/ Economie / Un pays en pleine mutation

Un pays en pleine mutation

Alexandre Hawari de Mai 20, 2013 - 18:07 dans Economie

Un pays en pleine mutation

En dépit des enjeux sécuritaires, l’économie irakienne aurait eu une croissance de 9,8 % en 2012, chiffre qui pourrait atteindre 11 % en 2014, après un ralentissement attendu pour 2013.

Par Atique NAQVI, Dubaï

investisseurs

Ces dernières

années ont vu l’arrivée de Chinois,

de Turcs et d’Arabes

désirant investir

leur argent en Irak

I Arabies Mai 2013

Malgré un passé glorieux et un avenir prometteur, l’Irak traverse aujourd’hui des moments de crise. Les investisseurs mondiaux, dont les regards se portent sur son industrie pétrolière et gazière, prévoient un avenir radieux pour la nation, d’autant plus qu’ils réalisent que les querelles politiques et les risques en matière de sécurité ne représentent des dangers qu’à court terme. Bien que les entreprises occidentales aient dominé les milieux d’investissements irakiens au cours des années qui ont immédiatement suivi la chute de Saddam Hussein, ces dernières années ont vu l’arrivée de Chinois, de Turcs et d’Arabes désirant investir leur argent dans le pays.

En dépit des enjeux sécuritaires, l’économie irakienne aurait connu une croissance de 9,8 % en 2012, un chiffre qui atteindrait 11 % en 2014, après un ralentissement marginal attendu en 2013, selon l’Institute of Chartered Accounting for England and Wales. Le taux de croissance modéré de cette année peut être attribué au rythme de mise en service des nouvelles installations pétrolières, toujours selon le même institut.

Vers la fin de l’an dernier, la Bank of America Merrill Lynch a apporté un vent d’optimisme et créé la surprise en affirmant que l’économie de l’Irak connaîtrait en 2012 le taux de croissance le plus rapide du monde, atteignant le seuil de 11 %, une prévision dont s’est fait l’écho le Fonds monétaire international (FMI) qui a également parlé d’un taux de croissance du PIB réel de l’Irak de l’ordre de 11 % en 2012.

Bien qu’il existe des disparités minimes dans les prévisions des institutions économiques concernant l’Irak, l’impression générale est que ce dernier présentera une prestation économique des plus saines, non seulement dans la région du Moyen-Orient mais partout dans le monde.

Production pétrolière. Kyle Stelma, directeur général de Dunia Frontier Consultants, basé à Washington, estime que l’économie irakienne est étroitement liée à la production pétrolière du pays, qui à son tour semble avoir le vent en poupe.

« Bien qu’ayant connu une légère réduction à la fin de l’année, la production pétrolière de l’Irak a atteint un niveau record en 2012, et devrait, selon toutes les indications, continuer à croître en 2013. Le FMI prévoit une croissance de 10 %, et même plus, du PIB d’ici à 2017. La plupart des indices économiques semblent donc bien fiables au moins pour les cinq prochaines années. »

De plus, le flux d’investissements étrangers vers l’Irak va au-delà du secteur du pétrole et du gaz. Stelma reconnaît : « Nous avons témoigné d’un processus de maturité du paysage de l’investissement en Irak, vu que l’industrie pétrolière et gazière ne détient actuellement que 20 à 30% des investissements étrangers. »

«L’infrastructure, l’énergie et surtout le secteur foncier se disputent la première position. En outre, le Kurdistan au nord de l’Irak captait auparavant 80 % des investissements, mais ce chiffre est aujourd’hui tombé entre 15 et 20 %. À présent, Bassora et Bagdad attirent la plupart des investissements étrangers dans le pays, qui devient une destination privilégiée pour ce genre d’investissements. »

La perspective d’une forte croissance économique en Irak repose sur un bon nombre d’atouts. « La théorie dominante sur l’investissement en Irak s’avère largement positive : un pays qui compte plus de 30 millions d’habitants et se retrouve au carrefour historique du Moyen-Orient, une population jouissant d’une éducation supérieure, plusieurs ports en eau chaude, et surtout un pays qui a connu un sous-investissement durant plus de trente ans. Tous ces éléments se rejoignent pour peindre l’avenir brillant du pays », a déclaré le directeur général du Centre financier de Dubaï.

Cela ne signifie pas que le secteur du pétrole et du gaz arrêtera de rapporter le gros du revenu irakien. L’Agence internationale de l’énergie (AIE), basée à Paris, estime que le secteur de l’énergie en Irak détient la clé de la prospérité du pays et peut amplement contribuer à la stabilité et la sécurité du marché mondial de l’énergie.

Le rapport Irak Energy Outlook (Perspectives énergétiques de l’Irak) a relevé que l’Irak apportera la plus grande contribution à l’offre mondiale de pétrole durant les décennies à venir, avec une augmentation de plus du double de la production actuelle estimée à trois millions de barils par jour en 2020, pour dépasser les huit millions de barils par jour en 2035.

Le rapport ajoute que l’Irak sera un fournisseur principal pour les marchés asiatiques en pleine ébullition, et supplantera la Russie dans le rôle de second exportateur mondial de pétrole.

Satisfaire au besoin en électricité demeure un défi interne primordial, au vu des coupures d’électricité quotidiennes prolongées dans plusieurs parties du pays. Le rapport de l’AIE déclare que si l’augmentation prévue de capacité est obtenue à temps, la production d’électricité devrait rattraper la demande irakienne en 2015.

Le gaz naturel pourrait également avoir un rôle plus influent dans l’avenir du pays avec, comme première initiative, la réduction de la quantité de gaz associé brûlé à la torchère.

Une fois les besoins internes couverts, l’Irak pourrait devenir un fournisseur de gaz pour les pays voisins, le marché européen et l’Asie. Toujours selon le rapport de l’AIE : « Répondre aux besoins prévus en pétrole, gaz et électricité pour la période allant jusqu’en 2035 nécessite plus de 530 milliards de dollars d’investissements énergétiques en Irak, le besoin annuel d’investissements atteignant un pic durant la décennie en cours. Mais l’Irak en tirerait le meilleur parti, soit une somme de 5 trillions de dollars sous forme de recettes pétrolières pendant cette même période, frisant une moyenne annuelle de 200 milliards de dollars. »

L’AIE ajoute : « Des recettes de cette ampleur peuvent transformer les perspectives de l’Irak, en stimulant une croissance et une diversification économiques dont il a grand besoin. Afin de réaliser ces ambitions, l’Irak devrait renforcer ses institutions et ses ressources humaines, mettre en place un cadre réglementaire stable et élaborer des stratégies à long terme pour le secteur de l’énergie, ainsi qu’assurer une gestion efficace et transparente des revenus et des dépenses. »

En effet, le pays a connu un record, en août 2012, lorsque la Banque centrale irakienne a déclaré que les réserves en devises étrangères avaient atteint 67 milliards de dollars, le taux le plus élevé dans l’histoire de la nation. La prospérité économique représente la première assise de la stabilité, et les défis qui se présentent aujourd’hui peuvent être facilement transformés en opportunités d’affaires et nouveaux emplois. Le logement, l’agriculture, le tourisme, l’éducation et les soins de santé en Irak représentent tous des secteurs productifs en attente d’investissements.

La santé des Irakiens. L’Organisation des nations unies (ONU), dans un rapport des plus exhaustifs sur la santé des Irakiens, a relevé que 32 % des enfants sont privés des services de base et des droits fondamentaux.

Le Fonds des Nations unies pour l’enfance parle d’un taux d’enregistrement de naissances de 99 %, mais également d’un taux de mortalité infantile avant l’âge d’un an atteignant 32 morts pour 1 000 naissances, soit le décès de 35 000 nouveau-nés chaque année. Un enfant sur quatre souffre de retards de croissance physique et mentale, dus à la sous-nutrition.

En termes d’éducation, l’Unicef estime que quatre enfants sur mille arrivent au bout de leur éducation primaire à l’âge approprié.

Comme tous les pays riches en ressources naturelles qui peinent à retrouver un semblant de normalité après des années de conflit, le marché irakien présente des débouchés dans presque tous les secteurs. Pourtant, la tension politique qui oppose le Kurdistan au reste de l’Irak doit être résolu afin de garantir un progrès économique continu.

Kyle Stelma relève que les troubles entre Erbil et Bagdad affectent le taux de croissance globale et préoccupent les investisseurs internationaux. « Résoudre cette tension devrait avant tout remettre l’Irak sur le bon chemin et lui permettre d’avancer à pas sûrs vers un meilleur avenir. »

Le taux de croissance et la capacité d’Erbil et de Bagdad d’attirer les investissements étrangers seraient plus grands s’ils formaient une entité unie. L’absence d’infrastructures sociale et physique et l’alimentation insuffisante en électricité, qui ne couvre que la moitié de la demande globale, demeurent les seuls obstacles à la prospérité de la nation.

Violence en baisse. Au niveau sécuritaire, le nombre de morts dans la population civile en Irak dans le cycle de violence est passé de 4 137 personnes en 2011 à 4 471 en 2012. Le site Irak Body Count porte le nombre de civils morts à cause de la violence à 27 375 personnes en 2006, 23 360 en 2007, 9 125 personnes en 2008, et 4 782 en 2009. Ce nombre n’a pas excédé 5 000 morts depuis 2009.

L’équilibre sécuritaire, qui ne tenait déjà qu’à un fil, a été ébranlé en 2012 quand le gouvernement du Premier ministre Nouri al-Maliki a mal géré l’affaire Tarek al-Hachimi, ce qui a contribué à la hausse, par rapport à 2011, du nombre de morts l’année dernière.

Hachimi, qui vient de la minorité sunnite, a été vice-président avant de se voir accusé de diriger des escadrons de la mort. En décembre 2011, il a réussi à s’évader vers le Kurdistan pour éviter d’être arrêté pour meurtre. La Cour criminelle centrale de l’Irak l’a donc reconnu coupable et l’a condamné à mort en septembre 2012. Il vit aujourd’hui à Ankara, en Turquie.

Nouri al-Maliki étant un chiite à la tête du gouvernement, cette action fut perçue comme une attaque visant la communauté sunnite.

Les pays arabes voisins à majorité sunnite ont très longtemps été critiqués pour avoir réservé un accueil tiède au nouveau gouvernement irakien, en évitant de renforcer leur participation au développement du pays déchiré par la guerre.

Les Émirats arabes unis (EAU) représentaient l’exception. Stelma déclare : « Les EAU ont été les premiers grands investisseurs en Irak parmi les pays arabes, et des plus consistants dans leur soutien au pays en général. Outre le Koweït, qui finalement reprend ses initiatives en Irak, les pays arabes tardent à y orienter leurs fonds. »

Tandis que les pays arabes hésitent à faire des affaires avec l’Irak, l’échange commercial irano-irakien a atteint 12 milliards de dollars en 2012, alors que le commerce avec la Turquie était de 5 milliards de dollars l’année dernière.

Néanmoins, et avec la nette amélioration de la sécurité dans le pays, les sentiments shiites, sunnites et kurdes semblent s’être calmés. Les pays voisins tentent de renforcer les relations commerciales et diplomatiques avec l’Irak, et les prévisions de croissance économique varient entre 10 et 12 % pour les cinq à dix prochaines années.