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« L’Algérie est inquiète, en attente »

Alexandre Hawari de Juil 29, 2012 - 10:42 dans Politique

Benjamin Stora, un des meilleurs connaisseurs du Maghreb expose son analyse, à l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance.
Par Marc Yared

Né à Constantine, en Algérie, Benjamin Stora est historien, professeur des universités. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Algérie et les Algériens. Ses deux derniers titres, publiés en 2012, sont des chefs-d’œuvre de clarté et de concision. De Gaulle et la guerre d’Algérie a été édité en février par Robert Laffont. La Guerre d’Algérie expliquée à tous a été édité en mars par Le Seuil. À l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance algérienne, Benjamin Stora éclaire les lecteurs d’Arabies sur l’immobilisme apparent qui caractérise l’Algérie d’aujourd’hui – ses institutions, sa vie politique, son économie, ses relations avec le Maroc et la France – alors que le reste du monde arabe est soumis à de profonds bouleversements.

Voulues par le président Bouteflika, à quoi les législatives du 10 mai dernier ont-elles vraiment servi ?Le chef de l’État algérien entendait promouvoir une recomposition de l’échiquier politique, proposer une alternative à la tourmente des révolutions arabes… Or, à l’approche du 50e anniversaire de son indépendance, le pays n’a toujours pas de gouvernement. Les élections n’ont pas clarifié le paysage politique. On ne connaît pas le taux réel des abstentions, sans doute plus élevé que celui annoncé. La plupart des partis se débattent dans des crises internes. Au FLN, exclusions et mises en accusation se succèdent. Le Front des forces socialistes (FFS) connaît une situation comparable, une partie de ses responsables et militants condamnant la décision de participer à la compétition électorale. L’Alliance verte, qui regroupe les principales formations islamistes, est minée par des conflits de personnalités.

À la veille des élections, des observateurs s’attendaient à un raz-de-marée de l’Alliance verte, dans un contexte marqué par les victoires de mouvements islamistes semblables en Tunisie, au Maroc et en Égypte. Or, l’Alliance verte a été le grand perdant du scrutin algérien !Ce résultat ne me surprend pas. Plusieurs composantes de l’Alliance verte – singulièrement le Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui en est la colonne vertébrale – participent depuis 1995 au gouvernement. Leurs leaders sont souvent des notables ou sont issus des classes moyennes supérieures. Ils n’ont le plus souvent connu ni l’exil, ni la prison. Quand le président Bouteflika a appliqué la politique de Réconciliation nationale avec les islamistes des maquis, le MSP a joué le rôle – bienvenu pour les autorités – de passerelle entre les deux parties. Bref, aux yeux de leurs compatriotes, les candidats de l’Alliance verte ne représentaient nullement une alternative crédible au régime actuel…, à la différence des autres grands partis islamistes d’Afrique du Nord. Car Ennahda avait été impitoyablement pourchassé par l’ancien régime, en Tunisie. Quant aux dirigeants des Frères musulmans en Égypte, ils étaient en butte à d’incessantes brimades et régulièrement jetés en prison.

On dit aussi que la tragédie des années 1990 a immunisé les Algériens contre la contestation et le vote islamistes…C’est vrai, les révolutions arabes, marquées par l’ascension des islamistes, donnent à de nombreux Algériens l’impression d’un remake : un film auquel ils ont déjà assisté dans leur pays, et qui s’est dramatiquement terminé (plus de 100 000 tués). À mon avis, ces Algériens n’ont qu’à moitié raison. Parce qu’en vingt ans le monde et l’Orient ont profondément changé. Sur le plan technologique, nous sommes maintenant à l’ère de l’information instantanée, surabondante : les sanglants événements de Syrie sont ainsi quotidiennement exposés, images à l’appui, grâce à Internet et au téléphone mobile, alors que la tragédie algérienne se déroulait à huis clos, excepté de rares épisodes médiatisés (comme le massacre de Bentalha, en 1997). Sur le plan idéologique, le nationalisme arabe est aujourd’hui moribond. Sur le plan politique, l’échec du Front islamique du salut (FIS) algérien, qui incarnait la lutte armée islamiste il y a vingt ans, a détourné les islamistes tunisiens, marocains et
égyptiens de la violence. Bref ceux qui croient que la « révolution arabe » a déjà eu lieu et a échoué en Algérie se trompent. L’Histoire est toujours en mouvement : hier ne garantit pas contre demain, qui sera de toute façon différent !

Pourquoi les votants de mai dernier ont-ils majoritairement choisi le FLN, ce vieux parti nationaliste dont la plupart des « experts » prédisaient le déclin ?Ces électeurs ont surtout exprimé un souci de stabilité. Ils ont préféré le statu quo. De manière générale, l’Algérie est inquiète, en attente. Attente de démocratisation, et de normalisation avec les pays voisins : avec le Maroc surtout, avec lequel la frontière est fermée depuis 1994 ; celles qui longent la Libye (sur 1 300 km) et la Tunisie sont sous surveillance étroite. La stagnation – provoquée ou accentuée par une pesante bureaucratie – prédomine aussi sur le plan économique : il n’y a toujours pas de tissu industriel cohérent et les investisseurs étrangers ne se bousculent pas ; les tentatives de libéralisation ont tourné court. Avec l’Union européenne, les négociations piétinent… Tous ces blocages ne peuvent pas persister, à terme. L’Algérie – qui est le plus vaste État de la façade méditerranéenne, et qui abrite le plus grand désert du monde – ne peut demeurer trop longtemps enclavée. Elle doit s’ouvrir davantage, dans tous les domaines, à l’heure de la globalisation. Faute de quoi les frustrations et la grogne de la société civile – dont témoignent mille petits incidents – pourraient se muer en explosions.

Quelle place occupe l’armée, naguère omniprésente, dans le système algérien ?
Depuis que le général Mohamed Lamari a abandonné en 2004 ses fonctions de chef d’Etat-Major, l’armée est moins visible dans la gestion des affaires politiques. Il faut dire aussi que la plupart des généraux qui ont assumé un rôle éminent dans l’écrasement du FIS sont morts (comme Larbi Belkheir) ou bien âgés, à la retraite (comme Mohamed Nezzar). Mais l’institution militaire assume toujours un rôle économique non négligeable. Surtout, compte tenu de la taille de l’Algérie et de la remise en cause récurrente du lien national, l’armée demeure une force de cohésion essentielle, irremplaçable à ce jour.

Le litige avec le Maroc autour du Sahara semble sans issue, empêchant toute intégration à l’échelle du Maghreb…
Oui. Côté algérien, on en fait une question de principes : droit à l’autodétermination des Sahraouis et, surtout, respect des frontières léguées par la colonisation. Hérités de l’ère Boumediène, la thématique et le vocabulaire n’ont pas changé depuis trente-cinq ans. De son côté Rabat, qui bénéficie du soutien constant de Paris et Washington, a beaucoup investi au Sahara…

Quel rôle l’Algérie peut-elle jouer pour tenter de solutionner la dissidence du Mali septentrional, sachant que les Touaregs et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) sont présents de part et d’autre de la frontière algéro-malienne ?
La France ne pouvant intervenir directement au Nord Mali, il me semble difficile d’imaginer que l’Algérie, puissance régionale directement concernée, puisse rester longtemps attentiste, inactive. Le statu quo est impossible : au fil du temps, la situation va s’aggravant. Outre la question touarègue, la montée en puissance des réseaux religieux-mafieux et des trafiquants de tout poil interpelle Alger.

Que représentent le 50e anniversaire de l’indépendance, et la guerre de libération qui l’a précédée, pour la grande majorité des Algériens d’aujourd’hui, qui ne les ont pas vécues ?
Les jeunes Algériens sont certes fiers de ces temps forts de leur histoire. Et ils sont avides de connaître l’histoire réelle, comme l’attestent les débats animés sur Internet autour du rôle d’Ahmed Ben Bella, de Krim Belkacem ou d’Abbane Ramdane pendant la révolution ; ou sur les conditions du meurtre d’Amirouche. Mais les jeunes sont allergiques à l’histoire qui leur est déversée d’en haut, par les sphères dirigeantes. Ils y voient un discours nationaliste qui sert à légitimer le statu quo et qui ne s’incarne pas dans le présent, car il ne correspond pas à leurs besoins ni à leurs préoccupations. Ils ne veulent pas d’une histoire-prison, d’une contre-histoire.

La bataille des mémoires, qui a succédé à la guerre d’Algérie, empoisonne toujours les relations politiques avec la France…
On aurait pu croire, en effet, que le temps, les flux démographiques ainsi que des échanges économiques et culturels substantiels finiraient par apaiser les esprits. Mais on assiste au contraire à un durcissement mémoriel. Pas seulement en Algérie, où des groupes comme l’Organisation nationale des Moudjahidine sont habilités à déposer des projets de loi. Depuis plus d’une dizaine d’années en France, dans des villes comme Toulon, Nice, Marignane… où les
pieds-noirs et des militaires qui avaient combattu en Algérie se sont établis il y a un demi-siècle, le ressentiment anti-algérien resurgit, alimenté par l’édification de mémoriaux, des poses de stèles, des cérémonies du souvenir. Les associations qui alimentent ce mouvement se sont transformées en groupes de pression liés à des partis. Parallèlement, un phénomène nouveau, porteur d’espoir, est apparu à la faveur des dernières législatives en France : près d’une dizaine d’enfants de l’immigration maghrébine siègent désormais à l’Assemblée nationale, le plus souvent sous l’étiquette de partis de gauche… En tout cas, il est temps de réduire l’animosité, de combler le fossé « historique  » entre les deux pays, de multiplier les ponts. Peut-être en adoptant des mesures symboliques susceptibles de frapper les imaginaires. Il faut échapper aux outrances du sarkozysme, qui s’est rapproché d’une extrême-droite traditionnellement antigaulliste, au risque de nourrir à son tour un argumentaire nationaliste et islamiste antifrançais en Algérie.

Peut-on s’attendre à un rapprochement entre l’Algérie et la France, sous la présidence de François Hollande ?Il a effectué son stage de l’École nationale d’administration (ENA) en Algérie et, plus récemment, il s’y est rendu à deux reprises, en 2006 et 2011, rencontrant Abdelaziz Belkhadem et l’ex-président Ahmed Ben Bella. Le président Hollande rééquilibrera peut-être la politique maghrébine de la France dans le sens suivant : il traitera avec chaque pays en fonction de sa singularité, au lieu d’aborder la région globalement, de manière indifférenciée.