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Tourisme au Maghreb : Un secteur en crise

Alexandre Hawari de Sep 13, 2012 - 07:22 dans Economie

Le tourisme au Maghreb est en régression. Ni les campagnes promotionnelles ni les efforts exceptionnels déployés par les offices de tourisme n’ont réussi à enrayer la chute.

Par Samir Sobh, Agadir

Focus. Le Maroc et la Tunisie, pays où le tourisme constitue une des principales sources de l’économie nationale, sont désormais contraints de se battre pour sauver la saison et redresser le secteur sur le court terme. Car il est impératif pour ces États d’éviter une chute supplémentaire des revenus émanant de ce domaine. De plus, il leur faut également réduire le déficit budgétaire qui s’élargit en 2012 et atténuer un taux de chômage galopant, que le secteur touristique est incapable de freiner.

La priorité est donc de garantir la réussite de l’année touristique en cours, avant une rentrée qui s’annonce explosive. En Tunisie, les syndicats, partis de l’opposition, chômeurs, associations de la société civile s’apprêtent à descendre dans la rue, partout dans le pays. Ce schéma alarmant a poussé le président de la République, Moncef Marzouki, lors d’un récent discours, à mettre en garde la population contre une « deuxième révolution », si les problèmes socio-économiques et la gérance politique par l’actuel gouvernement perdurent. Le cas du tourisme marocain est moins grave grâce à l’afflux des touristes des pays du Golfe, d’avril à juin dernier. Ces touristes ont un peu redressé la barre, sans pour autant garantir le sauvetage de la saison en cours.

Concernant l’Algérie – où le tourisme n’a jamais été une composante importante de l’économie nationale –, on ne ressent pas l’ampleur de la régression sur ce secteur. Bien au contraire, le tourisme interne a enregistré des chiffres records à la veille du mois du ramadan.

La réticence des touristes algériens à se rendre en Tunisie – pour des raisons sécuritaires et la poursuite de la fermeture des frontières terrestres avec le Maroc – a bénéficié au tourisme interne. Le tourisme maghrébin connaît pour la deuxième année consécutive des difficultés qui l’empêchent de sortir de l’ornière. Cette conjoncture morose aura sans doute tendance à se prolonger pour se répercuter sur 2013, sauf si la vague dévastatrice du printemps arabe recule ou stagne. Ce qui s’annonce peu probable selon les observateurs.

En dépit des déclarations optimistes émanant des responsables officiels, les professionnels marocains s’accordent à dire qu’« après le printemps arabe, c’est l’hiver touristique pour le Maroc ». Cela malgré les importants investissements annoncés par les pays du Golfe au début de l’exercice en cours et les déclarations des tours-opérateurs, notamment européens. Ces derniers indiquent que le Maroc restera la première destination touristique pour leur clientèle en Afrique du Nord.

Impact de la crise. Ce constat a encouragé le ministre marocain du Tourisme, Lahsen Haddad, à déclarer à Arabies que le Maroc écarte le mauvais impact de la crise de la zone euro sur le secteur dans son pays. Il reconnaît néanmoins l’éventualité d’une diminution du nombre des touristes en 2012. Le ministre indique également que le royaume prévoit que les revenus de cette année seront équivalents à ceux de 2011. Pour cause : la concentration accrue sur les marchés du centre et de l’est de l’Europe et sur les pays riches du Moyen-Orient, notamment des États du Golfe. Ce qui a compensé, en grande partie, la baisse considérable des touristes en provenance de l’Europe du Nord, cela sans compter ceux qui possèdent des villas et des riads à Marrakech, Essaouira ou Agadir.

Selon les spécialistes du secteur, l’année 2012 serait difficile, même si les prévisions des revenus dans le budget ont été calculées sur la base d’une augmentation évaluant entre 2 et 3 % par rapport à 2011. On s’attend donc à des recettes d’environ 60 milliards de dirhams, soit l’équivalent de 7 milliards de dollars. Les dernières statistiques de l’Office national du tourisme marocain (ONTM) au début de juillet 2012 montrent une légère baisse de la performance du secteur touristique, lequel constitue 10 % du PIB global et emploie un peu plus de 400 000 personnes.

Ce qui permet au Maroc d’éviter le pire, c’est qu’il n’a pas été touché sérieusement par les effets sur le terrain du printemps arabe. Cela malgré une vague de protestations sociales irrégulières, rapidement absorbées par les autorités et encadrées par les syndicats. Ce qui a empêché tout dérapage vers la violence et donc l’explosion sociale attendue par certains milieux, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, notamment par quelques médias, en majorité français. Autre atout en faveur de l’atténuation des difficultés du secteur marocain, c’est qu’il est en grande partie considéré comme un tourisme « haut de gamme », contrairement à celui de la Tunisie, malgré les efforts déployés par l’ancien régime pendant plus de dix ans.

Hôtels cinq étoiles. Force est de noter que 70 % des touristes qui viennent au Maroc le font hors des voyages organisés. La majorité d’entre eux résident dans des hôtels cinq étoiles. Ce qui a participé à endiguer le plongeon du tourisme marocain. Cela s’applique à la riche clientèle en provenance de la zone euro. Une réalité qui a maintenu les revenus à leurs niveaux de 2010 et 2011.

Selon les responsables de l’ONTM, une nouvelle campagne de promotion a été déclenchée à partir du deuxième semestre de 2012, dans l’espoir de sauver l’année touristique. Ce programme vise une zone qui a permis de faire découvrir récemment la destination Maroc. Il s’agit de la Russie, de la Pologne, de la Slovaquie. Ces marchés qui émergent et où le pouvoir d’achat connaît une consolidation et où le nombre des riches et des nouveaux riches augmentent. À cet égard, Arabies a appris de sources concordantes à Rabat, que cette catégorie de touristes est devenue une cible privilégiée des professionnels marocains. Ces derniers ouvrent davantage d’agences en association avec des spécialistes dans ces pays.

D’autre part, l’État marocain force la main à l’Exécutif islamique représenté par le Parti de la Justice et du Développement (PJD) afin qu’il n’approche ni près ni de loin le secteur touristique. En d’autres termes, qu’ils s’abstiennent de toucher aux acquis du secteur touristique, notamment dans les domaines de la vente d’alcool, des boîtes de nuit et des libertés individuelles sous toutes leurs formes. Ce que le gouvernement a été contraint d’accepter…

Dans la perspective de renforcer le secteur touristique face aux imprévus et aux secousses qui pourraient avoir lieu, le Maroc a réussi, au début de 2012, à attirer les investissements qataris, émiriens et koweïtiens, au Conseil marocain pour l’investissement touristique baptisé « Wissal Capital ». Un fonds ralliant le Maroc au pays du Golfe. Il vise à injecter environ 100 milliards de dirhams (13 milliards de dollars) dans différents projets touristiques d’ici à 2020.

En dépit de ce tableau relativement encourageant dans cette conjoncture difficile, les agences et les hôteliers réceptifs se retrouvent dans des situations plus ou moins variables. Certains établissements hôteliers remplissent difficilement, et ceux qui maintiennent leur activité ont dû laisser fondre leur marge. Le prix moyen d’une chambre est aujourd’hui le même qu’en 2007. Ce qui, selon le responsable d’un groupe hôtelier français à Rabat, remet en cause la pertinence des statistiques fournies par l’ONTM. Lesquelles ne tiennent compte que du taux d’occupation, sans se préoccuper des prix. Ces derniers subissent une baisse de 10 à 15 % selon les segments, par rapport aux trois dernières saisons.

Destination Tunisie. La Tunisie, qui était la première destination des voyages organisés par les tours-opérateurs, notamment européens, essaie aujourd’hui, après la révolution, de retrouver sa position.

Les 660 millions de dinars consacrés en 2011, et un peu plus en 2012, ont apparemment aidé le pays à se repositionner sur la carte du tourisme nord-africain. Sans pour autant retrouver son rôle perdu, et moins encore compenser les pertes des revenus d’un secteur, pilier de l’économie nationale. Tout ce qu’on peut dire, c’est que ce pays – qui n’a ni pétrole ni gaz, contrairement à ses voisins algérien et libyen – essaie de remonter la pente. Les chiffres présentés par le ministre du Tourisme, au début de juin dernier, concernant le redressement du secteur et le retour en masse des touristes est bien loin de la réalité. Les professionnels tunisiens disent que ces statistiques font partie des chiffres manipulés du gouvernement d’Ennahda.

Jusqu’à la fin d’août dernier, la situation du tourisme tunisien demeure critique, déclare à Arabies un ministre démissionnaire de l’actuel gouvernement. La réticence des tours-opérateurs européens est manifeste. Ceux de Paris comme de Berlin, qui amenaient jadis la majorité des touristes européens en voyages organisés, confirment le manque de visibilité pour la saison. Plus particulièrement avec la montée en force des salafistes ; et, d’autre part, avec un gouvernement incapable de contrôler la situation, notamment sécuritaire. Tout cela décourage les touristes européens qui voudraient revenir au pays du Jasmin.

Depuis février 2012, les rencontres du ministre concerné avec les tours-opérateurs, la presse, et même les diplomates des pays européens en poste à Tunis, n’ont rien donné. Rien n’a changé depuis les émeutes, sauf la fuite des entreprises étrangères et l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste. Lequel ne parvient pas à contenir les violences de ses alliés indirects, les salafistes, et fait fuir les touristes.

Du côté des professionnels, la majorité est plongée dans un scepticisme aggravé. Ils ne voient rien de nouveau qui pourrait les encourager à investir, à s’engager. Même bradés, les prix du tourisme peinent à encourager la clientèle de la zone euro. Cette dernière, en raison de la baisse de son pouvoir d’achat, préfère passer ses vacances chez elle. Les promesses faites par certains pays qui ont aidé la révolution tunisienne n’ont pas été honorées. Le Qatar, notamment, n’a pas tenu ses engagements sur le plan touristique, mis à part l’investissement dans l’immobilier. Ses touristes préfèrent Londres, Paris, Marbella ou les États-Unis, à Gamarth, Djerba ou Klibia.

Statistiques. Parallèlement, le nombre des touristes libyens, outre les révolutionnaires qui ont ramassé des fortunes, a baissé de 70 %. Les Algériens, quant eux, boudent la Tunisie pour des raisons politiques et sécuritaires. Ces données viennent démentir les statistiques diffusées par l’ONTT en mai dernier.

À Gamarth comme à Djerba ou à Hammamet, on remarque la nette régression des touristes habitués à venir chaque année dans les mêmes hôtels. De plus, ils ne sont pas remplacés par d’autres voyageurs qui viendraient d’autres pays pour découvrir la Tunisie verte, ses plages ou ses oliviers, ou encore son « fameux » jasmin. Les hommes d’affaires sourient dès qu’un responsable parle d’un séminaire sur la relance du tourisme tunisien : « c’est de la prétention et un excès de confiance », nous disait un membre de la nouvelle direction du parti politique créé récemment par l’ancien Premier ministre, Béji Caïd Essebsi. Dans ce climat de scepticisme, Mohamed Ali Toumi, président de la Fédération tunisienne des agences de voyage (FTAV) voit l’avenir du tourisme de son pays sous des couleurs bien grises. Il laisse entendre qu’un mot d’ordre informel des tours-opérateurs a été lancé pour éviter la Tunisie au profit du Maroc, de l’Espagne, de la Turquie… En cause, l’instabilité qui se généralise et les menaces des salafistes prises très au sérieux.

Pour certains spécialistes, le tourisme tunisien ne pourra pas réellement remonter la pente tant que les islamistes dirigeront le pays. Cela dit, il faut attendre les prochaines élections, en mars 2013, pour dire si ce secteur a de l’avenir ou non…

Tunisie.
Les touristes européens qui voudraient revenir au pays du Jasmin reprochent au gouvernement d’être incapable de contrôler la situation, notamment sécuritaire. Même bradés, les prix du tourisme peinent à encourager la clientèle de la zone euro

Maroc.
Les professionnels marocains s’accordent à dire qu’« après le printemps arabe, c’est l’hiver touristique pour le Maroc »

Algérie.
Dans ce pays, où le tourisme n’a jamais été une composante importante de l’économie nationale, on ne ressent pas l’ampleur de la régression sur ce secteur