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Algérie, un regard désabusé

Alexandre Hawari de Août 15, 2012 - 11:43 dans Politique

Le 5 juillet 2012, l’Algérie célèbre le jubilé d’or de son indépendance. Retour sur un demi-siècle d’histoire avec des témoignages d’Algériennes et d’Algériens.

Par Véronique Narame, Paris

 

En 1962, les prisonniers politiques algériens sont libérés. Mon père, alors détenu à la prison Saint-Paul de Lyon, revient à la maison. Nous quittons alors la France pour l’Algérie et toute la famille opte pour la nationalité algérienne. » Mohamed Attia, médecin psychiatre, qui vit et a exercé en France, se raconte. Au fur et à mesure qu’il déroule le fil de son histoire, on perçoit mieux ce qu’a dû affronter le pays pour reconstituer une identité confisquée durant si longtemps. Plus de cent trente ans… « En 1962, c’était le chaos. Tout s’est fait si brutalement… Les Algériens n’avaient pas les moyens de s’organiser. Il y avait tout juste une centaine de bacheliers arabo-musulmans sur tout le territoire. L’État a opté pour le modèle collectiviste qui prévalait dans les années 1960, se démarquant ainsi de la puissance coloniale. Mais le résultat n’a pas été à la hauteur des espérances. » L’homme n’a rien oublié de ses années là-bas, en Algérie, et en a conservé la nationalité durant toute sa vie passée en France, sans jamais se désolidariser de son pays d’origine.

Anissa Toumi aussi est attachée à sa carte consulaire, signe de son lien avec le pays où elle est née, il y a cinquante ans, en novembre 1962. Si, comme tant d’autres enfants d’immigrés, elle a grandi en France, elle a tout même résidé trois années au « bled », de 1978 à 1981, pour s’enraciner à la terre de ses ancêtres. De ce séjour, elle conserve un souvenir sans pareil, mais n’en dit pas autant d’un séjour, en 1999, où la Franco-Algérienne a nettement senti la différence. « Je n’ai plus reconnu le pays. Il avait régressé au plan des libertés et la vie semblait triste », avoue-t-elle. Anissa Toumi affiche toutefois une fierté non feinte vis-à-vis de cette nation qui, dit-elle, a su conserver son autonomie et ne vit pas sous l’influence des grandes puissances, sauf à l’époque de Boumediène, période durant laquelle la jeune république algérienne se rapprocha de la Russie communiste.

En Algérie, ceux qui ont vécu les cinquante années de gouvernance post-indépendance reviennent sur les événements déterminants de ce demi-siècle. Témoin direct, Saïd Boukhelifa, conseiller au ministère du Tourisme et de l’Artisanat, explique : « De 1971 à 1981, le développement du pays a été à son apogée. Durant cette décade ensoleillée, de nombreux investissements ont été réalisés. Mais en 1986, les prix des hydrocarbures ont chuté. Quatre ans plus tard, la guerre du Golfe éclatait. Puis le Front islamique du salut (FIS) s’imposait en Algérie et le président Boudiaf était assassiné. Ce n’est que depuis 2008, que la stabilité est restaurée, et que les revenus des hydrocarbures permettent de financer de grands projets d’investissements. »

Saliha Djeffal, députée du FLN, insiste sur les difficultés auxquelles l’Algérie était confrontée, au moment du déclenchement du terrorisme, dans les années 1990. « L’Algérie n’avait pas de quoi acheter un bateau de blé. Elle était entre les mains du FMI. La jeunesse, population majoritaire, était en plein désarroi. Elle n’avait que peu d’alternative sinon rejoindre le maquis ou traverser la Méditerranée. »

Un quinquagénaire franco-algérien, qui a effectué sa première partie de carrière au pays, avant de s’installer dans l’Hexagone, ne se console pas de la tragédie qui a ensanglanté l’Algérie durant la « décennie noire ». Il constate que les cadres qui ont dû s’expatrier ont désinvesti la mère-patrie et n’accordent plus la même confiance à leurs dirigeants.

Un idéal brisé. « Le terrorisme et son cortège d’atrocités ont rendu les Algériens très méfiants. C’est comme si on avait brisé un idéal et que la fierté des acquis de la révolution s’était délitée. » Il convient que le gouvernement a financé – à la faveur de la flambée des cours du pétrole – de grands programmes structurants (des barrages, des routes, des aides pour les jeunes), mais il souhaite à présent de nettes améliorations des conditions d’existence de la population.

Denis Martinez, citoyen algérien en exil en France depuis 1994, a pour sa part décidé de réinvestir l’Algérie en 2004. Il sillonne la Kabylie, avec une troupe d’artistes, le temps d’un festival itinérant. Le saltimbanque, qui fut professeur aux Beaux Arts d’Alger à partir de 1963, appartient à la génération de l’indépendance. Il avait 20 ans cette année-là. « J’ai participé à l’utopie de l’indépendance », dit-il, en parlant de cette époque foisonnante. Des années Boumediène, il garde le souvenir d’un certain dirigisme, mais aussi le sentiment d’une grande justice sociale. « Le dirigisme était pesant, mais nous avions de très fortes convictions. On avait envie que l’art soit popularisé. Hélas, après 1988, l’islamisme s’est peu à peu répandu. Les premiers à être liquidés ont été ceux qui avaient une influence sur la jeunesse : l’écrivain et journaliste Tahar Djaout, le psychiatre Mahfoud Boucebsi… C’est ainsi que nous avons pris le chemin de l’exil. Ceux qui ne sont pas partis ont été assassinés. »

Des familles ont été endeuillées et des existences tragiquement meurtries. Comme celle de ce jeune trentenaire, salarié d’une firme automobile coréenne, endetté à vie, ainsi que sa famille, parce qu’il a dû emprunter une fortune pour faire soigner en France son père atteint d’un cancer. Ils sont en effet très nombreux, en Algérie, à avoir développé des pathologies lourdes à la suite de cette incommensurable épreuve qu’ils ont dû affronter seuls, sans l’aide de la Communauté internationale. Et quand ils ont pu éviter et le pire et les dégâts collatéraux, ils n’en demeurent pas moins affectés d’avoir gâché dix ans de vie. Du reste, certains ne pardonnent pas le sang versé. À l’instar de ces veuves, qui ont perdu leur mari, et qui réclament une journée de reconnaissance et un statut, semblable à celui des enfants de Moudjahides, pour tous les orphelins.

Destruction en règle. L’Algérie se reconstruit graduellement et tente de comprendre comment l’abomination a pu être poussée à l’extrême durant les longues années de « guerre contre les civils ». D’aucuns y voient les stigmates de la domination coloniale, une blessure si déstructurante qu’elle aurait ensuite conduit à l’émergence de cette violence.

Du reste, la destruction en règle qui a précédé le départ du colonisateur a longtemps obéré le développement du pays. Fouzia Tahri, femme de radio, témoigne. « L’occupant est parti en démolissant tout derrière lui. La Radio Télévision algérienne (RTA) a dû, sans transition, acquérir le matériel et se former aux techniques de montage et de diffusion de l’audiovisuel, faute d’avoir eu accès au savoir à l’époque coloniale. »

Cinquante ans plus tard, si le spectre de l’asservissement s’est dissipé et que l’identité algérienne s’est recomposée, il faut à présent reconstruire un pays qui a subi l’épreuve du terrorisme. Certaines villes ont plus souffert que d’autres de cette tragédie nationale et il y a urgence à recréer un environnement favorable à l’emploi et au lien social. « De nombreuses étapes ont été accomplies, il en reste encore à franchir », soulignait Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, en marge du colloque Victimes du terrorisme et Réconciliation nationale de 2010. Elle ajoutait que, sur la question des droits et des libertés, le processus d’ouverture était en marche.

Fort heureusement, l’économie nationale connaît une croissance soutenue du fait de l’accroissement des recettes pétrolières et de la commande publique, comme le souligne Ammar Belhimer, maître de conférences à l’université d’Alger. Elle est néanmoins fortement marquée par les transferts sociaux. « On évalue à 16 milliards de dollars la lourde masse des transferts sociaux », explique l’universitaire. Il poursuit en indiquant que cela favorise l’assistanat et que la répartition de ces prestations par les sphères bureaucratiques est faillible. « Sinon, comment expliquer que le ratio de la population pauvre demeure toujours aussi élevé ? » Il appelle alors de ses vœux à la formation d’une classe d’entrepreneurs compétents, socialement responsables, et qui seraient attachés à une accumulation locale des capitaux, « loin de l’économie de comptoir ».

Ali Kahlane, président de Satlinker, une entreprise intervenant dans les télécommunications, ne dit pas autre chose. « Pour réussir nos TIC et réduire la fracture numérique en Algérie, il nous faut de plus en plus de professionnalisme et de moins en moins de politique. »

Les dirigeants de DLG, société de service en ingénierie informatique, attendent du secteur bancaire et de l’administration qu’ils prennent le train du numérique en marche, en prévoyant des allègements fiscaux pour les entreprises et en facilitant le recrutement de diplômés, sinon, préviennent-ils, « on risque de tourner longtemps en rond ». Mohamed Saïdi, patron de Big Informatique, engage l’Algérie – qui était au top 2 du développement africain des Technologies de l’information dans les années 1960/1970 – à recouvrer sa place dans les cinq années à venir, en concentrant ses efforts sur la mise à niveau de la qualification professionnelle.