tant d’armes sont encore en circulation, continue Ali Jalloum. Si vos employés font un faux-pas, vous êtes effrayés de les reprendre, comme vous l’auriez fait par le passé, parce qu’ils peuvent très bien revenir armés le lendemain et vous tuer.