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Le Maghreb à la croisée des chemins…

Alexandre Hawari de Nov 12, 2013 - 17:16 dans Economie

Le Maghreb à la croisée des chemins…

Rencontre avec Catherine Graciet, journaliste française, passionnée par la région du Maghreb et écrivaine spécialisée dans l’investigation sur la zone.

Propos recueillis par S. Sobh

auteurs

« Je trouve dommage qu’il n’y ait pas – ou si peu – d’auteurs maghrébins qui fassent de l’investigation sur les pays du Maghreb et qui publient leurs travaux dans des livres »

Vous vous êtes spécialisée, en tant qu’écrivain, dans l’investigation sur les pays du Maghreb. Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à faire ce choix ?

Le Maghreb est une zone géographique qui me passionne pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est à la croisée de nombreux chemins : relations entre le Nord et le Sud, partie intégrante du monde arabo-musulman, ouverture sur l’Afrique… J’aime aussi la diversité des cultures et des identités maghrébines : Marocains, Tunisiens, Algériens mais aussi Arabes, Berbères… Il faut aussi mentionner l’importance des enjeux liés au Maghreb : intégration des islamistes dans le jeu politique, lutte contre l’immigration subsaharienne, lutte contre le terrorisme. Enfin, on ne peut pas le nier, par la colonisation, Français et Maghrébins ont une histoire commune. Douloureuse mais commune. Hélas, malgré cette proximité historique et géographique, peu de journalistes français enquêtent sur le Maghreb. Tout cela me motive à travailler sur cette belle région.

Vos trois livres : La Régente de Carthage (Tunisie), Le Roi prédateur (Maroc) et le très récent, Sarkozy-Kadhafi : Histoire secrète d’une trahison, ont tous connu le succès. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense que ces succès répondent à la très grande attente des lecteurs qui s’intéressent à ces pays – dont beaucoup de Maghrébins – et qui font face à un néant éditorial, que ce soit en France ou au Maghreb. Par exemple, en ce qui concerne la Tunisie du président Ben Ali, il est totalement anormal qu’il ait fallu attendre plus de vingt ans qu’un livre grand public soit enfin consacré à Leila Ben Ali et à la prédation économique de son clan ! Ces agissements étaient connus. Ce premier livre, c’est Nicolas Beau et moi-même qui l’avons fait et il s’appelait La Régente de Carthage.

Je trouve également très dommage qu’il n’y ait pas – ou si peu – d’auteurs maghrébins qui fassent de l’investigation sur les pays du Maghreb et qui publient leurs travaux dans des livres. L’absence de démocratie n’explique pas tout.

Comment les ventes de ces trois livres ont-elles été réparties en termes de nombre d’exemplaires et de pays concernés ?

Quand le Maroc sera islamiste s’est vendu aux alentours de 25 000 exemplaires, La Régente de Carthage autour de 62 000 (il a bénéficié de la révolution tunisienne), Le Roi prédateur autour de 56 000 exemplaires incluant l’édition brochée et le livre de poche. Je n’ai pas encore les ventes de Sarkozy-Kadhafi : Histoire secrète d’une trahison car il est sorti il y a environ un mois. À titre indicatif, il vient de passer quatre semaines dans les classements des meilleures ventes de livres. Je ne connais pas la ventilation des ventes par pays, mais l’immense majorité des ventes se fait en France. Vous vous doutez bien qu’au vu des sujets traités, plusieurs de mes livres ont été ou sont interdits dans certains pays du Maghreb.

Pouvez-vous nous donner une idée des difficultés que vous avez rencontrées jusqu’à la rédaction finale de vos ouvrages ? De quel type étaient-elles : la rareté des informations en général, la crainte et la réticence des sources à fournir des informations confidentielles, des tentatives d’intimidation de la part des services de renseignements, allant éventuellement jusqu’à des menaces ?

La principale difficulté est le faible accès à l’information. Je sais que beaucoup de journalistes européens se plaignent de ce problème en ce qui concerne le Maghreb. J’ai ensuite observé que, même très haut placées dans des appareils d’État, les sources ont peur de donner des informations. Bien sûr, il ne faut pas généraliser car il y a toujours des hommes et des femmes courageux.

J’observe aussi qu’obtenir des documents constitue une difficulté bien supérieure à celle de recueillir des témoignages. Enfin, je tiens à préciser ne jamais avoir été menacée par les Algériens, les Marocains, les Tunisiens ou les Libyens. Espionnée oui, menacée, non. Et ce que ce soit en France ou au Maghreb.

Pouvez-vous nous dire quels sont les pays qui ont essayé de faire peser des pressions politiques, à travers leurs relations avec la France, ou sur les maisons d’édition qui publient vos livres ?

Je sais qu’au moment de la sortie du livre La Régente de Carthage, qui était consacré à Leila Ben Ali, le président Ben Ali a harcelé l’Élysée pour tenter de faire interdire le livre. Il a fallu que l’un des principaux conseillers de Nicolas Sarkozy lui explique qu’en France le pouvoir politique ne pouvait pas interdire les livres !

Autre pays, autres mœurs. À la fin de l’écriture du livre Quand le Maroc sera islamiste, un service de renseignement – très probablement la Dged marocaine [Direction générale des études et de la documentation, service de renseignements et de contre-espionnage au Maroc] – a piraté le manuscrit et l’a fait circuler à Rabat. Je l’ai su car un homme politique marocain m’a montré le fichier avant la publication du livre. Cela m’avait fait beaucoup rire.

Votre dernier livre Sarkozy-Kadhafi : Histoire secrète d’une trahison est celui qui, selon les milieux politiques français, a créé le plus de remous… Selon vous, pour quelles raisons ? Préparez-vous un tome II, comme le laissent entendre des sources proches de votre maison d’édition ?

Je ne sais pas d’où viennent les rumeurs, mais il n’y a pas de suite prévue pour le livre sur Sarkozy et Kadhafi. Ni sur aucun de mes ouvrages d’ailleurs. Si ce dernier livre n’a à ce jour suscité aucun démenti ni procès en diffamation, il est vrai qu’il a provoqué des remous. Je pense que c’est en grande partie parce qu’il touche à la corruption de personnes importantes en France, et aussi parce que c’est la première fois que certaines personnes témoignent à visage découvert. Enfin, n’oublions pas que la justice française enquête activement pour savoir si oui ou non le colonel Kadhafi a financé Nicolas Sarkozy. Et que cela fait peur à certains.

Vos lecteurs s’interrogent sur le fait que vous avez, jusque-là, « épargné » l’Algérie… Pourtant, il y a beaucoup à dire, aussi bien sur le plan interne que sur les relations parfois houleuses et archaïques avec la France ?

Il est tout à fait exact que je n’ai pas, à ce jour, consacré de livre à l’Algérie. Et que cela fait jaser, notamment au Maroc. Mais que les choses soient claires : il ne s’agit pas d’« épargner » l’Algérie comme vous le dites ! Entre la corruption qui y atteint des sommets, la présidence Bouteflika qui s’éternise et la guerre des clans présidentiel et militaire, les sujets d’enquête ne manquent pas ! Mais le passé colonial entre la France et l’Algérie et l’extrême sensibilité algérienne sur le sujet rendent très compliqué le fait, pour un Français, de travailler sur l’Algérie. Autre raison, l’accès à l’information est extrêmement compliqué en Algérie, où une opacité quasi totale est de mise. Plus qu’au Maroc et en Tunisie, y compris du temps de Ben Ali. Mais, qui sait, un jour peut-être…

Ouvrages

Quand le Maroc sera islamiste (avec Nicolas Beau), paru en 2006 aux éditions La Découverte.

La Régente de Carthage (avec Nicolas Beau), paru en 2009, aux éditions La Découverte.

Le Roi prédateur (avec Eric Laurent), paru en 2012, aux éditions du Seuil.

Sarkozy-Kadhafi : Histoire secrète d’une trahison, paru en 2013, aux éditions du Seuil.

© Corbis

© John Foley

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« La principale difficulté que j’ai rencontrée est le faible accès à l’information. Je sais que beaucoup de journalistes européens se plaignent de ce problème en ce qui concerne

le Maghreb »

tunisie

« Au moment de la sortie du livre La Régente de Carthage, qui était consacré à Leila Ben Ali, le président Ben Ali a harcelé l’Élysée pour tenter de faire interdire le livre »