/ International / Mali : L’aveuglement de l’Occident

Mali : L’aveuglement de l’Occident

Alexandre Hawari de Jan 10, 2013 - 09:16 dans International

À quatre reprises au moins, Paris, Londres, Washington – et même Alger – se sont fourvoyés, au Sahel. La facture est salée…
Par Marc YARED, Paris

Les mirages du Sahel sont bien trompeurs. Depuis des années l’Occident ne cesse de manifester sa myopie, voire un dangereux aveuglement, dans cette immense région stratégique gorgée d’hydrocarbures et d’uranium reliant le Sénégal au Soudan, et l’Algérie au Nigeria.

L’exemple du Mali est emblématique… Voilà un pays dont le président Amadou Toumani Touré, dit « ATT », était unanimement encensé il y a encore un an. Cet ancien militaire était présenté comme « le » modèle à suivre pour l’Afrique, par les gouvernements et les médias européens et américains. N’avait-il pas courageusement restitué le pouvoir aux civils en 1992, après avoir, un an plus tôt, débarrassé son pays de la dictature corrompue du général Moussa Traoré ? ATT n’avait-il pas, des années plus tard, après avoir abandonné l’uniforme, été triomphalement élu par ses concitoyens à la magistrature suprême, à deux reprises ?

Paré de toutes les vertus, le président ATT respectait les libertés publiques ; les partis et les médias, pléthoriques, avaient pignon sur rue. Eau potable, hôpitaux, écoles, routes, irrigation : l’ex-officier multipliait les inaugurations. Washington nouait un partenariat économique et militaire privilégié avec Bamako. On louait même « la sagesse » d’ATT quand – au lieu d’« épuiser » le Mali dans une guerre frontale contre les djihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), retranchés dans le massif des Ifoghas – il s’entremettait pour obtenir de leurs émirs la libération d’otages occidentaux.

Hélas, cette image d’Épinal camouflait une réalité plus sordide. La pauvreté restait la règle au Mali. En l’absence de classe moyenne, le jeu des partis et le ballet électoral n’étaient que des exercices assez stériles, au profit d’une élite privilégiée. Dans le nord, ATT – l’ancien commandant des parachutistes dont les ans avaient émoussé l’ardeur – laissait les « combattants de la guerre sainte » (djihadistes) s’installer dans un bastion imprenable, puis pratiquer le kidnapping à l’échelle industrielle. Les millions de dollars de rançons versées aux ravisseurs de dizaines de civils occidentaux nourrissaient tous les trafics et gonflaient les capacités de nuisance d’AQMI.

Une telle pusillanimité du président malien tranchait avec la vigilance extrême de ses voisins mauritanien et nigérien, qui poursuivaient AQMI à la trace avec le soutien logistique de la France. Bien plus grave encore : la garde présidentielle d’ATT, son corps d’élite, trempait massivement dans le transport de drogues dures : en provenance d’Amérique latine, ces dernières transitaient par la Guinée Bissau – et par de petits aéroports maliens clandestins gérés par des proches d’ATT – avant de déboucher au Maghreb et en Europe. Un avion « non identifié » chargé de cocaïne avait dévoilé le pot aux roses en manquant son atterrissage sur une piste désertique malienne en novembre 2009… Les explications données par ATT avaient paru bien confuses !

cs-42-25252955_opt

Deuxième bévue, commise par la France et la Grande-Bretagne, sur laquelle on a beaucoup glosé : faisant fi des avertissements du chef de l’État nigérien, le très lucide président Issoufou, les deux puissances occidentales ont disloqué le système kadhafiste sans chercher à en préserver les cadres militaires et les arsenaux. Les États-Unis avaient agi de même en Irak, limogeant dès leur invasion en avril 2003 tous les officiers ayant servi le président Saddam Hussein : on sait l’anarchie qui s’en est suivie, et que le gouvernement de Bagdad peine toujours à surmonter…

De même, les centaines de combattants touaregs aguerris que le « Guide » libyen avait enrôlés, pour en faire le fer de lance de ses troupes, ont reflué après la chute du tyran, lourdement armés, vers leur terre natale, le Niger septentrional, et surtout, au-delà, le nord du Mali. Ce dernier territoire est donc soumis – dès novembre 2011 et tout au long du premier trimestre 2012 – à la pression irrésistible des « hommes bleus » regroupés sous la bannière du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). On connaît l’engrenage fatal… Les petites localités et les garnisons qui tombent comme les grains d’un chapelet : Anderamboukane, Abeibara, Ménaka, Tinzawaten, Amachach…

Troisième séquence : les défaites répétées et la boucherie d’Aguehok – au cours de laquelle des dizaines de soldats noirs capturés sont froidement exécutés par les touaregs du MNLA – portent à son comble l’exaspération de l’armée malienne. Cette dernière s’empare du pouvoir le 22 mars dernier. Le putsch, orchestré par le capitaine Amadou Haya Sanogo, confirme l’inconsistance d’ATT, qui a voulu croire à son étoile jusqu’au bout avant de se résoudre à une fuite précipitée, peu glorieuse. En tout cas un expert français du Sahel, s’exprimant sous condition d’anonymat, assure que « certains responsables américains ont encouragé le capitaine Sanogo à passer aux actes ». Est-ce parce qu’aux États-Unis la redoutable Drug Enforcement Administration (DEA) – qui traque les trafiquants de drogue à travers la planète – n’a pas digéré le scandale du « Boeing de la coke », en novembre 2009 ? L’expert français souligne que Sanogo, le tombeur d’ATT, âgé de 39 ans, a effectué plusieurs stages aux États-Unis avant de devenir professeur d’anglais au prytanée militaire du camp de Kati, près de Bamako…

S’il se confirme que des milieux américains ont encouragé le mouvement de Sanogo, ils ont joué aux apprentis sorciers en ouvrant une boîte de Pandore. Car la MNLA profite aussitôt du désordre régnant dans la capitale malienne pour s’emparer coup sur coup des trois principales cités du nord – Kidal, Gao et Tombouctou – les 30 et 31 mars et le 1er avril 2012. Plus tard encore, le 1er septembre dernier, Douentza, à 150 kilomètres de Mopti, la troisième ville du Mali, passera sous le contrôle de rebelles sans que les hommes du capitaine Sanogo fassent mine de résister. À ce désastre militaire se conjugue une impasse diplomatique, puisque les pays africains, l’Europe et les États-Unis ne peuvent reconnaître le nouveau pouvoir de Bamako, issu d’un coup de force. Malgré des rafistolages ultérieurs – nomination d’un président intérimaire, d’un Premier ministre de transition et d’un gouvernement civil plus ou moins consensuels, agréés par l’étranger – les autorités maliennes souffrent toujours d’un déficit de légitimité qui complique la solution de la crise et la résorption d’un conflit potentiellement ravageur.

Enfin, ultime déficience des puissances : elles ont été prises au dépourvu par le déferlement des organisations djihadistes, qui submergent rapidement le MNLA laïc à Kidal, Gao et Tombouctou. C’est d’abord discrètement, dans le sillage du MNLA, que s’étaient répandus à travers le Mali septentrional les combattants d’AQMI, le mouvement islamiste le plus violent du Maghreb ; et ceux du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), qui conjuguent fanatisme et trafic de drogue. Puis, vingt-quatre heures après que le MNLA a couronné ses succès par la prise de Tombouctou, les djihadistes s’en emparent à leur tour, le 2 avril. Kidal, Gao et tout le nord du Mali ne tardent pas à subir le même sort…

États-majors, diplomates et médias internationaux sont stupéfaits : comment deux groupes armés qui ne comptent guère de Maliens, ni même de Touaregs, ont-ils réussi à s’imposer, sans coup férir ? Les officiels algériens ne décolèrent pas : une demi-douzaine de leurs diplomates ont été enlevés par les djihadistes. Les multiples informateurs qu’entretiennent les services de renseignements algériens parmi les « hommes bleus », au sein même du MNLA et parmi les Ansâr Eddine (un groupe islamiste de taille moyenne provisoirement allié à AQMI et au Mujao) n’ont apparemment servi à rien !

Le passage du Mali septentrional sous la coupe des djihadistes résulte en fait, lui aussi, de défaillances occidentales. Les arsenaux libyens ont été pillés en 2011, lors des opérations anti-Kadhafi, par toutes sortes de dissidents, y compris des partisans d’Al-Qaïda. En mars 2012 encore, Mokhtar Belmokhtar, l’un des deux émirs d’AQMI au Mali, a séjourné trois semaines en Libye pour y acquérir des armements… Bref, le Mali et l’ensemble du Sahel paient aujourd’hui lourdement le facture des errements politiques et militaires occidentaux.