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Garant de l’économie Nationale

Alexandre Hawari de Oct 20, 2013 - 18:33 dans Economie

Garant de l’économie nationale

Riad Salamé, gouverneur de la Banque centrale du Liban, est aussi gouverneur pour le Liban auprès du Fonds monétaire international et du Fonds monétaire arabe.

Propos recueillis par Vanessa kheil, Beyrouth

I Arabies Septembre 2013

comportement

« La situation économique est influencée par la sécurité et les événements politiques, qui peuvent influer sur le comportement du consommateur ou de l’investisseur libanais »

Quelle a été la croissance économique du Liban en 2012 et 2013 ?

En 2012, la Banque centrale a enregistré au Liban une croissance réelle de 2 %. Jusqu’à la fin du mois de juin 2013, notre estimation est de 2,5 % de croissance réelle pour l’année. Mais nous ne pouvons pas nous engager pour le restant de l’année, en raison de l’instabilité de la situation au Liban. La situation économique est influencée par la sécurité et les événements politiques, qui peuvent influer sur le comportement du consommateur ou de l’investisseur libanais.

Qu’en est-il notamment du secteur immobilier ?

Il a connu un ralentissement, mais nous n’avons pas constaté de chute particulière dans les prix. Nous avons vu un ralentissement de l’activité. Il se traduit par une baisse dans les demandes de permis de construire, qui ont régressé de 17 % en un an (juin comparé à juin). Nous avons également constaté une régression dans les ventes d’environ 4 %, de même que dans les demandes de prêts au logement, également d’environ 4 %. D’une manière générale, le secteur de l’immobilier a ralenti.

Est-ce plus applicable à certains segments comme les projets résidentiels haut de gamme ?

C’est une moyenne de tous les segments. Le haut de gamme a souffert plus que les autres segments.

Certaines sources du secteur bancaire libanais ont affirmé qu’il y a eu une chute dans les prix du secteur immobilier au Liban, ce qui est très inhabituel, mais que ce changement est gardé sous silence par les banquiers, peut-être parce que cela influerait grandement sur leurs bilans ?

Nous travaillons sur le terrain, et il y a une différence entre la réalité des prix et le montant auquel le promoteur aurait souhaité vendre, mais nous ne considérons pas cela comme une baisse. La marge de négociation n’excède pas 10 %. La raison pour laquelle il n’y a pas eu de baisse sensible des prix, c’est que d’une façon générale le promoteur n’est pas très endetté, du fait que la Banque centrale avait émis, il y a plusieurs années, une circulaire demandant aux banques libanaises de ne pas accorder aux promoteurs un prêt de plus de 60 % de la valeur de n’importe quel projet. Les promoteurs disposent ainsi de 40 % du capital de leurs projets. Par conséquent, étant donné la hausse des coûts de construction, les promoteurs n’ont pas beaucoup de flexibilité pour baisser leurs prix. Ils préfèrent attendre des jours meilleurs.

Mais les promoteurs sont déjà à la base des prix bas en raison de l’évolution de la demande pour les logements résidentiels…

Les prix que nous avons notés dans tout le pays, selon notre équipe de gestion des biens, n’ont pas réellement fluctué, en comparaison avec ceux qui étaient appliqués au cours des années précédentes. L’activité a régressé.

Avez-vous observé une quelconque incidence des envois de fonds des expatriés libanais, qui auraient des répercussions importantes sur le pouvoir d’achat du consommateur dans le pays ?

Il n’y a pas eu d’incidence du fait que, selon la Banque mondiale [BM], les transferts des expatriés libanais se situent toujours autour de 8 milliards de dollars par an – ce qui correspond au chiffre que nous avons observé au cours des dernières années. Nous avons constaté l’année dernière une augmentation dans les dépôts bancaires, dépassant ce montant, et nous observons toujours cette année une augmentation des dépôts bancaires, d’un taux annuel de 8 %. Donc la confiance dans le secteur bancaire existe toujours, et les marchés parient sur la stabilité monétaire du Liban.

Concernant les transferts des expatriés, nous avons toujours les mêmes schémas. Historiquement, depuis son indépendance, le Liban a reçu des transferts représentant de 20 à 30 % de son PIB. Ce n’est pas un nouvel élément. Bien sûr, les chiffres sont plus élevés du fait que le PIB est plus élevé. Le ralentissement de la croissance que nous avons constaté, d’une moyenne qui se situait autour de 8 % jusqu’à 2010, est dû au fait qu’il y a moins d’investissements et moins de consommation dans le pays. Vous pouvez ainsi constater l’incidence des expatriés, qui reportent leurs investissements ou leurs acquisitions.

Avez-vous une prévision du PIB pour l’année prochaine ?

Nous ne la communiquons pas, à cause de la nature du pays. D’autres organismes internationaux ont donné certaines estimations, ils prévoient une meilleure année pour 2014.

Et le taux d’inflation ?

Il est en ce moment au-dessous de 4 %, ce qui correspond à notre objectif. L’année dernière, nous étions autour de 5,5 %.

Voyez-vous une hausse des taux d’intérêt ?

La pression, pour une hausse des taux d’intérêt, pourrait se produire si le risque du pays augmente, si le ratio dette/PIB augmente – nous avons connu une croissance de ce ratio, de 135 % à 140 % – ou bien dans le cas d’une hausse importante des taux d’intérêt américains. Mais nous ne prévoyons pas un changement important dans les taux d’intérêt. La Banque centrale s’efforcera de maintenir leur stabilité sans neutraliser les tendances du marché.

Mais quelles en seraient les conséquences ? Aux États-Unis, la Banque centrale américaine [ou Fed] commence à parler du « Taper » (fin de l’assouplissement monétaire), en supprimant le Quantitative Easing (quantité d’achat d’actifs) et commençant à hausser les taux d’intérêt. Comment cela pourrait-il se traduire en réalité dans l’économie libanaise ?

Le Tapering va influer sur les bons du trésor américains, plus que les dépôts à court terme – ou leurs taux d’intérêt – du fait que la Fed a un objectif de taux d’emploi qui n’est pas encore atteint. Les taux d’intérêt au Liban sont donc plus affectés par les taux d’intérêt américains à court terme que par les prix des obligations de l’État. Aujourd’hui, il y a un écart entre le trésor américain et les bons du trésor libanais, qui sont calculés en fonction des contrats d’échange sur risque de crédit pour le Liban, qui se situent autour de 4 %. La hausse qui pourrait se produire sur les bons d’obligations pourrait avoir un certain impact sur les rendements des bons d’obligations libanais, mais nous ne voyons pas de vraie incidence. Au contraire, les bons du trésor de la république libanaise ont récemment connu un recul du fait que ces taux sont déjà élevés.

Quelle est la ligne d’action actuelle des banques libanaises par rapport aux prêts du gouvernement ? Leur fixer un plafond ou les baisser ?

Les banques libanaises sont libres d’investir dans les effets publics aussi longtemps que leur trésorerie et leurs taux le leur permettent. Comme vous le savez, le Liban applique les critères de Bâle lll, et de ce fait les banques doivent prendre en considération l’impact de la dette du gouvernement sur leur taux d’adéquation des fonds propres, quand elles sont exposées au secteur public ou privé. Les banques sont conduites par ces contraintes, et c’est un marché libre. Nous n’avons pas réellement vu de changement majeur dans l’attitude des banques libanaises, du fait que les liquidités dans le pays sont en hausse. Elles ont habituellement un système de fonctionnement qui consiste à allouer un tiers aux obligations du gouvernement ou bons du trésor, et un tiers en crédit au secteur privé. Il y a enfin une exigence de la Banque centrale : garder 30 % en liquidités, en vue de protéger le système. Il n’y a pas pour le moment de changement dans cette ligne de conduite.

Ce que l’on dit à propos des banques libanaises, de plus en plus contrariées par les prêts au gouvernement, est donc faux ?

Les banques appellent à une diminution des déficits, mais le comportement du marché ne reflète pas une crise en termes de liquidités pour le gouvernement.

Il y a très peu de pays dans le monde qui ont pu revenir sur la bonne voie après avoir connu un ratio déficit/PIB de 100 %, sans aboutir à une situation de cessation de paiements…

La Banque centrale a pris, depuis 2002, des initiatives pour baisser la dette du marché. En fait, la dette libanaise s’élève aujourd’hui à 60 milliards de dollars, mais dont 37 milliards se trouvent à l’intérieur du marché. La Banque du Liban tient dans ses livres 11 milliards de dollars en dette du gouvernement. Donc, si vous excluez la dette auprès de la Banque centrale, la dette auprès des pays qui ont accordé des prêts au Liban lors des conférences de Paris ll et Paris lll, ainsi que la dette auprès d’autres institutions publiques, le ratio dette du marché/PIB au Liban est de moins de 100 %, il pourrait être approximativement de 85 %. Les marchés réagissent à ces 85 %. Nous avons donc par anticipation retiré du marché une grande partie de la dette publique. Par conséquent, nous ne sommes ni dans une situation critique ni dans une situation de risque de cessation de paiement.

Mais n’avez-vous pas l’impression qu’avec toute cette sortie d’argent, d’une façon ou d’une autre, nous pourrions entrer dans une période de grande inflation ? Peut-être n’avons-nous pas ressenti cette inflation du fait qu’elle a été compensée par la pression de la déflation mondiale ?

Il y a eu une pression sur les prix au Liban après 2008. Comme le Liban ne s’est pas effondré durant la crise financière, nous avons vu des liquidités importantes arriver sur nos marchés, avec des tentatives de faire des offres, en particulier sur l’immobilier. La Banque centrale a empêché la création d’une bulle en intervenant et en rassemblant ces liquidités. Nous avons délivré aux banques des certificats de dépôts, et nous avons retiré cet excès de liquidités du marché pour éviter une bulle. L’inflation que vous voyez au Liban a été créée localement en raison de la hausse des salaires, mais la Banque centrale gère toujours les liquidités de façon à ce que nous ne nous retrouvions pas dans une situation où il y aurait une inflation en raison de fortes liquidités – sauf s’il y a une hausse du coût de la main-d’œuvre dans le pays.

Qu’en est-il de l’or ? Nous avons vu certaines Banques centrales dans le monde essayer de rapatrier leur or dans leur pays d’origine…

Le Liban a deux tiers de son or dans nos coffres et un tiers aux États-Unis. Nous n’avons pas de plan pour modifier cette répartition.

Où en sont aujourd’hui les opportunités de partenariat public et privé au Liban ? Vous avez récemment déclaré que les banques commerciales n’étaient pas supposées investir dans de telles entreprises, et que les marchés de capitaux pourraient y jouer un rôle…

Les banques commerciales ne sont pas autorisées par la loi à investir plus que leurs fonds propres, et une circulaire de la Banque centrale leur demande de diversifier, de sorte qu’elles ne puissent pas mettre dans un secteur ou dans un pays plus que 10 % de leurs fonds. Les banques commerciales ne peuvent pas utiliser leur trésorerie et les fonds qu’elles détiennent comme dépôts et les investir à long terme, à cause de la nature des dépôts qui sont, par nature, à court terme. Elles ne seront donc pas autorisées à investir, à moins qu’elles ne veuillent utiliser une partie de leurs propres fonds.

Nous avons d’autres opportunités dans le cas où il y a de tels partenariats, parce que les banques d’investissement – nous avons au Liban une différenciation entre les banques d’investissement et les banques commerciales, que nous nous avons maintenue – peuvent effectuer de tels investissements.

Nous sommes en train de lancer également dans le pays les marchés de capitaux. Ainsi, toute nouvelle opération impliquant les deux secteurs pourra dans l’avenir lever des fonds sur le marché. Naturellement, la mise en place des nouveaux marchés de capitaux au Liban prendra un certain temps. Mais par ailleurs, nous n’avons aucun projet réel qui se présente et qui ait besoin de financement.

Le rythme du travail effectué sur les marchés de capitaux avance-t-il comme il devrait le faire ? Il a paru un peu lent…

Il est sur la bonne voie, parce que nous devons tout établir à partir de zéro. Nous mettons au point des accords avec l’assistance technique de la Banque mondiale et cela prend du temps pour être concrétisé. Nous sommes en train d’étudier la question et nous avons déjà commencé à émettre des circulaires. Nous devons également engager les personnes qualifiées. Cela prend donc un peu de temps. Il y a de notre part une volonté certaine de le réaliser le plus tôt possible. La Bourse de Beyrouth (BSE) doit être privatisée, mais cela ne peut se faire si nous n’avons pas de gouvernement, parce qu’elle appartient à l’État, et le gouvernement doit décider de sa privatisation. Nous serons également autorisés à créer d’autres Bourses. Par ailleurs, nous essayons actuellement de promouvoir et d’aider à la création de start up, du fait du potentiel des compétences humaines dans ce secteur au Liban. Peut-être qu’à l’avenir, si des compagnies réussissent, elles enrichiront aussi les marchés des capitaux.

Les banques aident-elles les start up d’une façon spéciale ?

Nous allons émettre une circulaire dans laquelle nous allons motiver les banques en ce sens. Elles peuvent utiliser jusqu’à 3 % de leurs fonds propres pour les investir comme capital dans ces start up. Nous allons aussi mettre en place une ingénierie financière de façon à couvrir 75 % du risque de leur investissement.

Les entrepreneurs au Liban se sentent contraints par le fait qu’ils ne peuvent pas déclarer faillite et qu’ils ne sont pas aidés par les banques libanaises.

Nous ne voulons pas exposer les banques et leurs capitaux à des pertes dans les start up. C’est pourquoi nous couvrons 75 % du risque.

Mais les banques libanaises ne sont-elles pas devenues, dans une certaine mesure, paresseuses ?

Les banques libanaises sont des banques commerciales et, par définition, une banque commerciale est, je ne voudrais pas dire paresseuse mais ennuyeuse. Nous voulons que cela reste ainsi. Nous ne voulons pas que l’argent des déposants soit sujet à risque dans des entreprises ou des investissements spéculatifs. Nous avons mis au point un système qui pose beaucoup de contraintes aux banques libanaises. En effet, nous exigeons 30 % de liquidités relatives à leurs dépôts. Nous ne leur permettons pas de travailler dans des produits structurés. Nous voulons qu’elles aient l’activité bancaire commerciale traditionnelle.

Aujourd’hui, la perception du secteur bancaire libanais est qu’il prend des dépôts pour lesquels il paie 1, 2 ou 3 % d’intérêt, et prête ensuite au gouvernement à un taux d’intérêt de 5 ou 6 %. C’est là, au fond, le cœur de son activité. Il ne tente pas de stimuler l’entrepreneuriat, permettant à l’économie, dans une certaine mesure, de progresser…

Le ratio dépôts/PIB au Liban est élevé, parce que les dépôts dans le pays représentent presque trois fois le PIB. Nous avons établi des contraintes dans l’activité des banques libanaises en dehors du Liban, et nous avons eu raison d’agir ainsi, en raison des diverses crises qui ont touché différents marchés. C’est donc notre but d’avoir une partie de ces fonds mobilisés en des instruments pour le gouvernement ou la Banque centrale. Parce que nous pensons qu’à l’avenir, dans tout environnement de croissance dans le pays, le financement est essentiel, nous voulons préserver ces fonds pour ce moment-là. Les banques ont actuellement 66 % de leurs dépôts en devises étrangères et le reste en livres libanaises. Mais nous avons constaté une tendance dans laquelle leur crédit au secteur privé a excédé leur investissement dans les effets publics. Aujourd’hui, là où nous nous trouvons, et après le renversement que nous avons constaté en 2009, les banques ont étendu le crédit au secteur privé de 45 milliards de dollars et au secteur public de 29 milliards. Ainsi l’image s’est-elle renversée. Manifestement, quand vous avez un ralentissement dans l’économie et que vous voulez suivre la même voie d’une augmentation dans votre base de dépôts, il y a un endroit où doit aller cet excès de liquidités que les banques sont autorisées à investir. Nous nous assurerons toujours qu’elles auront un endroit pour investir. Mais cet excès de liquidités a profité au Liban. Grâce à cela, nous avons pu faire baisser la structure des taux d’intérêt du pays.

En quoi les banques sont-elles en conformité avec Bâle lll ?

À la fin de 2012, elles avaient un taux d’adéquation des fonds propres de 10 %, avec la répartition appropriée entre les fonds en liquide et les autres fonds propres. À la fin de 2014, il sera de 12 %. Nous avons donc placé des objectifs plus élevés que ceux qui sont exigés par Bâle lll, et nous les réalisons.

Si les banques libanaises devaient étendre leurs opérations internationales, et sachant que dans d’autres pays les Banques centrales sont plus flexibles sur les exigences de Bâle lll, ne serait-ce pas un désavantage pour leur compétitivité ?

Elles doivent se développer à l’extérieur, en prenant en considération nos circulaires et notre organisation. Cela peut représenter un handicap pour elles, mais nous voulons être sûrs que les banques au Liban ne sont pas vulnérables à cette expansion externe. C’est là notre priorité. Maintenant elles devront voir comment manœuvrer entre notre priorité et leurs intérêts commerciaux.

Quel a été l’impact de la crise du secteur bancaire syrien sur le secteur libanais ? A-t-il été positif ou négatif ?

Nous avons pu gérer et laisser derrière nous les risques qu’auraient pu encourir nos banques en Égypte, en Syrie ou à Chypre. Aujourd’hui, l’exposition au risque de la Syrie, que ce soit au Liban ou à cause des banques syriennes, a chuté de 5 milliards à 1 milliard de dollars, des réserves d’environ 600 millions de dollars ont été constituées. Nous ne voyons donc aucune vulnérabilité provenant de la crise syrienne sur nos banques dans le pays. Nous avons également pris des mesures pour protéger le capital des banques en Égypte, et les liquidités des banques à Chypre étaient suffisantes pour rembourser tous les déposants.

Y a-t-il plus de contrôles sur le Liban à cause de l’argent syrien arrivant dans les banques ?

Il y a eu plus de publicité autour de l’argent syrien arrivant dans les banques libanaises que dans la réalité. Les marchés internationaux et les organismes de réglementation l’ont découvert progressivement. Toute la région est sous contrôle en raison de la situation au Moyen-Orient, et du fait que des sanctions sont appliquées comme moyen d’influence dans la région. Mais nous n’avons ni de soucis particuliers ni d’action spécifique pour le Liban.