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Russie Syrie, même combat ?

Alexandre Hawari de Nov 15, 2012 - 08:54 dans International

Si Moscou s’investit si massivement au côté de Damas, c’est parce que les deux capitales affrontent des adversaires communs : les salafistes, le Qatar, la Turquie, l’Otan…
Par Mary CEDAR

On ne peut comprendre l’attitude de Moscou si on ne saisit pas que la Syrie tend à devenir un enjeu de sécurité intérieure russe.

“Notre relation avec la Syrie est comparable à l’alliance entre les États-Unis et Israël.” Ces propos tenus par un responsable russe, il y a quelques semaines, sont sans précédent. Ils résument l’intensité des liens qui soudent désormais Moscou et Damas, et éclairent les investissements massifs consentis par Vladimir Poutine au profit du gouvernement de Bachar al-Assad.

Vetos systématiques au Conseil de sécurité de l’ONU, pour bloquer tous les projets occidentaux d’intervention militaire en Syrie ; envoi d’experts et de matériels sophistiqués pour renforcer l’armée syrienne dans les domaines de l’aviation, de l’artillerie et des télécommunications ; implication indirecte de la Russie dans certains bras de fer aériens opposant Damas à Ankara (destruction en juin d’un appareil militaire turc, arraisonnement en octobre d’un avion civil syrien)…

Jusqu’où Vladimir Poutine est-il prêt à s’engager ? La paix dans le monde n’est-elle pas en jeu, sachant que, de son côté, l’Otan se tient au côté du Premier ministre turc, Recep Teyyip Erdogan, et de la coalition anti-Assad ?

On ne peut comprendre l’attitude de Moscou si on ne saisit pas que la Syrie tend à devenir un enjeu de sécurité intérieure russe. Vus du Kremlin, Alep, Homs, Damas sont des théâtres de bataille à peine moins décisifs que les combats dans le Caucase, dans le cadre d’une guerre globale contre des ennemis communs. Enjeu : la préservation de l’unité et de la sécurité nationales de la Russie… Rien de moins !

On sous-estime ainsi en Occident l’inquiétude et la colère que provoque, à Moscou, l’extension de la lutte armée séparatiste à travers les républiques musulmanes de la Fédération russe. Alors que la Tchétchénie n’est toujours pas totalement pacifiée, malgré une répression sévère, deux autres républiques montagneuses voisines – l’Ingouchie, et le Daghestan qui borde la Caspienne – sont à leur tour ravagées par des attentats à la bombe, des opérations kamikaze et des affrontements avec les forces de sécurité russes. Plus grave : longtemps circonscrits au Caucase, les troubles gagnent maintenant le Tatarstan, une riche république pétrolière de 4 millions d’habitants, située dans la Volga, à 800 kilomètres seulement de Moscou!

Or, que perçoit le président Vladimir Poutine ? Il voit que des fils multiples relient au Moyen-Orient toutes ces guérillas séparatistes qui menacent la cohésion de la Russie, deux décennies à peine après l’éclatement de l’Union soviétique. Ainsi, c’est de la péninsule Arabique – du Qatar notamment – que proviendraient l’inspiration et le financement des salafistes qui mènent le jihad contre l’armée russe, qui assassinent les chefs musulmans modérés proches de Moscou (muftis, cheikhs des confréries mystiques), et qui projettent d’instaurer des États islamiques fondés sur la charia (loi islamique)…

On sait aussi que c’est au Qatar que se sont installés plusieurs leaders indépendantistes caucasiens. L’un d’entre eux, l’ex-« président » tchétchène Zeloimkhan Iandarbaïev, a d’ailleurs été abattu à Doha par des agents russes en février 2004.

Selon certaines sources, en 2008, le Qatar aurait par ailleurs proposé à la Syrie de construire un gazoduc reliant l’émirat aux ports de Banias ou de Tartous, sur la Méditerranée. Après avoir accepté, le président Bachar al-Assad se serait rétracté sous la pression de la Russie, soucieuse de préserver l’hégémonie de sa compagnie publique Gazprom, aux marches de l’Europe…

Si ces informations étaient confirmées, elles éclaireraient d’un jour nouveau la dégradation récente des relations entre Doha et Damas – avec l’achat par le Qatar d’armements destinés aux rebelles syriens – alors même que l’axe Moscou-Damas connaît un renforcement sans précédent.

Les salafistes jihadistes et leurs parrains du Golfe ne sont pas les seuls adversaires communs qu’identifient les gouvernements et les forces armées de Russie et de Syrie. Israël, qui ne fait pas mystère de son souhait de voir disparaître le régime du président Assad, a de son côté équipé les militaires du président géorgien Saakachvili, un ennemi acharné de la Russie dans le Caucase, qui aurait facilité le transit des maquisards salafistes à travers les gorges du Pankassi.

Mais c’est surtout la Turquie qui inquiète. Elle est soupçonnée de servir de base arrière pour l’accueil, l’entraînement, l’armement et le passage des combattants – salafistes et autres – en direction des deux fronts, caucasien et syrien.

Pour Moscou et pour Damas, la Sublime Porte a incarné l’ennemi héréditaire ou l’occupant historique. Et les accents « néo-ottomans » du Premier ministre islamiste turc Erdogan, au pouvoir depuis une décennie, ne peuvent qu’attiser une animosité ancestrale.

Il faut savoir que des centaines de milliers de Caucasiens (Tcherkesses, Tchétchènes, etc.) vivent en Turquie, depuis des générations.

Aujourd’hui, de petites unités de jihadistes tchétchènes combattent les troupes du président Assad, au côté des rebelles syriens. Alors que des salafistes arabes, notamment syriens, participent aux batailles du Caucase sous le commandement du chef tchétchène Dokou Oumarov.

Bien sûr, par-dessus tout, Moscou comme Damas pointent du doigt l’Otan, qui serait à leurs yeux le véritable chef d’orchestre de la campagne de déstabilisation menée par le truchement des salafistes, des Qataris, des Turcs ou des Israéliens. N’est-ce pas l’Alliance atlantique – essentiellement ses deux piliers américain et britannique – qui aurait préparé le terrain aux « révolutions oranges » et aux « révolutions arabes », à travers le contrôle d’Internet et la mobilisation des intelligentzias pro-occidentales ?

N’est-ce pas encore l’Otan qui a forgé ces concepts d’« intervention humanitaire » et de « protection des peuples », qui ont déjà servi à morceler une Yougoslavie lorgnant vers Moscou, et à éradiquer en Libye un régime kadhafiste incontrôlable ? De tels précédents – qui bafouent le principe de la souveraineté des États, en vigueur depuis le traité de Westphalie (1648) – ne risquent-ils pas d’être invoqués un jour pour justifier des ingérences en Russie même, ou en Chine ?

Bref, dans un contexte international où le Kremlin se voit comme une forteresse assiégée, poussée dans ses retranchements, la base militaire que Moscou utilise dans le port syrien de Tartous, sur le rivage méditerranéen, apparaît comme un atout majeur, un bijou unique ! Tartous est en effet le dernier point d’ancrage qui permet à la marine russe d’accéder aux mers chaudes ouvertes, sachant que la Caspienne est un lac et que la sortie de la mer Noire est contrôlée par les détroits turcs (Bosphore et Dardanelles).

Dernier élément, et non des moindres, susceptible de consolider l’entente entre Moscou et Damas : le retour récent de Vladimir Poutine lui-même au sommet de l’État russe. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, le président Poutine – à la différence de son prédécesseur Boris Eltsine, et de son remplaçant temporaire Dmitri Medvedev – a systématiquement freiné le déclin de l’influence de la Russie, et partiellement restauré son réseau d’alliances : de Kiev à Tachkent et de Damas à Tbilissi !

Faut-il en conclure que les positions de la Russie et de la Syrie concordent en tous points ? Ce serait aller un peu vite en besogne. D’abord, la diplomatie du Kremlin milite discrètement en faveur de l’ouverture du système politique syrien, et de la prise en compte de plusieurs revendications de l’opposition non violente : élections plus transparentes, pouvoirs reconnus au Parlement…

Or, Abdelaziz al-Khayer, un des leaders de l’opposition modérée qui avait ses entrées à Moscou et à Pékin, a été arrêté par les services de sécurité du président Assad, à la fin de septembre dernier, à la veille d’un congrès d’opposants auquel des observateurs officiels russes, chinois et iraniens ont assisté.

Surtout, malgré les griefs nourris par Moscou à l’encontre d’Ankara, il n’est pas sûr que le Kremlin approuve la stratégie de confrontations armées avec la Turquie que met en œuvre l’aile dure du régime Assad. Une stratégie à haut risque, qui tranche avec le souci russe de ne pas couper les ponts avec Recep Tayyip Erdogan, le gardien des Détroits.

Sauf dérapage aux conséquences imprévisibles, Vladimir Poutine n’attaquera pas la Turquie pour satisfaire certains de ses amis syriens. Pas plus que l’Amérique d’Obama n’a accepté de bombarder l’Iran pour contenter les faucons d’Israël. La Syrie n’est pas la 22e république de la Fédération russe, pas plus que l’État hébreu n’est devenu la 51e étoile du drapeau américain.