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La mondialisation des Entrepreneurs

Alexandre Hawari de Déc 12, 2013 - 18:05 dans International

La mondialisation des entrepreneurs

Une nouvelle génération d’hommes d’affaires voit le jour en Tunisie, face au changement profond qu’a connu le monde entrepreneurial dans le pays.

Par Moncef Mahroug, Tunis

 

Dédiées presque exclusivement aux besoins d’un marché local hyperprotégé, depuis une trentaine d’années, les entreprises sont aujourd’hui sans cesse plus nombreuses à se lancer à l’assaut du monde

Depuis une dizaine d’années, Badreddine Ouali vit à cheval entre la Tunisie et l’Europe. Quasiment tous les lundis matin, le patron du groupe Vermeg prend l’avion pour le vieux continent et en revient le jeudi suivant, à la première heure.

Slim Zeghal, directeur d’Altea Packaging, est lui aussi un « jet-set man » qui fait en permanence la tournée des sites de production du groupe autour de la Méditerranée. À la fin de septembre
dernier, il a commencé la semaine au Maroc pour la terminer en Égypte, après un arrêt de quelques heures à Tunis.

Rym Hachicha Othmani fait quant à elle constamment le va-et-vient entre l’Algérie et la Tunisie, depuis qu’elle a ouvert dans la capitale algérienne une filiale de l’agence de communication Ceres Conseil qu’elle avait rachetée en 2000. Depuis, cette femme chef d’entreprise, mariée à l’homme d’affaires algérien Slim Othmani (patron de l’entreprise agroalimentaire NCA Rouiba), jongle tout le temps entre ses agendas tunisien et algérien.

Ces trois chefs d’entreprises tunisiens ne sont pas les seuls à être actifs dans plus d’un pays, sans cesse entre deux avions, souvent en simple « escale » dans leur propre pays. Leurs cas sont en fait emblématiques d’une nouvelle génération d’entrepreneurs en pleine émergence et du changement profond qu’a connu le monde entrepreneurial dans ce pays : les mondialisés. Dédiées presque exclusivement à la satisfaction des besoins d’un marché local hyperprotégé, depuis une trentaine d’années, les entreprises tunisiennes sont aujourd’hui sans cesse plus nombreuses à se lancer à l’assaut du monde.

Et le flux n’est pas près de se tarir, loin s’en faut. « Les entreprises et les groupes qui ne sont pas en train de concrétiser une implantation à l’étranger ont des projets dans leurs cartons », assure Aziz Mebarek, cofondateur et directeur général du capital-investisseur d’Africinvest Tuninvest Group. Certes, la situation actuelle en Tunisie peut, selon lui, freiner un peu la réalisation de ses projets. Mais sous peu, la machine pourrait repartir de plus belle.

Aziz Mebarek s’inscrit en faux contre l’idée que l’investissement des entreprises et groupes tunisiens à l’étranger se fait au détriment de la Tunisie. « Lorsqu’on développe un marché secondaire ailleurs, le primaire dans le pays d’origine en profite », défend-il.

Internationalisation. D’ailleurs, dans certaines branches d’activités – comme les câbles et les composants automobiles –, on n’a pas tellement le choix, selon lui. Car « les grands groupes internationaux ne veulent plus avoir affaire à un seul fournisseur » pour toutes leurs unités de production.

Elloumi, qui a bien compris cela, fait figure de pionnier en matière d’internationalisation. Ce groupe, fondé en 1946 par Taoufik Elloumi, et aujourd’hui géré par ses enfants (Faouzi, Hichem et Salma Elloumi), a été le premier à s’implanter en dehors de la Tunisie,
en créant en 1992 au Portugal une première filiale de sa société Coficab. En vingt ans, cette dernière a fait d’autres « petits » en Europe (Allemagne et Roumanie) et ailleurs (Maroc, Égypte).

Devenue une véritable petite multinationale, Coficab fait mieux que tirer son épingle du jeu. Elle est arrivée deuxième, derrière Volkswagen, au classement 2011 des 1 000 meilleures entreprises du Portugal.

Au cours des vingt dernières années, d’autres Tunisiens ont emboîté le pas au groupe Elloumi, pour se lancer à la conquête des pays du voisinage maghrébin et, ensuite, vers des destinations de plus en plus éloignées, en Afrique, et même en Asie.

Aucun des pays du Maghreb n’échappe à l’offensive des entreprises tunisiennes, dont la présence est toutefois inégale d’un endroit à un autre. En Mauritanie, elle est quasiment nulle, même si certaines entreprises y remportent et réalisent de temps en temps des marchés.

De grosses pointures du secteur industriel ont pris pied au Maroc depuis longtemps. Sur la lancée de son démarrage en trombe initial, le groupe Batam, fondé par les frères Ben Ayed, à la fin des années 1980, a étendu sa présence à ce pays. Toutefois, tout comme en Tunisie, l’aventure a tourné court et le groupe a disparu de la scène pour cause de développement mal maîtrisé.

Depuis, le royaume chérifien a vu arriver des enseignes tunisiennes plus solides : Elloumi, Altea Packaging, Poulina Group Holding (PGH)…, dont l’activité ne cesse de se développer au fil des ans. Un autre mastodonte s’apprête à les y rejoindre : Mabrouk.

Le groupe des frères Mohamed Ali, Ismaïl et Marwane Mabrouk (Banque internationale arabe de Tunisie, Monoprix, Géant…) a planté son drapeau sur le sol marocain, au début de 2013, en créant, en association avec Mondelez Inc (ex-Kraft Food), la société Atlas Investissement Maroc (AIM) pour y écouler ses produits agroalimentaires. Mais il compte également y déployer la chaîne de supermarchés
Monoprix, en principe avant la fin de l’année en cours.

En Algérie, la présence entrepreneuriale tunisienne est beaucoup plus importante, mais son ampleur est difficile à cerner. Au fil des ans, des opérateurs, petits et grands, se sont laissé attirer par l’énorme potentiel du marché algérien. Parmi eux figurent les groupes Alliance (Tarek Chérif) et Boujbel. Le premier a dupliqué en Algérie l’une de ses sociétés, Galion, spécialisée dans les contenants plastiques. Le second a racheté, en 2007, 50 % du laboratoire Inpha. « Les deux projets sont de parfaites réussites », assure Aziz Mebarek, associé et directeur général d’Africinvest Tuninvest Group, qui a accompagné les deux groupes tunisiens dans leur aventure algérienne.

Inpha-Medis notamment s’est si bien imposé que « les autorités algériennes lui donnent aujourd’hui la priorité sur la fourniture de certains médicaments. Ce que ne fait pas le ministère tunisien de la Santé publique pour Medis en Tunisie », constate notre interlocuteur.

Croissance. En Libye, perçue depuis la normalisation des relations du régime Kadhafi avec les pays occidentaux en 2006, comme le nouvel Eldorado, l’endroit où il faut être, la présence tunisienne est en croissance exponentielle. Comme ailleurs, les grands groupes qui sont en première ligne, et plus particulièrement les inévitables PGH et Mabrouk.

Avec onze entreprises déjà lancées (transformation des métaux, emballage, btp, matériaux de construction…), le groupe dirigé par Abdelwaheb ben Ayed est aujourd’hui l’un des plus importants investisseurs étrangers dans le pays.

Quant au groupe Mabrouk, c’est dans le chocolat et les barres chocolatées qu’il a réussi à s’imposer sur le marché libyen, face aux multinationales. Fort de ce succès, le groupe a décidé d’y étendre son activité à la grande distribution, en ouvrant des supermarchés Monoprix.

Toutefois, le Maghreb a cessé depuis longtemps d’être la seule destination des investisseurs tunisiens à l’étranger. Ces derniers sont chaque jour plus nombreux à regarder plus au Nord, plus au Sud et plus à l’Est. On les retrouve ainsi à l’autre bout de la planète, en Chine.

L’Empire du Milieu accueille en effet aujourd’hui au moins deux groupes : PGH, encore lui, et PEC. Poulina Group Holding s’est ouvert les portes du marché chinois en y créant en 2008 une société de conditionnement d’huile d’olive afin de convertir les Chinois à la consommation du plus noble des produits agroalimentaires tunisiens.

Poulina Group Holding. Mais l’ambition de ce groupe en Chine va bien au-delà. En fait, PGH utilise ce premier projet pour mieux comprendre l’organisation et le fonctionnement du pays en vue d’y réaliser des investissements bien plus importants à l’avenir. Mais la Chine pourrait également devenir une sorte de vivier où le groupe puiserait les compétences – ingénieurs, techniciens et ouvriers – dont il a besoin pour augmenter ses capacités d’intervention dans d’autres pays.

L’autre percée chinoise est à l’actif d’un groupe beaucoup plus jeune, PEC, spécialisé dans l’injection plastique, créé en 2003 par un certain Imed Charfeddine et qui connaît depuis un développement fulgurant.

Mais c’est plus près de leur pays que les entrepreneurs tunisiens sont en train de se déployer. Au Nord, l’Europe les voit arriver depuis quelques années, à la recherche d’opportunités dans divers secteurs. Après Elloumi au Portugal, deux autres groupes industriels ont tenté l’expérience de l’internationalisation sur le vieux continent et elle n’a pas été de tout repos. Le premier est One Tech Group (OTG) – câblerie, mécatronique et télécoms – dont l’empreinte se retrouve en France, plus précisément à Clermont-Ferrand, où le groupe de Moncef Sellami est venu en 2008 prendre une participation dans une pme de la région (SLFG), spécialisée dans les composants aéronautiques. Mais avant cela, OTG a fait son trou en Allemagne en y rachetant en 2006 son client, Fuba Printed Circuits GMBH.

Convaincu lui aussi de la nécessité de se rapprocher de ses clients internationaux, UFI Group (également actif dans l’hôtellerie et l’assurance), de l’homme d’affaires Abdelaziz Essassi a mis le cap en 2010 sur le vieux continent. Plus précisément l’Espagne où UFI Group s’est rapproché de Savera Group pour donner naissance à Caveo, aujourd’hui deuxième fournisseur de ressorts à lames de la première monte en Europe.

C’est également par voie de croissance externe qu’Altea Packaging a pris pied en France en reprenant Roland Emballages en 2007, revendue quatre années plus tard. Entre-temps, le groupe fondé par Hédi Zeghal et aujourd’hui piloté par son fils Slim a fait deux autres acquisitions, en 2008 au Maroc (Optima) et en 2009 en Égypte (Porta et sa filiale Totopack Misr).

Mais si les entreprises industrielles ont été les premières à s’internationaliser, le déploiement hors des frontières est également aujourd’hui le fait de celles du secteur des services, avec des success stories parfois éclatantes.

La première est à porter au crédit d’Africinvest Tuninvest Group. Ce groupe (aujourd’hui membre d’Integra Partners), créé en 1994, spécialisé dans le private equity, la corporate finance et l’asset management a réussi en près de vingt ans à étendre sa présence à six autres pays du continent africain (Côte d’Ivoire, Algérie, Maroc, Algérie, Nigeria et Kenya) et figure parmi les leaders de son secteur en Afrique, au Nord et au Sud du Sahara. « Nous sommes présents à l’international depuis seize ans. Si nous étions restés limités à la Tunisie, nous ne serions pas aujourd’hui en mesure de lever tous les fonds que nous levons », souligne Aziz Mebarek.

La deuxième success story est l’œuvre de Vermeg, créé par Badreddine Ouali en 2002. Cet ingénieur, diplômé de l’École nationale supérieure des Mines de Saint-Etienne, paraissait il y a onze ans bien installé, ayant réussi à faire de BFI, créé en 1994, un des leaders de l’édition et de l’intégration de solutions logicielles, destinées aux banques et aux institutions financières.

Mais la marge de manœuvre se rétrécissant rapidement pour tous ceux qui, comme lui, ne veulent pas faire des affaires avec les familles dominantes de l’ère Ben Ali, le fondateur de BFI décide de – presque – tout plaquer en Tunisie pour s’expatrier.

Cédant la majeure partie des 70 % du capital de l’entreprise à son associé Habib ben Hariz, il part aux Pays-Bas pour investir toutes ses économies et le fruit de la cession. Vermeg voit ainsi le jour.

Onze ans après, l’entreprise est devenue un groupe – implanté depuis en Tunisie où il emploie près de 450 personnes – qui réalise un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros par an.

Présence. En pleine ascension, Vermeg a étendu sa présence au Luxembourg et à Malte, à la faveur de l’entrée de Badreddine Ouali au capital du groupe belge BSB. « Jusqu’ici, aucune entreprise du Sud ne pouvait envisager une acquisition une Europe. Mais la crise a fragilisé beaucoup d’opérateurs européens dans notre secteur et les a rendus accessibles », observe le patron de Vermeg. Qui regrette toutefois que les entreprises ne puissent aujourd’hui saisir de telles opportunités en raison de la difficulté de sortir des capitaux du pays.

D’ailleurs, ces entraves n’en rendent que plus extraordinaire la percée des entreprises tunisiennes à l’étranger. Mais pour que cette internationalisation puisse prendre plus d’ampleur, il faudrait, selon Aziz Mebarek, réunir au moins trois conditions : simplification de la réglementation, engagement des opérateurs financiers – surtout les banques totalement absentes actuellement – aux côtés des investisseurs tunisiens à l’étranger, et formation par le système éducatif de profils aptes à une carrière à l’international.

tunisie avoir

projets

Le groupe Elloumi, fondé en 1946, fait figure de pionnier en matière d’internationalisation. Il a été le premier à s’implanter en dehors de la Tunisie, en créant en 1992 au Portugal une première filiale de sa société Coficab

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« Les autorités algériennes donnent aujourd’hui la priorité à Inpha-Medis sur la fourniture de certains médicaments. Ce que ne fait pas le ministère tunisien de la Santé publique pour Medis en Tunisie », constate Aziz Mebarek d’Africinvest Tuninvest Group

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Le groupe Mabrouk s’est imposé dans le domaine du chocolat et des barres chocolatées sur le marché libyen, face aux multinationales. L’entreprise a décidé d’y étendre son activité à la grande distribution, en ouvrant des supermarchés Monoprix.

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Badreddine Ouali,

le patron de Vermeg regrette que les entreprises ne puissent aujourd’hui saisir de nombreuses opportunités en raison

de la difficulté

de sortir des capitaux du pays

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