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Le dilemme pétrolier

Alexandre Hawari de Oct 13, 2015 - 04:20 dans Economie

Les pays riches en pétrole de la région du Golfe font face à de nombreuses difficultés à la suite de la chute vertigineuse du pétrole.

Certains pays, qui n’ont connu que des excédents budgétaires au cours de ces dernières décennies, font l’expé- rience des problèmes en situation déficitaire. Toutefois, grâce à d’immenses réserves de trésorerie, aucun pays de la région ne tirerait la sonnette d’alarme. Les prix du pétrole ont chuté de 52,2%, entre septembre 2014 et août 2015, passant de 101,60 à 48,50 dollars le baril. En examinant les chiffres récents communiqués par le Fonds monétaire international (FMI), les perspectives économiques sont moroses, sans être sombres. Selon cette institution, la croissance du Produit intérieur brut (PIB) réel de l’Arabie Saoudite devrait connaître un ralentissement de 2,8% en 2015, puis de 2,4% en 2016, du fait que les dépenses publiques commencent à s’adapter au contexte d’un prix bas du pétrole.

« À moyen terme, la croissance devrait être de l’ordre de 3% environ. L’inflation restera probablement modérée », précise le FMI. La baisse des prix du pétrole se traduit par des exportations et des recettes budgétaires sensiblement Certains pays, qui n’ont connu que des excédents budgétaires au cours de ces dernières décennies, font l’expé- rience des problèmes en situation déficitaire.

Toutefois, grâce à d’immenses réserves de trésorerie, aucun pays de la région ne tirerait la sonnette d’alarme. Les prix du pétrole ont chuté de 52,2%, entre septembre 2014 et août 2015, passant de 101,60 à 48,50 dollars le baril. En examinant les chiffres récents communiqués par le Fonds monétaire international (FMI), les perspectives économiques sont moroses, sans être sombres.

Selon cette institution, la croissance du Produit intérieur brut (PIB) réel de l’Arabie Saoudite devrait connaître un ralentissement Le dilemme pétrolier Les pays riches en pétrole de la région du Golfe font face à de nombreuses difficultés à la suite de la chute vertigineuse du pétrole. « On prévoit pour 2015 un déficit budgétaire du gouvernement central de 19,5% du PIB, et alors que le déficit baissera en 2016 et au-delà, du fait que les dépenses ponctuelles auront pris fin et que les projets d’investissements auront été achevés, il restera élevé sur le moyen terme », précise le FMI. Selon ce dernier, le PIB des Émirats arabes unis (EAU), autre économie importante de la région, devrait connaître un ralentissement en atteignant 3% en 2015, et se redresser graduellement à 3,8% en 2020, ce qui est toujours en dessous des 4,6% enregistrés en 2014. C’est la troisième révision à la baisse effectuée cette année par le FMI.

« La croissance hors pétrole, qui était de 4,8% en 2014, ralentira à 3,4% en 2015, et montera à 4,6% d’ici à 2020, soutenue par les investissements dans des projets de grande envergure, dans le cadre des préparatifs pour l’Expo 2020 », affirme le FMI. Baisse passagère. De même, la balance des paiements en 2015 devrait être négative pour la première fois depuis 2009, les EAU enregistrant un déficit budgétaire de 2,9 %, précise-t-il. « Ce sera une baisse passagère, avec un retour à une situation excédentaire en 2016. L’excédent actuel de la balance devrait également baisser à 5 % du PIB (au lieu des 13,7 % de 2014), pour augmenter graduellement à 6,8 % une fois que le pétrole sera remonté. » Nous nous sommes adressés à plusieurs experts de la région, qui considèrent qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer, même si les indicateurs économiques sont encore négatifs.

À propos de la diminution des réserves, George Sarraf, associé au sein de Strategy&, pré- cédemment Booz & Company, déclare : « Pour l’instant, les pays du Conseil de coopération du Golfe [CCG] ont été à même de surmonter la crise grâce aux réserves financières effectuées durant les années où le prix du pétrole était élevé. Cela ne pourra cependant pas durer au-delà de deux ans, et d’autres coupures budgétaires seront inévitables, tant dans les dépenses d’investissement que dans la suppression des subventions. » Au niveau mondial, les ré- serves en hydrocarbures sont à leur plus haut niveau.

Toutefois, leur exploitation devient en gé- néral plus coûteuse, exigeant des capacités de bien plus grande ampleur. Par ailleurs, les pays du CCG ont de loin la plus importante base de ressources à faible coût », affirme Sarraf. Edward Bell, analyste des marchés de matières premières au Département des marchés mondiaux et de trésorerie d’Emirates NBD, déclare : « Les prix bas du pétrole et du gaz contribueront peu aux efforts du CCG en vue de la diversification des économies régionales. Quand les prix du pé- trole se situaient à une moyenne dépassant 100 dollars le baril, il y avait encore un élan pour le développement de nouveaux secteurs, notamment ceux qui ajoutent de la valeur aux réserves en hydrocarbures du CCG, tels les produits pétrochimiques. Résultant de la baisse des prix, les soldes des administrations publiques du CCG seront serrés, alors que des réserves importantes pourraient aider à en pallier l’impact. Nous nous attendons néanmoins à voir les dépenses budgétaires un peu réfrénées, du fait que les gouvernements deviennent plus sélectifs sur les projets qu’ils appuient. »

Accord avec l’Iran. Le récent accord nucléaire entre l’Iran et les puissances mondiales est sujet à débat, pour savoir s’il est bon ou mauvais pour le monde arabe, mais il est certain qu’il mettra davantage de pression sur les prix du pétrole. Edward Bell, de la très importante banque Emirates NBD, des EAU, ajoute : « L’accord signé entre l’Iran et le P5+1 aura peu d’effet dans l’immédiat sur la modification des équilibres pé- troliers mondiaux. Si l’accord est agréé par toutes les parties, que l’on s’acquitte des deux côtés de toutes les obligations, et que les sanctions sur le commerce du pé- trole iranien sont levées, cela voudra dire que le marché mondial du pétrole restera excédentaire jusqu’au cours de 2016. » L’Iran s’est engagé à reprendre rapidement la part de marché qu’il avait perdue, et l’un des moyens serait d’offrir des réductions à certains de ses importants acheteurs asiatiques. La perspective d’un retour du pétrole iranien a contribué à peser sur les prix déjà touchés par le récent changement dans la propension au risque provoqué par les craintes du marché pour la totalité de la zone euro, et par les doutes concernant les perspectives de l’économie chinoise. Toute cette dynamique s’est produite dans un contexte de réserves de pétrole brut très élevées, ainsi que de forte production continue aux États-Unis. »

David Branson, conseiller de direction auprès de Strategy&, précédemment Booz & Company, soulève une question pertinente à propos de la capacité de production de l’Iran. « La production actuelle du pétrole iranien se situe autour d’un million de barils par jour, ce qui est en dessous de sa capacité déclarée. Il existe en effet une grande incertitude quant à la part de cette capacité qui pourrait être mise en production dans un bref délai. » « Beaucoup de choses reposent sur l’adoption et l’exécution effectives des nouveaux contrats sur le pétrole iranien, ainsi que la disponibilité des compagnies pé- trolières internationales à investir dans des contrats à faible marge dans un contexte de projets reportés et d’érosion de la rentabilité, de même que des inévitables difficultés techniques et logistiques auxquelles on est confronté dans l’accroissement de la production », affirme Branson.

Énergies de substitution. Outre l’accord nucléaire iranien, il existe un autre problème ayant comme toile de fond les prix bas du pé- trole, en l’occurrence celui des fluctuations dans les dépenses publiques, en particulier dans le secteur des énergies de substitution. Associé principal au sein de Strategy&, précédemment Booz & Company, Yahya Anouti précise : « Dans une perspective à court terme, c’est compréhensible. Les projets portant sur les énergies de substitution sont trop coûteux, en comparaison de l’option des hydrocarbures, en particulier lorsque les prix du pétrole sont à 50 dollars. » Toutefois, cela pourrait ne pas s’avérer positif à long terme sur le plan de la diversification économique, de la durabilité des réserves de pétrole et de gaz, de l’innovation, de la Recherche & Développement ainsi que de la création d’emplois.

En fin de compte, affirme-t-il, c’est un compromis entre les mesures de ré- duction des coûts à court terme, et les avantages macroéconomiques à long terme. » Du point de vue immobilier, les prix bas du pétrole ont sur le secteur des effets divers. Craig Plumb, directeur de la recherche pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la firme internationale de conseil en immobilier Jones Lang LaSalle, nous a déclaré : « Faisant suite à une période de forte croissance des valeurs locatives et des ventes (la moyenne des prix de vente des habitations a augmenté de près de 60% sur le marché de Dubaï durant les vingt-quatre mois précédant juillet 2014), Dubaï et Abou Dhabi connaissent actuellement tous deux un refroidissement de leurs marchés.

Certains secteurs constatent une baisse dans les prix de location et de vente, tandis que d’autres connaissent une grande stabilité, du fait qu’ils ont atteint le sommet de leur cycle de marché actuel. » Les prix bas du pétrole sont l’un des facteurs ayant eu pour consé- quence le ralentissement du marché, mais il reste difficile de définir l’impact précis de ce seul facteur par rapport à d’autres facteurs, comme la force du dollar amé- ricain ainsi que la baisse du tourisme relatif aux devises non libellées en dollars (particulièrement le rouble russe). « Les autres facteurs qui ont contribué à la stabilisation des prix avaient notamment trait à de nouvelles offres proposées en permanence sur le marché, donnant suffisamment de choix tant aux propriétaires qu’aux habitants potentiels », poursuit Plumb.

« Les bas prix du pétrole auront un impact plus fort sur le marché immobilier d’Abou Dhabi que sur celui de Dubaï, compte tenu de sa base économique plus large et plus diversifiée. Cela se reflète dans les annonces concernant de nouvelles offres : la plupart des projets prévus à Dubaï sont toujours en cours, alors qu’il y a eu plus de retards à Abou Dhabi au niveau des projets financés par le gouvernement. Il arrive fréquemment, sur le marché des EAU, que des projets en cours d’élaboration soient retardés, et la chute des prix du pétrole va probablement contribuer à la poursuite de cette tendance au cours des quelques prochaines années », affirme l’analyste de JLL.

Sur le plan économique, en réponse à la question de savoir si les gouvernements de la région cherchaient à réduire les subventions et à instaurer des taxes, les analystes ont répondu par l’affirmative. « Parce que les subventions à l’énergie sont importantes dans la région, et parce que la déréglementation fait partie des mesures ayant un impact immédiat sur tout équilibre budgétaire gouvernemental. » George Sarraf ajoute : « Cela revêtira cependant différentes formes, du fait que les implications socio-économiques varient sensiblement d’un pays [de la ré- gion] à l’autre. À titre d’exemple, des pays ayant une importante population autochtone à faible revenu auront besoin de mécanismes de compensation ou d’atténuation pour réduire la pression sur les ménages les plus pauvres. Il serait peut-être également nécessaire de revoir les prix de gros du gaz, en tenant particulièrement compte des secteurs énergétique et pétrochimique. »

Nouvelles taxes. Les gouvernements pourraient-ils ainsi introduire de nouvelles taxes ? Sarraf précise : « Potentiellement, oui, mais pas de manière systématique. Les EAU envisagent en effet l’application de l’impôt sur le revenu pour les socié- tés, ainsi que la TVA, ou taxe sur la valeur ajoutée. Les gouvernements devront trouver des sources de revenus alternatives, dans le cas d’une situation permanente de bas prix du pétrole. » Concernant les prix du pétrole brut, certaines voix dans le secteur reprochent à des membres influents de l’Opep d’avoir baissé délibérément les prix, en ne ré- duisant pas la production, même quand la demande s’est ralentie. Des analystes régionaux réfutent les allégations selon lesquelles la politique de l’Opep a eu le contraire de l’effet escompté. Pas vraiment, affirme Branson, de Strategy&. « Le secteur pé- trolier des États-Unis se trouve confronté à l’accumulation de la dette, à la faillite des sociétés, ainsi qu’à une diminution de la production. Vu que les protections en faveur des producteurs américains commencent à venir à terme, les prochains trimestres fourniront de précieuses indications sur la réussite ou l’échec de la politique de l’Opep. »

Bell, d’Emirates NBD, explique : « La politique de l’Opep, depuis que les prix ont commencé à s’effondrer, au milieu de l’année 2014, n’a jamais consisté à garder des prix bas. La priorité pour les membres de l’Opep est de conserver leurs parts des marchés mondiaux du pétrole. Les membres ayant des compagnies pétrolières nationales ne manquent pas de moyens financiers, et se doivent d’adopter une perspective à long terme, compte tenu de la dépendance de leurs économies à l’égard des revenus pétroliers. » En dépit des progrès au niveau de la diversification, le pétrole constitue toujours une part substantielle de la plupart des économies des pays membres de l’Opep. Les exportations de pétrole repré- sentent environ 90% des exportations totales de l’Arabie Saoudite, et presque 30% de celles des EAU.

Dépendance. « La dépendance du gouvernement envers les revenus du pétrole est même plus élevée. Ainsi, en prenant en compte une perspective de dix à trente ans, la garantie d’un marché pour leur principale ressource est plus importante pour les membres de l’Opep que les fluctuations trimestrielles des prix », précise l’analyste des marchés de matières premières. Répondant à une question sur la dynamique mondiale, Anouti nous confiait que le secteur pé- trolier se trouvait au centre d’une transition majeure, et « compte tenu des incertitudes dans l’offre et la demande, nous prévoyons une instabilité persistante ». Les responsables politiques des EAU doivent trouver des moyens innovants pour la croissance de l’économie, du fait que l’offre excédentaire mondiale de pétrole se poursuivra dans le court terme.

Edward Bell affirme : « Le marché du pétrole demeurera excé- dentaire en 2016, mais le rythme de croissance de la production constaté ces quelques dernières années connaîtra un ralentissement. Après une progression de plus de 2,5% en 2014, la croissance de la production sera plus lente en 2015-2016, se situant dans une moyenne de 0,9%. Les principaux facteurs de ce ralentissement viendront des États-Unis, où un effondrement au niveau du nombre des installations de forage signifiera que moins de nouveaux puits entreront en fonctionnement en 2016 ; mais nous doutons du fait d’une chute de la production. » L’Opep continuera à produire à des niveaux élevés, comme elle continue à se battre pour des parts de marché avec des producteurs tels que le Mexique ou la Russie.

La demande pour le pétrole peut s’améliorer un peu plus rapidement que ne s’y attendent certaines importantes institutions du marché du pétrole, mais il est peu probable qu’elle progresse suffisamment pour aider à l’allégement du lourd marché excédentaire. » La demande de la part des marchés émergents, qui avait stimulé la demande totale de pétrole depuis la crise financière de 2008- 2009, devrait ralentir l’année prochaine, du fait que la croissance de la demande en Chine connaît un ralentissement de près de la moitié de son rythme moyen depuis 2009-2014 », conclut Bell. L’instabilité dans les prix du pétrole brut devant probablement se poursuivre, les institutions internationales comme le FMI pré- conisent des taxes, ainsi que la réduction des subventions dans les pays du Golfe. Il reste à voir quand le CCG va adopter ces inévitables mesures proposées par le FMI.