/ Politique / Ghannouchi la Constitution et la Tunisie

Ghannouchi la Constitution et la Tunisie

Alexandre Hawari de Fév 12, 2014 - 15:02 dans Politique

Interview de Rached Ghannouchi, homme politique tunisien islamiste et chef du mouvement Ennadha.

Propos recueillis par Atique NAQVI, Davos

Sur quoi la nouvelle Constitution est-elle basée et quelle est la raison qui vous pousse à penser qu’elle connaîtra un succès ?

Cette Constitution représente la société tunisienne et ses courants principaux, qu’ils soient laïcs ou islamiques. C’est une constitution qui émane d’un consensus. Pendant deux ans, un Parlement formé de tous les courants a assumé la tâche de sa rédaction. Ce Parlement comptait 22 partis et des indépendants. De plus, nous avons consulté la société civile et des juristes. Cette Constitution n’est pas rédigée par un conseil d’experts comme c’est le cas pour la Constitution égyptienne, mais plutôt par tout le peuple tunisien. Elle est basée sur une harmonie entre l’islam et la laïcité modérés. Ainsi a-t-on déployé de grands efforts pour créer un certain équilibre entre l’islam et la modernité, entre l’islam et la laïcité, entre l’islam et la démocratie. Cette Constitution souligne l’égalité des sexes et l’indépendance judiciaire, et elle comporte des garanties pour ces libertés. Pour cette raison, il existe cinq organismes publics élus qui veillent sur le respect des droits de l’homme, un comité des droits de l’homme, un organe judiciaire indépendant, un organe élu de médias indépendants, et une autorité élue pour la justice transitionnelle. La Constitution souligne le pouvoir local et vise la distribution du pouvoir.

La souffrance économique du peuple figure parmi les raisons qui ont déclenché les manifestations… Les Tunisiens veulent travailler et ils appellent à une vie digne. Pourtant, même après tous les événements qui ont lieu, la situation en Tunisie et dans d’autres pays arabes n’a pas connu d’amélioration. Quelles sont les mesures prises et quelles sont celles qu’il faut prendre pour améliorer la situation, le peuple étant désireux de travailler alors que les emplois sont rares ?

C’est vrai, la révolution s’est déclenchée pour cette raison et a connu des appels à la liberté et au travail. Aujourd’hui la liberté est établie : aucun parti, aucun journal n’est interdit. Désormais en Tunisie, aucune personne n’est emprisonnée à cause de son opinion.

Les Tunisiens se manifestent, élisent leurs représentants et passent d’un parti à un autre, ainsi la liberté est désormais établie. Quant au travail, c’est un défi qui demande du temps pour être relevé, et cela dépend des situations locale et internationale. En Tunisie, plus de 80 % de nos transactions dépendent du marché européen qui souffre aujourd’hui de crises. Certaines économies européennes sont même pires que la nôtre, à l’instar des économies espagnole, portugaise et grecque.

Cependant des efforts ont été déployés pour le développement, surtout dans les régions internes qui ont enregistré un progrès pendant deux ans. Le taux de croissance était au-dessous de zéro durant le mandat du Premier ministre, M. Essebsi, et son gouvernement, alors qu’aujourd’hui le taux a atteint les 3,5 %. En outre, le taux de chômage a connu une baisse, il était de 19 % et il a diminué pour atteindre 15 % aujourd’hui. Il est donc à noter que la situation ne se dégrade pas, mais le pays connaît des problèmes.

Aujourd’hui, si on pose la question sur le terrain, les gens répondent que la situation économique était meilleure il y a cinq. Pour eux, c’est là que réside le problème…

C’est un problème mondial, nous faisons partie du monde et toutes les économies souffrent de problèmes. Pour nous, une solution politique servira de clé à la solution économique. Mais aujourd’hui, nous travaillons pour trouver une solution politique car, durant les années passées, notre économie a connu un recul à cause des grèves et des coupures de routes. C’est au niveau politique donc que nous devons travailler.

Dans la lutte pour le pouvoir, les problèmes sociaux ont été exploités à des fins politiques. Donc, aujourd’hui, nous essayons de trouver des solutions aux problèmes politiques. Une fois ces derniers résolus, nous consacrerons notre temps aux problèmes économiques.

Et si jamais vous ne parveniez pas à résoudre les problèmes politiques ?

Le pays connaîtrait la faillite. Notre État ne possède guère de ressources naturelles comme le pétrole, et ne peut survivre que par le travail. Si toutefois le conflit n’est pas résolu et si les problèmes sociaux sont exploités pour servir les intérêts politiques, le pays tomberait dans les griffes du chaos.

Vous dites que si les partis tunisiens n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente, la situation du pays s’aggravera… Mais ils sont déjà parvenus à un accord, n’est-ce-pas ?

Aujourd’hui nous sommes parvenus à la réconciliation nationale, le dialogue national a abouti à cette réconciliation nationale. Et alors pourquoi avons-nous cédé le pouvoir ? Nous l’avons fait sans que des élections aient lieu, pour calmer la situation du pays, car le conflit risquait de nous faire glisser dans le chaos. Nous avons alors décidé de céder le pouvoir et de permettre à un gouvernement neutre de nous remplacer. Lequel ne serait formé ni d’Ennadha ni de l’opposition. Ainsi, nous pourrons nous attaquer aux problèmes économiques, dans le but de trouver des solutions pour les résoudre.

D’ici à cinq ans, quelle sera la situation en Tunisie ?

Dans cinq ans, la Tunisie sera démocratique et en développement. Notre pays constituera un modèle de développement où l’islam et la démocratie seront amplement en harmonie.

Et au plan économique ?

Notre pays sera un État en développement où le taux de croissance atteindra les 10 ou 12 %. En effet, on ne peut pas résoudre le problème du chômage si le taux de croissance n’arrive pas à 10 %