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Chiisme et schismes

Alexandre Hawari de Oct 23, 2012 - 08:28 dans International

Histoire, doctrine, structures et implantation des communautés musulmanes qui se sont détachées de la majorité sunnite…

Par Marc Yared, Paris

Contrairement au christianisme, dont les dissidences ont fleuri à travers les siècles (ariens, nestoriens, orthodoxes, protestants, etc.), les grandes fractures de l’islam se manifestent très tôt, dès la mort du Prophète Mohamed (632). Le débat tourne autour d’une question et d’un personnage… Qui sera le successeur (calife) de Mohamed à la tête de la communauté des croyants (oumma) : son gendre et cousin Ali, puis la descendance de ce dernier ? ou tout autre prétendant qui s’imposerait par son mérite, par la force, ou à travers le suffrage des compagnons du Prophète ? En trois temps – moins de trente ans – le décor est planté, pour quatorze siècles !

Les chiites (mot arabe qui signifie « partisans ») serrent les rangs autour d’Ali, refusant de reconnaître les trois premiers califes « élus » Abou Bakr (632), Omar (634) et Othman (644).

Quand Ali, devenu à son tour calife (656), accepte – à la bataille de Siffin (juin-juillet 657) – la proposition de recourir à un arbitrage, formulée par son tortueux rival Moawiya, certains chiites rejettent ce compromis et, renvoyant dos à dos les deux adversaires, forment un groupe distinct appelé kharijites ou khawârej (« les sortants », en arabe).

Puis, quand Ali est assassiné en 661 et remplacé par Moawiya, qui fonde la dynastie omeyyade, les chiites – refusant à nouveau de reconnaître les califes – s’organisent dans la clandestinité sous l’autorité politico-religieuse de descendants d’Ali, auxquels ils attribuent le qualificatif « imams ». La rupture est consommée avec les sunnites, comme se dénommeront la majorité des musulmans, qui reconnaissent l’ordre établi.

Désormais chacune des trois communautés musulmanes – sunnites, chiites et kharijites – va séparément se structurer, se doter d’un corps de croyances et de pratiques, connaître des scissions et essaimer, surtout à travers l’Asie et l’Afrique…

Après des fortunes diverses, les kharijites dont le dogme et l’organisation doivent beaucoup à Abdallah ibn Ibad (mort au début du VIIIe siècle) – d’où le nom d’ibadites qui leur est attribué – sont de nos jours essentiellement confinés dans leur bastion historique, le sultanat d’Oman. L’ibadisme y est religion d’État, sous l’égide de la dynastie des Bou Saïd, et 70 % des citoyens y adhèrent.

D’autres ibadites vivent à Zanzibar (Tanzanie), où régnait jusqu’en 1963 un sultan apparenté à la dynastie omanaise. Enfin, vestiges du royaume roustémide (VIIIe-XXe siècles), des communautés ibadites subsistent dans trois pays du Maghreb : Libye, Tunisie et Algérie.

Les chiites, eux, reconnaissent douze imams – d’où le nom de « duodécimains » (ithnâ achariyé) que l’on donne parfois à la communauté. Les imams, qui ont vécu du VIIe au IXe siècles, sont : Ali, ses deux fils Hassan et Hussein, ainsi que neuf autres imams de la descendance de Hussein. Leurs tombes, parfois d’imposants mausolées, sont visitées bon an mal an par des millions de fidèles.

Outre Ali, trois des imams sont particulièrement vénérés : c’est le cas de Hussein, poignardé comme son aîné et son père, à l’instigation des descendants de Moawiya. La mort de Hussein à Kerbala (Irak), en octobre 680, est célébrée tous les ans par les chiites, lors de la fête d’Achoûra. Elle donne lieu à des scènes impressionnantes : pleurs, lamentations, autoflagellations, défilés d’hommes qui se frappent le front avec le plat d’une épée jusqu’à ce que le sang gicle, transes et évanouissements à l’évocation du martyre du « Bien-aimé »…

Jaafar el-Sadeq, le sixième imam, réputé pour sa sagesse et respecté par les sunnites de son époque, a codifié la jurisprudence chiite, fondée sur le Coran et les Akhbâr (recueil de témoignages attribués aux imams et à leurs partisans). Jaafarite est ainsi devenu le synonyme de chiite, et sert notamment à désigner leur école juridique, reconnue par les théologiens sunnites de l’université d’al-Azhar… Enfin le douzième et dernier imam chiite, Mohamed ibn Hassan, mystérieusement disparu en 874, demeure « caché ». C’est le Mahdi attendu, « l’Envoyé de Dieu qui apparaîtra à la fin des temps, pour accélérer l’avènement d’un monde de justice et de bonheur ».

Condamnés à vivre comme des parias (sauf rares éclaircies) pendant huit cent quarante ans – de la mort d’Ali à l’avènement en 1501 du chah Ismaïl le Séfévide, qui décide de transformer l’Iran en bastion du chiisme – les adeptes de la communauté développent deux traits qui les caractérisent encore aujourd’hui : un esprit contestataire, « subversif », prompt à remettre en cause l’ordre établi ; et une aptitude à se fondre dans la clandestinité.

Les théologiens chiites ont ainsi forgé la théorie de lataqiyya (prudence) et du kitmân (dissimulation), qui permet au fidèle de survivre en milieu hostile. En cas de nécessité, le chiite a non seulement le droit, mais aussi le devoir de cacher ses sentiments intimes et ses convictions religieuses… Les chiites ont été dotés par l’histoire d’une autre caractéristique, essentielle : un encadrement et une hiérarchie religieux, qui contrastent avec l’absence d’institutions cléricales en milieux sunnites (excepté dans la péninsule Arabique et, parfois, dans le sous-continent indien). Car, depuis la disparition du douzième imam, il y a onze siècles, les chiites ont dû se soumettre à des théologiens chargés de préserver la foi et la cohésion de la communauté, au milieu des épreuves. Mollahs, ayatollahs et grands ayatollahs – ces derniers parfois dotés du titre prestigieux d’imams – se sont ainsi progressivement imposés.

Pour interpréter le dogme, quand des problèmes inédits embarrassaient les fidèles, il a été admis que certains théologiens – réputés pour leur piété, leur savoir et leur sagesse – pouvaient être mystérieusement éclairés par l’imam disparu. La montée en puissance de ces grands ayatollahs culminera avec le principe de la wilâyat el-faqîh, énoncé dans les années soixante par deux théologiens chiites, l’Iranien Ruhollah Khomeiny et l’Irakien Baqer el-Sadr.

Ce principe, qui est inscrit dans la Constitution iranienne depuis 1979, confère à une éminente personnalité religieuse – qui sera qualifiée de « Morched » (Guide) – l’autorité politique suprême. La wilâyat el-faqîh suscite des réticences : certains théologiens chiites s’y sont opposés a priori, alors que d’autres estiment que le Morched actuel, Ali Khamenei, ne fait pas suffisamment autorité en matière religieuse pour mériter le titre…

Les chiites forment aujourd’hui entre 65 % et 85 % de la population en Azerbaïdjan, au Bahreïn, en Irak et en Iran. Au Liban, ils sont la communauté la plus nombreuse (40 % des citoyens). Ils rassemblent ente 10 % et 25 % de la population en Afghanistan, dans la péninsule Arabique, aux Émirats arabes unis, au Koweït et au Pakistan.

Enfin, on compte plusieurs millions de chiites en Inde, et plusieurs centaines de milliers en Occident (Europe et États-Unis, principalement).

Aux chiites on assimile parfois les zaydites même si ces derniers, concentrés au Yémen (45 % de la population), n’admettent que quatre imams. Dont le dernier, Zayd (mort en 740), a donné son nom au groupe.

Le zaydisme s’est répandu au Yémen grâce à Al-Qassem al-Rassi (mort en 860), et y a été maintenu en position dominante par des imams/rois jusqu’en 1962. Mentionnons pour finir l’existence de communautés ésotériques, très minoritaires, qui divinisent Ali ou tel de ses descendants, et admettent la métempsychose (réincarnation sous forme humaine, animale ou végétale). À ce modèle religieux se rattachent les alévis (20 % des Turcs et des Kurdes), les alaouites (12 % des Syriens, présents également en Turquie et au Liban), les druzes (répartis entre le Liban, la Syrie et Israël), les ismaéliens (désormais rassemblés autour de l’agha Khan), les ali ilahis et les bektachis (20 % des Albanais…). En vérité certaines de ces confessions, professant des croyances antiques, n’entretiennent que des rapports très symboliques avec l’islam.