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Maghreb : La crise tourne à l’orage…

Alexandre Hawari de Nov 22, 2012 - 08:42 dans Economie

L’espoir d’ouverture et le développement économique qui avaient fleuri au Maghreb, à la fin des années 2000, ont fini par se heurter à la réalité sur le terrain.
Par Samir Sobh, Paris

Le Maghreb,menacé par l’instabilité et la montée des courants religieux extrémistes, ne pourra plus régler les problèmes en les différant

En plein élan de la mondialisation vers la fin des années 1990, la Banque mondiale a organisé à Marrakech, en juin 1997, dans le cadre de la région Mena, une conférence sur le « Rôle de l’État en période de globalisation ». Des économistes de réputation internationale ont participé à cet événement aux côtés de leurs homologues maghrébins. Mais la star de cette manifestation était Joseph Stiglitz, le Nobel d’économie, et l’ancien conseiller en la matière de l’ex-président américain Bill Clinton. De ce fait, la majorité des questions lors des débats et tables rondes, auxquelles Arabies avait participé, s’étaient concentrées sur les points de vue de cet éminent économiste américain concernant les effets de la mondialisation sur l’économie mondiale, le processus de libéralisation des économies des pays émergents, notamment dans la région du Maghreb.


Mais ce qui a le plus surpris les participants à cette conférence fut le sujet soulevé par Stiglitz sur la nécessité du « retour du rôle de l’État ». Stiglitz, un ancien économiste de la Banque mondiale, était convaincu des bienfaits de la mondialisation sur les économies, avant d’entamer plus tard son spectaculaire virage avec La Grande Désillusion, premier essai critique sur la globalisation, jusqu’à son dernier livre paru en octobre Le Prix de l’Inégalité. Répondant à une question sur ce qu’il voulait dire par « retour de l’État », Stiglitz avait déclaré à Arabies que la libéralisation doit poursuivre son chemin là où existe une économie dirigée, là où les législations entravent le développement des économies, et là où les marchés sont contre la démocratie. En revanche, il a tenu à expliquer sa vision du retour du rôle de l’État en indiquant que ce dernier devrait préserver les acquis sociaux des populations dans leur droit à la santé, à l’éducation, au logement. Un équilibre difficile à maintenir, notamment au Maghreb où la libéralisation est mêlée à un certain népotisme, de vieilles législations qui la laissent inachevée, où le jeu de la concurrence est faussé en raison de marchés informels où ces derniers représentent, dans des pays comme le Maroc et l’Algérie, un peu plus de 35 % du PIB global.

Dans le contexte actuel, la crise s’aggrave, les contrastes socio-économiques se creusent, deviennent insupportables. Les dettes des pays du Maghreb s’aggravent comme partout dans le monde. Pour l’Algérie : environ 4 milliards de dollars (source Banque d’Algérie). Pour le Maroc : environ 30 milliards de dollars au 2e trimestre 2012 (source ministère des Finances Maroc). Et pour la Tunisie : environ 20 milliards de dollars (source Banque centrale de Tunisie)

Le chômage explose, le commerce extérieur s’effondre, alors que les déficits menacent l’existence même de ces régimes. Le Maghreb, menacé par l’instabilité et la montée des courants religieux extrémistes, ne pourra plus régler les problèmes en les différant. La question se pose : cette région d’Afrique du Nord aurait-elle besoin d’un État fort, et dans quel sens ? Ou d’un État ouvert économiquement, basé sur la modernité ?

En dépit de toutes les mesures prises par les États maghrébins, la corruption reste très présente dans ces pays. Aucun d’entre eux n’obtient la moyenne selon les résultats publiés par l’ONG Transparency International (TI) dans son rapport annuel. L’Indice de perception de corruption (IPC) est une enquête composite qui reflète les perceptions d’hommes d’affaires et analystes résidant ou non dans les pays maghrébins. La note IPC s’étend de 10 (probité élevée) à 0 (très corrompu).

À la 51e place sur 163, la Tunisie reste la mieux placée avec 4,6 points. Vient ensuite le Maroc, qui stagne, à la 79e position avec 3,2 %. La Mauritanie, qui faisait son entrée dans le classement, occupe la 80e place avec l’Algérie et 3,1 % chacun. Enfin, la Libye, avec 2,7 points remonte également et occupe la 105e position. Pour le bureau exécutif de Transparency Maroc, la prolifération de la corruption constitue un obstacle grave face aux ambitions et tentatives de réformes sur le plan socio-économique. Le manque d’institutions de contrôle et d’exécution, l’absence de critères objectifs exclusifs lors de la prise des décisions, l’inefficacité et le détournement des lois ainsi que l’absence d’une justice indépendante sont autant d’obstacles.

TI demande aux pays du Maghreb de ratifier la convention des Nations unies de lutte contre la corruption et de mettre en place une agence indépendante sur le plan des moyens humains, financiers et matériels et gage de son efficacité et crédibilité.

Selon TI, l’Algérie apparaît parmi les pays les plus corrompus d’Afrique du Nord et du monde arabe. Pour l’Association algérienne de lutte contre la corruption (AACC), les très mauvais résultats de l’Algérie pour la 11e année consécutive ne sont pas une surprise. Ces dernières années ont été marquées, non seulement par une explosion des affaires de grande corruption, mais aussi par une totale absence de volonté politique de pousser à lutter contre la corruption. Pour rappel, deux grands scandales de la compagnie pétrolière Sonatrach ainsi que celui de l’autoroute Est-Ouest.

Pour son classement, Transparency s’appuie sur les données collectées par 13 institutions internationales dont la Banque mondiale, les banques asiatique et africaine de développement ou encore le Forum économique mondial. Environ deux tiers des pays de la liste ont des notes inférieures à 5 et la plupart des pays arabes, y compris maghrébins, occupent la partie la plus baisse du classement, avec des notes inférieures à 4.

Le népotisme est une des caractéristiques des pays du Maghreb. Ce phénomène contrôle dans chacun d’eux plusieurs secteurs clés. Le népotisme diffère d’un État à l’autre. Alors qu’au Maroc c’est le Makhzen et ses hommes, les grandes fortunes du royaume en sont le symbole sans que le pouvoir n’intervienne pour atténuer son ampleur. À cela s’ajoute l’intervention directe de certains membres de l’entourage du palais royal. L’exemple le plus marquant est celui de Mohamed Mounir Majidi, conseiller financier du roi Mohammed VI qui a la part du lion dans le marché de l’affichage et ses affaires dans le domaine de l’immobilier. En Tunisie, le phénomène est différent. Du temps du président Ben Ali, c’étaient les barons du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), qui symbolisaient le népotisme. Avec eux, la famille Trabelsi, l’épouse du président, ses gendres et certains de ses parents. Aujourd’hui, les parents des nouveaux dirigeants, notamment représentant le parti islamiste Ennahda, les remplacent en s’imposant aux postes clés des ministères et des banques publiques. En plus de tentatives pour s’accaparer les médias publics et privés. Le népotisme participe au blocage des projets de développement économique et à la fuite des investisseurs aussi bien locaux qu’étrangers.

L’État devrait se désengager de nombreux secteurs… D’abord, il faut focaliser sur les secteurs ou les groupes publics qui sont toujours déficitaires en raison de mauvaise gestion, de corruption, de détournements de fonds et du népotisme. Si l’État peut se désengager de certains domaines totalement, il pourrait le faire ici partiellement.

Maroc, libéralisation inachevée. Au début des années 1990, le roi Hassan II, contrairement à ce qui se passait en Algérie, en Libye et en Tunisie, avait choisi de prendre ses distances avec les économies dirigées et avait introduit son royaume dans l’économie de marché. L’ouverture de certains secteurs, sauf dits « souverains », comme ceux des phosphates, de l’électricité, des chemins de fer, de la Bourse, et bien d’autres, sont restés en dehors de ce processus d’ouverture. Néanmoins, le pouvoir en a ouvert certains autres, partiellement au début, pour les tester à travers la privatisation. Cette expérience a touché le secteur bancaire, le domaine du raffinage, pour finir avec des grands groupes comme l’ONA dans lequel la société Siger, appartenant à la famille royale, est l’un des principaux actionnaires. Par la suite, les privatisations sont devenues totales, et les étrangers se sont progressivement positionnés sur le marché marocain. Le développement du secteur des télécoms est resté un des exemples d’une libéralisation réussie, avec un État fort representé par une agence indépendante de régulation qui assure la transparence du marché et la concurrence.

En dépit de ces pas en avant, les obstacles étaient toujours présents. Ils entravaient la marche de libéralisation initiée par le roi et suivie par les gouvernements successifs, y compris le gouvernement de l’alternance dirigé par les socialistes de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Le poids de la bureaucratie dans l’administration marocaine pesait beaucoup plus que les initiatives d’ouvertures prises officiellement. La corruption, enracinée à tous les niveaux du système, faisait fuir les investisseurs étrangers.

Enfin, et c’est le plus contraignant, l’absence d’une justice, qui demeure un des principaux inconvénients du développement du Maroc, et une des principales raisons du manque de confiance aussi bien du capital marocain que des investisseurs étrangers. À cela s’ajoute la force grandissante du marché parallèle et des gros bonnets de la drogue et de la contrebande, notamment aux frontières avec l’Espagne. Toujours en l’absence d’une législation moderne qui pourrait faire face à tous ces dérapages affaiblissant l’économie réelle. Et défend les intérêts des sociétés, des groupes économiques, en tête desquels les particuliers. Si une grande partie des monopoles ont été brisés au Maroc, il reste cependant des entités qui jouent presque le même rôle tant que la mise en place totale d’une législation moderne connaît des failles. De plus, le roi lui-même joue un rôle ambigu dans l’économie : il est présent dans plusieurs secteurs économiques et dans des entreprises, bénéficiant ainsi d’avantages et créant une concurrence déloyale.

Dans ce contexte, Ahmed Azirar, professeur à l’ISCAE (équivalent de HEC en France), et président de l’Association marocaine des économistes d’entreprises, pense que la solution des problèmes budgétaires et sociaux au Maroc réside dans une véritable croissance économique. Seule celle-ci peut corriger les imperfections du modèle économique. Mais elle ne peut s’obtenir sans une participation effective de l’entreprise marocaine à cette dynamique. Cette dernière incite le gouvernement à pousser le secteur privé à renforcer son apport à la croissance, et à augmenter la participation des investissements publics. L’économiste Najib Aksbi précise à Arabies que les recettes de l’État sont constituées des postes suivants : la fiscalité, les recettes des monopoles, les entreprises publiques et les privatisations, et enfin l’endettement. Pour Aksbi, la pression fiscale ne représente que 22 à 25 % au Maroc. Il est donc hors question de demander des baisses d’impôts.

Aujourd’hui, l’économie marocaine est en régression, sa bourse a, jusqu’au 12 octobre 2012, 8 milliards de dollars. Parallèlement, ses dettes extérieures se sont élevées à 23 milliards de dollars. Ce qui explique la tournée du roi Mohammed VI dans les pays du Golfe, pour collecter des aides, des dons et des prêts d’une part et pour attirer les investisseurs de cette région afin de compenser ceux de la zone euro dont le nombre s’est nettement réduit.

Contrairement à certaines analyses, les privatisations qui avaient démarré dans la 2e moitié des années 1990 ne sont pas le seul facteur qui a participé à la réduction de la dette marocaine. De plus des économistes marocains considèrent que le royaume a vendu ses biens pour enterrer les revenus dans le gouffre des déficits budgétaires successifs, au point qu’il ne reste pas grand-chose à privatiser. Pour preuve, le gouvernement n’a effectué depuis environ deux ans aucune opération de privatisation totale. Par ailleurs, force de constater que d’autres éléments importants ont participé à la baisse de la dette publique, sans pour autant céder des richesses du pays. Il s’agit de la hausse des prix des phosphates, des aides et dons, provenant particulièrement de certains pays du Golfe comme l’Arabie Saoudite et l’émirat d’Abou Dhabi. Dans ce contexte, rappelons que ces deux États arabes ont assuré le financement de plus de 65 % du projet du TGV réalisé au Maroc, en plus des aides et des prêts à des taux préférentiels octroyés par l’Union européenne et les différents fonds d’aide américains. En dépit de ce schéma, l’agence de notation Standard & Poor’s décide de maintenir la note souveraine du Maroc à BBB.

Pour justifier ce passage d’une perspective stable à négative, l’agence pointe du doigt, dans un communiqué publié le 11 octobre dernier, la prospérité relativement faible du pays et la pression sociale qui a augmenté, depuis le printemps arabe, ainsi que la nécessité de prendre d’autres mesures pour rétablir la stabilité financière internationale du Maroc. L’agence attend effectivement une réduction des dépenses, et notamment des subventions aux carburants. Standard & Poor’s menace d’abaisser la note si les déficits budgétaires et courants ne sont pas réduits significativement et durablement ou si la pression sociale augmente au point de compromettre la stabilité politique ou de réformes cohérentes, si les performances économiques sont affectées par un environnement économique externe affaibli.

Le 9 octobre dernier, le FMI, de son côté, a encore revu à la baisse sa prévision de croissance mondiale pour 2012 à 3,3 % contre 3,5 % attendus, en raison notamment de la crise en Europe. Dans son rapport à Tokyo, le FMI abaisse également ses prévisions pour 2013 à 3,6 % contre 3,9 %, cela en dépit du dynamisme des pays émergents, et s’attend à voir un chômage élevé. Le 25 août dernier, le FMI a demandé des explications au Maroc concernant la véracité des chiffres et indicateurs économiques publiés par les autorités financières du royaume. Cette demande du FMI arrive à la suite des déclarations enflammées lancées depuis le Parlement par le chef du gouvernement marocain Abdelilah Benkirane, accusant l’ex-ministre des Finances, Slaheddine Mezouar, d’avoir trafiqué les chiffres.

Algérie, le statu quo. L’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Algérie à l’époque du gouvernement des réformateurs, dirigé par Mouloud Hamrouche à la fin des années 1980, disait à Arabies que le « système algérien est un ensemble flou. Ce qui est à la fois une force et une faiblesse. Personne ne sait où se situe le pouvoir ». C’est pour cette raison que certains analystes politiques algériens affirment que même les dirigeants de ce système ne sont pas en mesure de le faire évoluer. Pour les experts, l’économie algérienne est rigide. Elle vacille entre l’envie d’une partie des dirigeants d’ouvrir le système à l’investissement étranger et l’attachement à l’économie dirigée.

Aujourd’hui, notamment, après la crise financière internationale et ses répercussions négatives sur le projet de libéralisation dans le monde, le clan de l’économie dirigée s’est renforcé. En prouvant que la politique d’investissement appliquée et la réussite de la politique d’endettement qui a permis à l’économie et à la finance algériennes d’éviter toute dépendance des créanciers, plus particulièrement les institutions financières internationales. Chakib Khélil, ancien ministre du Pétrole et des Mines, un proche du président Bouteflika, avait réussi, il y a quelques années, à faire voter un projet-loi portant sur l’ouverture du secteur de l’énergie aux investissements étrangers. Mais ce projet de libéralisation du secteur clé de l’économie algérienne n’a jamais été appliqué. Car le même gouvernement et le même Parlement avaient voté contre au Parlement. Ce qui a créé un tollé au sein des compagnies pétrolières étrangères qui avaient boudé jusqu’au mois dernier, tous les appels d’offres lancés par le ministère dans les domaines pétrolier et gazier.

Partenariat obligatoire. L’indice le plus significatif du retour au système prudentiel est la loi qui contraint tout investisseur étranger, et dans n’importe quel secteur, à avoir un partenaire algérien. Pis encore, ce dernier aura 51 % des parts contre 49 pour le partenaire étranger. Ce qui a eu des effets négatifs sur le volume d’investissement et sur le courant qui se bat pour réintroduire l’ouverture du marché algérien. Le seul recul effectué par l’État algérien, c’est – comme l’a indiqué, en août dernier, Abdelhamid Zerguine, le président de la Sonatrach – que la nouvelle loi sur les carburants prévue par le gouvernement accorderait des privilèges plus grands à l’investissement étranger dans le domaine des énergies non traditionnelles. En d’autres termes, cette orientation ne toucherait ni de près ni de loin le secteur des hydrocarbures.

De son côté, en commentant la situation de l’économie algérienne, l’ancien Premier ministre et expert de la Banque mondiale, Ahmed Benbitour, répondait en 2010 à Arabies sur la situation prévalant dans son pays après le règlement d’une grande partie de sa dette que l’État demeurait « défaillant ». Il considèrait que le pouvoir est autoritariste dans le sens qu’il n’accepte aucun contre-pouvoir. Il est aussi, selon Benbitour, patrimonialiste. Par ailleurs, il estimait que cette situation a conduit fatalement à la corruption du pouvoir, et comme le mode de production repose essentiellement sur la rente et la prédation, cela mène à une corruption généralisée.

Certains économistes voient, pour leur part, que le système algérien est unique. Il n’évolue pas, malgré les revenus et les réserves qui avoisinent les 200 milliards de dollars. Il a un mode de reproduction au niveau des hommes qui dirigent le politique et l’économique. Les lois, les législations montrent une absence de lisibilité du système. Ce qui a poussé un haut responsable français, qui a préféré l’anonymat, à déclarer à Arabies que, jusqu’à cette date, et après la longue période de colonisation, les Français n’ont rien compris du fonctionnement de ce système unique en son genre.

Finalement, la réponse de l’Algérie à la demande du FMI après de longues discussions, vient de mettre fin au suspense. L’enjeu est d’abord symbolique. Il est qualifié par la plupart des analystes financiers ainsi que par les médias et des responsables politiques comme un point marqué par une gestion prudente des réserves de change du pays.

En prêtant au FMI 5 milliards de dollars, l’Algérie est maintenant dans le club de ses créanciers. Alger montre que sa politique d’investissement et de diversification des partenaires est une consolidation du courant pro-économie dirigée. Quant à l’économie de marché et d’ouverture, elle sera désormais à la carte et selon les conditions imposées… De pays endetté et soumis aux conditions féroces du FMI au début des années 1990, l’Algérie est passée aujourd’hui, grâce à une politique de désendettement, à créancier courtisé par les institutions financières internationales.

Car, en fin de compte, celui qui donne ordonne. En d’autres termes, l’Algérie prouve, une fois de plus, qu’elle est toujours dans le camp de l’État fort et qu’elle n’a pas l’intention de changer. Surtout, dans cette période où la récession frappe de plein fouet le clan de ceux qui prônent pour la libéralisation économique.