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La montée du « billet rouge »

Alexandre Hawari de Nov 17, 2015 - 15:11 dans International

La région du Golfe diversifie son économie et s’ouvre aux devises chinoise et indienne, afin de stimuler les échanges commerciaux entre les régions à forte croissance.

L a hausse de la devise chinoise, le renminbi (RMB), ne s’est pas contenté de contourner la région du Golfe. En avril dernier, le Qatar lançait le premier centre de compensation et de règlement du renminbi au Moyen-Orient. Jiang Jianqing, président de l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), la plus grande banque du monde au niveau des actifs, déclarait que le premier centre de compensation de RMB dans la région offrirait une ouverture et des opportunités plus grandes aux échanges commerciaux entre la Chine et le MoyenOrient, ainsi que l’Afrique. L’internationalisation du renminbi (littéralement « argent du peuple », appelé aussi RMB ou yuan) a rapidement progressé au cours de la première décennie du millénaire.

En 2002, la Chine, stimulée par les taux de croissance à deux chiffres de son PIB, lançait le dispositif du RMB Qualified Foreign Institutional Investor, ou RQFII (Investisseur institutionnel étranger qualifié). Il permet aux étrangers d’investir des titres libellés en RMB ou « Actions A » cotés sur les marchés, dans les villes de Chine continentale de Shanghai et Shenzhen. Le lancement des dépôts de RMB à Hong Kong en 2004 a également stimulé l’appétit pour l’investissement dans le Redback (billet rouge).

En 2007, la Chine établissait un marché obligataire offshore du RMB (ou obligations « Dim sum »). L’initiative qatarie remonte à novembre 2014, au moment où la Banque centrale du Qatar signait un accord d’échange de devises avec la Banque populaire de Chine. Le Qatar se voyait accorder une part de 30 milliards de yuans à investir dans le RQFII, alors que l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani, rendait une visite officielle au président chinois, Xi Jinping, à Beijing.

Les échanges commerciaux entre les deux pays ont plus que triplé entre 2008 et 2013, s’élevant à environ 11,5 milliards de dollars, selon le ministère de l’Économie et des finances du Qatar. « Chaque entreprise ayant des relations commerciales avec l’Asie et le RMB doit comprendre ce que représentent les nouvelles opportunités de ce dernier », dé- clarait Erik Boekel, fondateur et PDG de Tripod Treasury à Dubaï, qui offre aux entreprises des services mondiaux de trésorerie. Nouvelles opportunités.

« Le volume de RMB échangés dans le monde connaît une croissance appréciable, et il se trouve actuellement parmi les dix plus importantes devises les plus échangées au monde. Il devient donc primordial pour les entreprises d’être au fait de ces changements et des nouvelles opportunités qui se pré- sentent », ajoutait Erik Boekel En 2013, Swift signalait que le RMB avait dépassé l’euro en tant que deuxième devise la plus échangée dans le financement du commerce mondial.

Gazprom, le géant russe de l’énergie, a d’ailleurs commencé, au début de 2015, à établir toutes ses ventes de brut à la Chine en RMB. Le pétro-yuan est né. Boekel a dé- claré : « Étant donné la récente volatilité en hausse des devises des marchés émergents, il est très important de gérer ces risques de change et de protéger la rentabilité de toute compagnie qui y est exposée.

Je m’attends à ce que le RMB joue dans les années à venir un rôle de plus en plus important dans le monde, en tant que devise de règlement et de couverture. » Doha, cependant, n’est pas la seule… Dubaï aspire également à jouer, et de façon prépondérante, le rôle de passerelle pour le commerce sino-arabe. En juin dernier, en présentant aux médias la stratégie de dix ans du Dubai International Financial Center, ou DIFC (Centre financier international de Dubaï), le directeur du DIFC, Essa Kazim, déclarait que la plus grande zone franche bancaire de la région avait également le potentiel de devenir un centre de compensation pour les transactions de RMB.

Les « quatre grands » du secteur bancaire chinois, en l’occurrence ICBC, Bank of China, Agricultural Bank of China (ABC) et China Construction Bank, ont des bureaux dans le vaste secteur de 110 acres du DIFC, qui vise à tripler le nombre de sociétés financières, en passant de 362, pour l’année dernière, à 1000 d’ici à 2024. Kazim a déclaré à l’agence de presse chinoise Xinhua que le DIFC était actuellement en pourparlers avec davantage de sociétés chinoises qui y envisageaient une présence physique.

Cinquante pour cent de la croissance prévue – qui va grossir les actifs gérés dans le DIFC, passant de 17,4 milliards de dollars en 2014 à 250 milliards d’ici à 2024 – devraient avoir pour origine le couloir sud-sud, s’étendant de l’Asie de l’Est vers le Moyen-Orient et l’Afrique, jusqu’à l’Amérique du Sud.

Plaque tournante. Kazim a clairement indiqué que le DIFC n’avait pas l’intention de négliger l’Europe et l’Amérique du Nord, où les banques demeurent sous pression du fait de l’augmentation des coûts, du resserrement étroit de la réglementation, et par conséquent la nécessité de réduire les effectifs ou de fusionner. « Mais nous devons être la plaque tournante pour les marchés émergents. Nous pensons que la prochaine phase de croissance viendra de l’Inde, de la Chine, de la zone Asie-Pacifique et de l’Afrique », a souligné Kazim.

Alors que des institutions financières occidentales de premier plan, telles que Swiss Life, la banque privée suisse Vontobel, ou EFG International fermaient ces dernières années leurs points de présence dans le DIFC, des sociétés bancaires de Chine ou de marchés émergents, comme le Maroc ou le Liban, y ouvraient des branches. La récente annonce de HSBC de supprimer 50000 emplois au niveau mondial a fait sourciller, non seulement à cause de l’ampleur de la réduction des effectifs, mais également en raison du projet de la banque de renforcer ses opérations en Asie, et de décider de la possibilité de transférer son siège principal de Londres à Hong Kong. Entre-temps, la roue du RMB continue d’avancer.

En 2014, la Chine a, pour la première fois, dépassé l’Inde en tant que plus important partenaire commercial de Dubaï, quand les échanges bilatéraux ont atteint 175 millions de dirhams, soit 47,68 milliards de dollars. Les Émirats arabes unis (EAU) accueillent 300 000 expatriés chinois, de même que 4 000 sociétés chinoises. Ils sont également l’un des 57 États membres fondateurs d’Asia Infrastructure Investment Bank (AIIB), de 50 milliards de dollars.

Émirats arabes unis. Ce pays du Golfe a également exprimé son soutien à l’intention de la Chine afin de renforcer les liens commerciaux de la nouvelle route de la soie avec son Silk Road Fund (Fonds de la route de la soie) de 40 milliards de dollars, que le président chinois annonçait en novembre 2014, en vue de faire revivre le réseau du commerce de la route de la soie, vieux de plusieurs siècles, qui s’étendait de l’Asie orientale à la Méditerranée orientale. La hausse des liens commerciaux sino-arabes a également incité les deux banquiers ICBC et ABC à exploiter le marché des capitaux de Dubaï. En mai dernier, ICBC a mis en bourse des titres à moyen terme pour 500 millions de dollars, mais non sur le Nasdaq Dubai, le seul marché international dans le fuseau horaire entre Londres et Hong Kong en matière de réglementation, et ayant une licence dans le DIFC. Dans le cadre du programme d’Euro Medium Term Notes (Titres de créance à moyen terme) d’une valeur de 4 milliards de dollars, ICBC, le plus grand organisme de prêt au monde en termes d’actifs a inscrit la première obligation en dollar (classée A1 par Moody) par un organisme de prêt chinois au Moyen-Orient.

Raison pour laquelle Kazim et Xiaodong Zhou, directeur général d’ICBC Middle East, ont célébré l’événement en juin dernier. « Nous espérons attirer au Nasdaq Dubai plus de sociétés chinoises, financières et non financières, afin de créer un marché obligataire liquide, destiné aux entreprises à l’étranger », déclarait Xiaodong. ICBC elle-même détient des investissements dans les entreprises d’investissement Ipic et Waha Capital d’Abou Dhabi.

ABC, troisième banque chinoise en termes d’actifs, a coté en septembre 2014 sur le Nasdaq Dubai, une obligation de 1 million de RMB (163 millions de dollars, à ce moment). « Nous avons l’intention de renforcer davantage la présence de la devise chinoise dans la zone Mena [Middle East and North Africa : “Moyen-Orient et Afrique du Nord”] à partir de notre base de Dubaï », a affirmé Min Fang, membre de la direction de la branche ABC de Dubaï. Obligations islamiques.

ICBC lance ses premières obligations islamiques (sukuks) à Dubaï, d’ici à la fin de 2015, a précisé Huang Peng, directeur adjoint du département financier d’ICBC au DIFC. Du fait que les sukuks peuvent uniquement être émis avec un actif physique de base, afin d’être considérés comme autorisés (halal), ICBC fera appel à la compétence, dans l’or et les matières premières, de la Standard Bank d’Afrique du Sud, dont les Chinois ont acquis une participation de l’ordre de 60%, pour 690 millions de dollars. La Standard Bank a été un important acteur à long terme au niveau du marché de l’or en plein essor à Dubaï. Les relations sino-arabes s’intensifient sur presque tous les fronts. En juin dernier, ICBC a ouvert une branche à Riyad.

Laquelle constitue en fait le premier siège de banque de détail d’un organisme de prêt chinois en Arabie Saoudite. Kazim a participé avec son équipe à la promotion de la Dubai Week in China (Semaine de Dubaï en Chine), qui s’est tenue à Beijing en mai dernier. À la mi-juin, le DIFC engageait son premier employé chinois, en vue d’augmenter ses activités de commercialisation en Asie de l’Est.

Plus tard, en septembre de cette année, Kazim et son équipe se rendront de nouveau à Beijing et à Shanghai, afin de convaincre les responsables de s’établir au DIFC, faisant ainsi face à une nouvelle concurrence de la part des dernières platesformes financières du Conseil de coopération du Golfe (CCG) : le Global Market d’Abou Dhabi ainsi que le King Abdullah Financial District de Riyad.

Les vents contraires pour les jeunes liens entre le MoyenOrient et l’Extrême-Orient sont une croissance économique plus faible, en relation avec la chute du prix du pétrole pesant sur les revenus budgétaires du CCG, ainsi que les faibles taux de croissance de la Chine, selon les économistes. Échanges bilatéraux. Plusieurs délégations de villes chinoises, comme Macao, Xi’an (province de Shaanxi) et Linyi (Shandong), se sont rendues ces derniers mois à Dubaï en vue de promouvoir les échanges bilatéraux.

Xi’an, qui signifie littéralement « la paix de l’Ouest », n’est pas seulement la capitale de la province Shaanxi de Chine centrale. C’est également la ville la plus septentrionale ainsi que le point de départ de l’ancienne route de la soie. Comme le dit le vieil adage chinois : « Visite Beijing pour en savoir davantage sur mille ans d’histoire chinoise, mais si tu visites Xi’an, tu en sauras davantage sur cinq mille ans de l’histoire de la Chine. » Xi a reçu un appui inattendu, venant de l’Inde, pour ses projets de nouvelle route de la soie. Autrefois rivaux régionaux politiques et économiques, les deux plus grands pays du monde en termes de population ont pris des mesures de coopération ambitieuses.

L’Inde est l’un des membres fondateurs de l’AIIB. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, a rencontré Xi en mai dernier, et a donné son accord pour stimuler les investissements communs dans les projets d’infrastructure, les routes et les voies ferrées, ainsi que les zones industrielles et l’énergie nucléaire. Les PIB de la Chine et de l’Inde connaîtront en 2015 une croissance approximative de 7%, plus basse que celle de ces dernières années pour la Chine, mais toujours sensiblement plus élevée que la croissance dans le G7.

Amit Dhamani, PDG de la chaîne de bijouterie Dhamani à Dubaï, a affirmé : « Nous ne nous sommes jamais sentis mal accueillis en Chine, bien au contraire. Les affaires sont les affaires. » Dhamani était la première bijouterie de Dubaï à engager un personnel de vente chinois pour prendre soin du nombre croissant de touristes chinois dans l’émirat, qui a augmenté de 25% l’année dernière, atteignant le chiffre de 275675, selon l’organisme officiel du tourisme de Dubaï, le DTCM.

Pour la communauté indienne de Dubaï, la montée de la Chine et du RMB est également une bénédiction, comme le dit le nouveau banquier : « C’est Dubaï, Mumbaï, Shanghai… ou bye-bye. »