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Algérie éducation : réforme ou faux espoir ?

Alexandre Hawari de Jan 22, 2013 - 10:30 dans Economie

Le système éducatif en Algérie a atteint ses limites et souffre de problèmes de fond qui n’ont jamais été véritablement traités.

Par Akima Bedouani

Le système éducatif algérien est à la dérive. Cet échec, qui se caractérise essentiellement par la baisse alarmante du niveau scolaire des élèves et des étudiants de l’université algérienne, est dénoncé par les professionnels de l’éducation, les intellectuels et les universitaires ainsi que par les élèves et leurs parents. « Le niveau solaire des élèves est affligeant. On parle de réformes depuis plus d’une décennie, or on ne voit rien de concret sur le terrain. Les résultats sont catastrophiques et l’avenir de nos enfants est engagé », se désespère un père de famille.

Alors que l’érosion guette le système éducatif algérien depuis près de deux décennies, les actions du ministère de tutelle manquent de pertinence. Certes, les commissions spécialisées pour réformer le système s’enchaînent, mais leurs recommandations sont très peu pratiquées, négligées, voire jetées aux orties.

Pendant ce temps, le niveau continue de baisser. Les élèves arrivant au secondaire ne maîtrisent pas les langues vivantes – y compris les langues maternelles, l’arabe et le tamazight –, manquent de culture générale et enregistrent des faiblesses alarmantes dans les matières scientifiques et/ou technologiques, comme les sciences physiques ou mathématiques. Le secrétaire général du Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Snapest), Meziane Meriane, a récemment déclaré : « les élèves ne maîtrisent ni les langues ni les mathématiques ». Quant au nouveau ministre de l’Éducation nationale, Abdelatif Baba Ahmed, ancien recteur de l’université de Blida, il explique que le niveau scolaire : « est décrié par les parents d’élèves, certains enseignants et les élèves eux-mêmes ».

Pourtant l’État consacre une enveloppe colossale – 20 % de son budget – au secteur de l’éducation. L’ex-ministre de l’Éducation nationale Boubekeur Benbouzid a dépensé des milliards de dinars et a mobilisé des experts du secteur pour réformer le système qui est aujourd’hui remis en question. Et pour cause, les classes sont surchargées (une moyenne de 40 élèves par classe), empêchant les enseignants de constituer des groupes de travail et de procéder à l’évaluation continue des acquis, comme celle qui est pratiquée dans les établissements scolaires à l’échelle mondiale. L’école algérienne est aujourd’hui une école sinistrée et tournée vers le passé.

Force est de constater que les normes établies par l’Unesco en matière de qualité de l’éducation sont loin d’être atteintes par l’école algérienne. Des centaines de milliers d’élèves échouent, renflouant les statistiques des chômeurs dont un grand nombre investissent le commerce informel. « La tragédie du système éducatif verse de plus en plus dans l’irrationnel avec des analphabètes bilingues […], victimes constantes des courants de pensées aux antipodes de la modernité », explique Chems Eddine Chitour, professeur à l’École polytechnique dans les colonnes du Nouvel Observateur.

La baisse alarmante du niveau scolaire s’explique également par le manque de formation des enseignants, par le déficit de compétences dans la gestion des établissements scolaires, ainsi que par le manque d’infrastructures et de moyens pédagogiques facilitant l’apprentissage (laboratoires, bibliothèques scolaires, accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication…).

Le nouveau ministre de tutelle a expliqué que l’administration, vieillissante et rigide, entrave la mise en œuvre efficiente des opérations sur le terrain. « Le manque de management dans le suivi de l’ensemble des opérations est un poids » explique-t-il à ce sujet.  De son côté, Abderrazak Dourari, professeur en sciences du langage de l’Université d’Alger, souligne : « Dans les universités algériennes l’administration, nommée jamais élue, prime sur la science. L’incompétence et l’inefficience de l’encadrement administratif et scientifique des universités sont si graves qu’on penserait à les fermer. »

L’administration publique est peu regardante, voire laxiste, sur l’acquisition des compétences des élèves. Ce laxisme, particulièrement inquiétant, est observé lors de l’organisation et de l’évaluation des examens de passage en sixième, au collège et à l’université. Encore aujourd’hui, l’aspect quantitatif prime sur le qualitatif.

Des largesses dans les notations sont pratiquées pour assurer le pourcentage de réussite au baccalauréat par exemple. Des pratiques hasardeuses qui portent préjudice aux élèves quant à une acquisition effective des compétences et du savoir-faire, nécessaires à leur insertion dans le monde du travail.

Le bilan de l’ancien ministre Benbouzid est fortement contesté et critiqué par les professionnels de l’éducation nationale, les syndicats ainsi que les parents d’élèves. Selon certains observateurs, les grèves et les sit-in des enseignants et des élèves symbolisent l’échec du système scolaire algérien. Sa réforme, engagée en 2003, a été réalisée sans concertation avec les enseignants, les syndicats ou les parents d’élèves. Les spécialistes du secteur sont quasi unanimes : les réformes de Benbouzid sont insignifiantes. Mohamed Chérif Belkacem, directeur général de l’École supérieure de gestion (ESG), a expliqué, lors d’un forum organisé sur l’éducation : «  le manque de concertation et de dialogue a engendré l’échec total de toutes les réformes du système ».
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Les élèves algériens sont-ils devenues les cobayes de l’administration publique ? Les réformes se succèdent sans apport bénéfique pour améliorer l’efficience et l’efficacité de l’école algérienne. De plus « l’approche par les compétences », défendue par l’ex-ministre, ne peut obtenir les résultats escomptés, en raison du niveau scolaire très faible des élèves. En effet, cette approche fait appel à un haut niveau de culture générale et de maîtrise des langues, des éléments essentiels que l’école algérienne n’a pas pu produire.

L’installation par le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Abdelatif Baba Ahmed, d’une ultime commission chargée d’évaluer les réformes engagées par son prédécesseur est-elle nécessaire ? Baba Ahmed a annoncé, lors d’une intervention sur la radio nationale, la tenue d’une réunion, en janvier 2013, pour établir un bilan des étapes des réformes introduites dans le secteur par son prédécesseur. Le ministre, qui reconnaît « le manque de formation des enseignants », souhaiterait, par le biais du bilan d’étapes, recenser les points forts et les points faibles de cette réforme Benbouzid.

Force est de constater que le grand défi du premier responsable du secteur serait d’apporter une solution pour améliorer la qualité de l’enseignement.

«Le pays ne peut prendre part au développement sans les compétences et le savoir-faire. Le niveau scolaire est catastrophique. Un travail acharné de plus d’une décennie est nécessaire pour corriger les ratés des deux dernières décennies », reconnaît-il. Le coordinateur du Snapest, Meziane Meriane, va encore plus loin. « Benbouzid était membre d’un gouvernement et l’échec du système éducatif est donc l’échec de tout le système politique », explique-t-il à ce sujet.

Comment sortir le pays de cette ornière ? Les spécialistes du secteur appellent pour cela à la création d’une instance scientifique autonome – composée de scientifiques algériens et étrangers de différentes disciplines et reconnus pour leurs contributions et leurs travaux respectifs – qui sera chargée d’évaluer les différentes offres de formation dans le pays. Un fichier national pourrait ainsi être établi avec la classification des différentes institutions de formation supérieure. Cela dit, une réforme profonde du système, à travers un travail acharné et assidu, ne portera ses fruits que dans près de deux décennies (le temps d’un cursus scolaire et universitaire complet). En attendant, les spécialistes de l’éducation insistent sur la mise en œuvre de cycles de formation continue pour tous les diplômés, notamment dans le domaine scientifique et technologique.

Pour assurer cette transition, ces derniers conseillent également d’appeler à la rescousse les retraités et de maintenir en activité les cadres et professeurs compétents arrivant à l’âge de la retraite (pour tirer profit de leurs compétences dans la transmission des savoirs). De son côté, Mustapha B, enseignant dans un collège, appelle le gouvernement à la mise en œuvre rapide des actions de formation au bénéfice des enseignants. « Le niveau de l’enseignement ne peut s’améliorer sans la mise à niveau des cadres de l’éducation nationale et des enseignants », rétorque-t-il. Un avis partagé par le syndicaliste Meriane : « le problème du secteur de l’éducation dépasse les prérogatives du ministre, mais relève du gouvernement », nous confie-t-il.

De son côté, le Conseil des lycées d’Algérie (CLA), un syndicat non agréé, menace de déclencher des protestations si rien n’est pris en charge ou entamé par le ministère de tutelle. « Le secteur de l’éducation vit toujours dans le marasme. La demande du ministre est la même que celle de son prédécesseur », regrette Idir Achour, coordinateur du CLA.

Les compétences algériennes s’exilent. La fuite des cerveaux est une véritable saignée pour le pays. Une enquête de la revue américaine Foreign Policy a classé l’Algérie parmi les pays les plus vulnérables au monde dans la disparition et la dispersion de l’élite (une note de 8,6 sur 10). En effet, la fuite des cerveaux depuis la décennie noire (600 000 personnes de toutes spécialités confondues), représente une perte colossale, qui explique le déficit algérien en matière de compétences et de savoir-faire managérial et technologique.

Pour y remédier, la diaspora algérienne, évoluant sur le marché du travail dans les pays européens et en Amérique du Nord, souhaite apporter sa contribution dans la transmission de savoir-faire scientifique et technologique. Depuis près d’une décennie, de nombreuses associations ont vu le jour à l’image du Réseau des étudiants algériens issus des grandes écoles et universités françaises (Réage) ou encore du réseau des Ingénieurs consultants experts franco-algériens (ICE).

Le réseau ICE, fondé en 2003 et riche de 930 membres, s’inscrit dans une dynamique d’échanges du savoir et souhaite déployer des formations en faveur des jeunes dans des instituts spécialisés dans les métiers techniques, de hautes technologies, et en management. Pour cela, ICE compte associer 200 compétences de la diaspora et une centaine de compétences en Algérie.

De nombreux observateurs et parents d’élèves considèrent que l’enseignement prodigué dans les établissements privés est de meilleure qualité que dans le public. Selon les informations recueillies auprès des responsables, les demandes d’inscription sont en constante augmentation. En effet, en dépit des tarifs exorbitants pratiqués par ces écoles privées, elles affichent complet à chaque rentrée scolaire.

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Les prix sont loin d’être attractifs, car il faut compter près de 15 000 dinars par mois (150 euros) pour une inscription en cycles préparatoire et primaire et 45 000 dinars pour le collège et le lycée. Pour rappel, le salaire minimum en Algérie est de 1 800 dinars par mois (180 euros).

Cela dit, les établissements scolaires privés sont frappés de suspicion, en raison de l’utilisation du français comme langue d’enseignement de référence (dans les matières scientifiques et littéraires). En effet, depuis les années 1990, une forte polémique s’est installée entre les intellectuels modernistes et les partisans traditionalistes au sujet d’une menace éventuelle contre l’identité arabo-musulmane des élèves. Pourtant les directeurs de ces établissements ont souligné que le choix de la généralisation de la langue française est revendiqué et privilégié par les parents d’élèves.

« On a fait le choix d’inscrire nos deux enfants dans des écoles privées, car c’est le seul moyen pour eux de poursuivre leurs études universitaires à l’étranger. Le niveau scolaire actuel des écoles publiques ne nous permet pas, malheureusement, de prévoir la poursuite de leur cursus universitaire dans notre pays », explique Malika, une mère de deux enfants exerçant une profession libérale.

De son côté, Salim Ait Ameur, président de l’Association nationale des écoles privées agréées (Anepa) et directeur des établissements privés Salim, sis à Haï Galloul, à Alger-Plage-Bordj el-Bahri, explique : « le privé n’est pas là pour concurrencer le public, mais pour le consolider ».

Nombreux sont ceux qui considèrent que les écoles publiques proposent un enseignement inférieur à celui des établissements privés. Depuis peu, ces derniers développent des partenariats avec des établissements étrangers. À l’image du groupement scolaire Salim qui vient de conclure un partenariat avec l’université Wesford Genève pour l’enseignement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ainsi que pour le management.

Pour rappel, l’article 5 du décret exécutif 04-09 du 24 mars 2004 stipule que « l’établissement privé est tenu d’appliquer les programmes officiels de l’enseignement et de respecter les volumes horaires en vigueur dans les établissements publics relevant du ministère ».

Cela dit, les programmes officiels de l’enseignement et les horaires, pratiqués dans le secteur public ne sont-ils pas également dénoncés par les professionnels du secteur ? Une chose est sûre, un débat national sur la question de l’éducation est une urgence nationale. L’École algérienne doit rejoindre le train de la modernité et du savoir, si elle veut, un jour, réussir à rattraper les nations développées.

Les classes sont surchargées, empêchant les enseignants de constituer des groupes de travail et de procéder à l’évaluation continue des acquis, comme celle qui est pratiquée dans les établissements scolaires à l’échelle mondiale.

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