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La Turquie de Recep Tayyip Erdogan

Christian Malard de Mai 31, 2017 - 09:21 dans Tribune

Le referendum qui pourrait donner les pleins pouvoirs au président turc Recep Tayyip Erdogan aura lieu le 16 avril prochain. Si le oui l’emporte, Erdogan pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2029.
La rhétorique empoisonnée qui entoure la campagne ne fait qu’exacerber les tensions dans un pays divisé, avec la crainte du lendemain. Une sorte de colère s’est même répandue au-delà des frontières de la Turquie, surtout en Europe. Les tensions sont visibles depuis plusieurs mois. Le referendum est souvent décrit comme un combat existentiel pour l’avenir de la nation avec, à l’horizon, soit la tyrannie, soit la stagnation.
À l’étranger, la rhétorique nationaliste du gouvernement turc commence même à avoir un impact sur la guerre avec l’État islamique en Syrie, dans la mesure où Erdogan s’oppose à tout règlement de paix qui inclurait les Kurdes Syriens qu’il considère comme terroristes.
Les récents échanges de propos incendiaires entre Erdogan et quelques-uns de ses alliés européens, comme l’Allemagne et les Pays-Bas, ont semé le doute sur l’avenir des relations entre la Turquie et l’Europe.
Ce n’est pas parce que les autorités allemandes et néerlandaises ont interdit la venue sur leurs territoires de représentants du « dictateur » d’Ankara pour y inciter l’importante diaspora turque à donner les pleins pouvoirs à Erdogan que ce dernier doit les traiter de « vestiges du nazisme ».
Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevhut Cavusoglu, est mal placé pour déclarer que l’attitude de l’Allemagne et des Pays-Bas « n’honore pas la démocratie et la liberté d’expression » quand on sait qu’Erdogan passe son temps à bafouer les libertés, faire des purges au sein de l’armée, de la justice et de la presse. Erdogan est en train d’islamiser la société turque, au grand dam des tenants de la république laïque fondée par Mustapha Kemal Ataturk en 1923.
Cela dit, les relations entre la Turquie et l’Union européenne sont, depuis 2004, empreintes de la plus grande hypocrisie, dans la mesure où, depuis treize ans, l’Union européenne a fait miroiter aux Turcs la possibilité d’intégrer la Communauté européenne alors que l’on sait depuis longtemps qu’une grande majorité d’Européens n’a jamais souhaité l’intégration de 80 millions de musulmans.
Aujourd’hui, tout éloigne la Turquie de l’Europe. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schauble, ne s’y trompe pas quand il déclare : « La Turquie a détruit la base pour progresser dans la coopération. »
On ne peut pas faire confiance à un dictateur, maître chanteur imprévisible, auquel l’Union européenne a versé 6 milliards d’euros pour aider au règlement du problème des migrants et qui, lorsqu’il est en désaccord avec les Européens, menace de rompre le pacte migratoire qu’il a signé, il y a un an avec Angela Merkel et les Européens.
Le problème, c’est qu’Angela Merkel, que l’on a accusée de lécher les bottes d’Erdogan et d’accepter son chantage, a besoin de la Turquie. Elle a laissé 1 million de demandeurs d’asile d’origine syrienne, irakienne et afghane affluer en Allemagne ces deux dernières années. Elle ne peut pas se mettre à dos Erdogan.
Quoi qu’il en soit, en dehors de l’UE, l’Otan doit aussi redéfinir le rôle de la Turquie en son sein.
L’armée turque est la deuxième armée la plus puissante derrière celle des États-Unis. Mais peut-on lui faire confiance quand on sait que, même en dépit des divergences de vue qu’il peut avoir avec le président russe, Vladimir Poutine, sur l’avenir politique de la Syrie, Recep Tayyip Erdogan se jette de plus en plus dans ses bras.
Cette situation est d’autant plus mal venue que l’Europe, qui a fêté le 25 mars dernier le 60e anniversaire du traité fondateur de Rome, est en pleine désintégration et en plein désarroi.