/ International / Gestion de l’extrémisme

Gestion de l’extrémisme

Alexandre Hawari de Sep 27, 2015 - 16:46 dans International

Depuis les jeunes influençables, instruits et vulnérables, jusqu’aux enthousiastes et fragiles, les jeunes Arabes d’aujourd’hui ont tout le potentiel pour constituer un atout démographique.
Cependant, si les gouvernements et les sociétés civiles ne parviennent pas à attirer et à retenir la jeunesse, le cynisme et la désillusion transformeront bientôt ces jeunes du monde arabe en un désastre démographique. Deux des problèmes majeurs qui accablent aujourd’hui le monde arabe sont la montée de l’extrémisme et l’isolement de la jeunesse – ce dernier étant dû en partie à un manque d’instruction et d’emplois.
Les récentes actions terroristes au Koweït et en Tunisie, qui ont causé la mort de plus de 50 personnes, devraient agir comme l’alerte maximale d’une catastrophe imminente. Les groupes extrémistes à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, en particulier l’EIIL ou Daech (acronyme arabe d’« État islamique »), attirent les jeunes du monde entier, les recrues de la région étant utilisées pour perpétrer des attaques dans les pays comparativement stables du monde arabe.
Des enquêtes ont révélé que l’homme qui a ouvert le feu en juin dernier dans le complexe balnéaire tunisien de la ville de Sousse, tuant au moins 38 personnes, était un étudiant en aéronautique à l’Université tunisienne de Kairouan, âgé de 23 ans. Le groupe État islamique en Irak et au Levant, alias EIIL, en a revendiqué la responsabilité, mais le gouvernement tunisien a depuis contesté cette revendication.
Le même jour, un jeune Saoudien se faisait exploser dans une mosquée koweïtienne, tuant au moins 27 personnes et en blessant plus de 200 – dont des enfants.
La région a été maintes fois mise en garde contre de tels risques. Près d’un mois auparavant, en Jordanie, le Forum économique mondial organisait une réunion intitulée « Lutte contre l’extrémisme violent ».
Le président-directeur général de la société Kuwaiti Danish Dairy Company, Sir Mohammed Jaafar, déclarait : « Les groupes extrémistes ne se sont pas emparés de la religion, ils l’ont étiquetée à nouveau. Si vous n’agissez pas aujourd’hui contre ce problème, cela ne sera rien en comparaison de ce que nous verrons dans vingt ans. »
« Sauver notre jeunesse ». Les décideurs politiques et les stratèges, tant du secteur public que privé, doivent quantifier le coût de l’inaction, affirme Jaafar, ajoutant qu’il y a un besoin urgent d’agir maintenant et de « sauver notre jeunesse afin qu’elle ne tombe pas entre les mains des groupes extrémistes ».
Un autre conférencier, Suleiman Bakhit, fondateur et directeur financier de Hero Factor en Jordanie, a déclaré : « Il est important de se concentrer sur des mesures préventives, du fait que les lois des zones de guerre ne mettront pas un terme à l’extrémisme. Pour chaque terroriste que nous tuons, il en naîtra cent de plus. »
Pour l’instant, précise Bakhit, les gouvernements monopolisent leurs efforts pour lutter contre l’extrémisme violent. « Ils doivent y inclure la société civile ainsi que le secteur privé. Nous pouvons opérer en temps réel là où les gouvernements ne le peuvent pas. Les ONG et le secteur privé sont susceptibles de développer eux-mêmes le contre-discours. »
Les jeunes qui ont rejoint l’EIIL le font parce qu’ils sont séduits par l’opportunité d’être des héros. « L’héroïsme est la façon dont ils vendent l’extrémisme aux enfants, fait remarquer Bakhit. Nous n’avons pas véritablement de héros. Il y a un manque de modèles positifs pour nos enfants. Nous avons besoin d’un différent genre d’héroïsme, qui serait fondé sur des récits d’espoir et de tolérance. »
Il existe une pénurie de héros anti-Ben Laden dans la région, et c’est la raison pour laquelle le terrorisme est déguisé en héroïsme, déclare-t-il. « Des organisations comme l’EIIL ont réussi à donner aux jeunes de la région une détermination, un sentiment d’appartenance, de responsabilité, un appel fascinant pour l’aventure, ainsi que le récit du parcours d’un héros. »
Si elle n’est pas prise en main de manière pragmatique à travers la conduite d’un solide système éducationnel et d’une politique d’emploi dynamique, la situation des jeunes dans la région est appelée à empirer.
Chômage des jeunes. Avec plus de 30 % de la population dont l’âge varie entre 15 et 29 ans, représentant plus de 100 millions de jeunes, c’est la plus forte proportion de jeunes par rapport aux adultes de toute l’histoire de la région. Entre-temps, le chômage des jeunes au Moyen-Orient se situe à 25 % – le plus élevé de toutes les régions.
De même, selon le Forum économique mondial, la région doit créer 75 millions d’emplois d’ici à 2020 – une hausse de plus de 40 % par rapport au nombre d’emplois en 2011 – uniquement pour garder l’emploi proche des niveaux actuels.
Au milieu de tout cela, il ressort d’une récente étude de PwC que 60 % des P-DG pensent que les systèmes éducationnels au Moyen-Orient ne parviennent pas à offrir aux étudiants les compétences adéquates pour l’emploi.
Concernant les données démographiques au Moyen-Orient, le directeur régional pour les pays arabes du Fonds des nations unies pour la population (FNUAP) a soulevé des questions d’une extrême pertinence. Mohamed Abdel-Ahad nous a affirmé que la population arabe est estimée à 385 millions de personnes, et atteindra 488 millions d’ici à 2030.
« Lorsque nous observons la dynamique démographique dans les pays arabes, il existe plusieurs facteurs qui influencent notre démographie, notamment l’urbanisation, ainsi que le nombre de réfugiés et de personnes déplacées », affirme Abdel-Ahad, qui est originaire d’Égypte.
Des villes comme Le Caire, Beyrouth, Bagdad et Khartoum ont connu au cours des quelques dernières années une urbanisation rapide. « Les gens se déplacent de plus en plus vers les villes, affirme-t-il. Par ailleurs, nous avons un grave problème de réfugiés. » Le directeur du FNUAP affirme que 4 millions de réfugiés syriens vivent au Liban, en Turquie, en Jordanie, en Irak et en Égypte. « Il y a dans le même temps 7,5 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie, et 2,5 millions de personnes déplacées en Irak. »
En mettant la géopolitique de côté, il existe un énorme défi socio-économique, non seulement pour les pays qui sont directement confrontés aux problèmes des réfugiés et des déplacés, mais également pour la région entière, dans le fait de gérer et contrôler plus de 10 millions de personnes en situation de détresse.
Accès à l’éducation. Maysa Jalbout, de Brookings Institution, rappelle que le fait de fournir un accès à l’éducation aux enfants de la zone Middle East and North Africa (Mena) concernés par le conflit doit devenir une priorité mondiale. « L’impératif moral indéniable n’a d’égal que la justification économique et sécuritaire. Le financement de l’éducation dans les situations d’urgence, notamment pour les pays accueillant des réfugiés, a cependant systématiquement tourné court. Si la communauté internationale n’agit pas, elle risque de voir plonger toute une génération d’enfants et de jeunes dans le chômage, le désespoir et la radicalisation. Et l’impact en sera ressenti au-delà de la zone Mena », affirme-t-elle.
Dans les pays qui ne sont pas directement touchés par le fléau de la progression des idées radicales, un système éducationnel fort ainsi que l’engagement économique qui le suit sont les mesures fondamentales pour garder la grande majorité d’une population jeune associée à l’éventail d’une croissance généralisée.
Selon Abdel-Ahad, la jeunesse est une opportunité, et non un défi. Près de 20 % de la population arabe, estimée à environ 70 millions, est âgée de 15 à 24 ans. « Elle passera à 82 millions d’ici à 2025 », précise-t-il, ajoutant qu’il y a un danger que cet atout démographique ne se transforme en handicap, au cas où les gouvernements de la région ne prennent pas les mesures nécessaires pour coopérer étroitement avec le secteur privé en vue de la participation active de la jeunesse.
« L’investissement dans la jeunesse contribuera à la lutte contre le haut niveau d’attraction des groupes extrémistes comme l’EIIL, Al-Nosra, Boko Haram et Al-Shabab. Les jeunes de la région se sentent marginalisés : l’indifférence au niveau des questions relatives à l’éducation, l’engagement social, ainsi que le développement des compétences les ayant laissés sans espoir et sans perspective aucune, ils se tournent en désespoir de cause vers l’extrémisme. Nous devons lutter de front contre le problème », affirme-t-il.
Génération de combattants. Un rapport du Forum économique mondial, présenté par Nicholas Davis, Miroslav Dusek et Anja Kaspersen lie également l’extrémisme au manque d’opportunités économiques. « De nombreuses hypothèses lient l’extrémisme violent à des griefs réels ou apparents – par exemple, l’absence d’opportunités sociales ou économiques, une gouvernance et des institutions faibles et indignes de confiance, ainsi que l’intolérance et la discrimination envers les groupes marginalisés. Le résultat est une génération de combattants qui sont prêts à se livrer à des actes extrémistes dans leurs pays comme à l’étranger.
» Il existe également des facteurs psychologiques, comme la volonté de rejoindre une cause, la quête de l’aventure, ou la recherche d’un sens dans un monde ambigu, qui semblent pousser les gens à rejoindre les groupes extrémistes, à s’assimiler à leur vision du monde et à adopter leurs objectifs à des fins violentes.
» Dans d’autres cas, les personnes peuvent être motivées par des stimuli matériels ou criminels. Il va sans dire que les facteurs et les raisons poussant une personne à recourir à la violence au nom d’une cause, d’une idéologie ou d’une injustice demeurent multiples et complexes », précise le rapport.
Michele Dunn, associée au programme Moyen-Orient de la Fondation Carnegie, partage aussi la même inquiétude à propos du lien entre l’extrémisme et le chômage. En marge du sommet du Forum économique mondial de Jordanie, elle a déclaré : « Le chômage, en tant que l’un des facteurs qui contribuent à la marginalisation des jeunes, revient fréquemment dans les discussions sur la radicalisation, et il va de soi que les jeunes n’ayant aucune perspective peuvent facilement être attirés par des promesses de travail et de bonne situation. Les statistiques sur le chômage des jeunes dans la zone Mena sont stupéfiantes, étant les plus élevées au monde, et allant de 25 à 60 % dans la plus grande partie de la région, selon un récent rapport de l’Éducation pour l’emploi. »
Dunn affirme dans son blog : « Il est certain que les jeunes de la région sont pleinement conscients du problème. Dans une enquête récente sur les habitants des pays de la zone Mena âgés de 18 à 35 ans, 80 % ont déclaré que le chômage était un problème majeur, ce chiffre s’élevant à plus de 90 % auprès des personnes sondées en Égypte, Tunisie, Maroc, Jordanie, Liban et Syrie.» À ce problème s’ajoute le fait que ceux qui ont une formation universitaire sont encore plus susceptibles d’être sujets au chômage ou au sous-emploi que leurs homologues moins instruits, et d’être bloqués dans une longue période “d’expectative”. Les observateurs, depuis Alexis de Tocqueville [penseur politique et auteur français], ont constaté que ceux qui se révoltaient n’étaient souvent pas les membres les plus défavorisés d’une société, mais plutôt ceux dont les attentes de promotion sociale et économique étaient déçues », ajoute-t-elle.
En juin, l’Index Compétitivité et Talent de la zone Mena (Mena Talent Competitiveness Index) a été inauguré à Abou Dhabi, permettant d’attirer l’attention sur le développement des compétences, et proposant la refonte des systèmes éducationnels dans la région.
En marge de cet événement, Riyadh al-Najjar, associé dans PwC – Gouvernement et secteur public au Moyen-Orient –, semble optimiste en ce qui concerne les changements opérés dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), en particulier en Arabie Saoudite.
Al-Najjar nous a affirmé que les programmes parrainés par le gouvernement, en Arabie Saoudite, tels que Nitaqat et Hafez, portaient leurs fruits. « Il existe une étroite coopération entre les secteurs public et privé pour la mobilisation des jeunes. Il y a plusieurs projets au stade expérimental, ainsi qu’une très grande attention sur la mobilisation de la génération Y – la génération numérique », précise-t-il.
Néanmoins, le débat sur la qualité de l’éducation fait partie intégrante de l’entière équation de la participation des jeunes.
Sally Jeffery, associée dans PwC – Secteur de l’éducation au Moyen-Orient –, nous a déclaré que la région doit se pencher sérieusement sur le secteur éducatif, dans la perspective du Stem (sciences, technologie, génie et mathématiques).
« Le Stem est une source d’innovation, et les gouvernements du Moyen-Orient devraient investir dans des institutions Stem de niveau supérieur, qui soient accessibles aux jeunes femmes arabes. Les matières du domaine Stem sont 80 % plus chères à appliquer qu’une matière classique, et l’investissement pour l’infrastructure de ces cours est élevé. Les gouvernements devraient donc augmenter le financement de telles institutions, de même que les philanthropes de la région devraient s’impliquer personnellement de façon active à travers des donations, comme cela se fait aux États-Unis. Les étudiants devraient avoir la possibilité de se réinventer », déclare Jeffery.
Jeunesse. Afin d’atténuer dans la région le danger d’une jeunesse marginalisée, les organisateurs de l’événement de l’Index Compétitivité et Talent de la zone Mena à Abou Dhabi ont proposé un plan par étapes, destiné au développement des compétences.
Insead et PwC estiment que les pays de la zone Mena peuvent changer les choses de manière substantielle et durable pour accroître et développer les compétences, en se concentrant sur six champs d’action clés.
Renforcement des compétences professionnelles, en plaçant l’instruction et la formation professionnelle au niveau adéquat, en vue de former des diplômés dont les compétences répondront aux besoins du marché du travail, entraînant une compétitivité de l’économie et réduisant les taux de chômage. Certaines des lacunes au niveau des compétences de la région sont propres à un secteur (par exemple dans l’enseignement, le génie ou la logistique) alors que d’autres s’appliquent à tous les secteurs (entrepreneuriat, direction, grandes données et TIC, par exemple). Il est également important de tenir compte du fait que les compétences professionnelles et techniques (nombre d’entre elles pouvant être apprises dans le cadre du travail) demeureront également essentielles pour fournir des emplois, et pour répondre aux besoins du marché du travail dans la zone Mena.
Favoriser l’ouverture et la mobilité afin de permettre la croissance des compétences, en se penchant d’une façon plus générale sur ce qui pousse les gens à rester ou à se rendre dans un pays donné, et en considérant les options qui facilitent les politiques de travail et d’immigration, tout en établissant un cadre transparent qui trouve un juste équilibre entre les travailleurs expatriés et nationaux.
L’économie du XXIe siècle. Développer pour l’économie du XXIe siècle la technologie et les compétences des TIC, en élaborant des politiques de l’enseignement informatique et du travail, afin de former une plus grande force de travail maîtrisant les nouvelles technologies, qui répondra à une demande croissante et permettra à tous les aspects de l’économie de croître, et en créant des politiques favorables aux entreprises TIC en vue d’encourager un marché de l’emploi dynamique.
Cultiver l’innovation et les compétences de l’entrepreneuriat en mettant en contact les innovateurs et les entrepreneurs, soutenir l’innovation et l’entrepreneuriat, et préparer les étudiants à résoudre les problèmes de façon créative.
Créer un écosystème pour la réussite des femmes, en élaborant des stratégies pour le lancement, la croissance, le maintien et la réussite à long terme de leurs carrières, tout en donnant en exemple les modèles à suivre, en vue de les encourager à exceller et à diriger, dans leurs carrières personnelles.
Encourager la nouvelle génération en exploitant les qualités de dirigeants de la nouvelle génération, en créant par exemple dans les écoles des programmes de leadership qui se développent en des dispositifs accélérés dans les organisations professionnelles.
Rien n’est perdu. L’engagement économique dynamique de la jeunesse arabe est tenu de résoudre la majeure partie des problèmes tactiques, sinon tous.