/ Société et culture / Une vie pour l’écriture

Une vie pour l’écriture

Zeina Saleh Kayali de Juin 23, 2017 - 07:52 dans Société et culture

Alors que sortent L’Adieu à la femme en rouge et La Femme qui ne savait pas garder les hommes, Venus Khoury Ghatta parle avec sincérité de ses joies et de ses désillusions.

Après avoir partagé votre vie avec deux maris, des enfants et des chats, aujourd’hui vous êtes seule… Toutefois, cette solitude semble très féconde et vous exprimez la richesse qui bouillonne en vous en publiant plus souvent que par le passé, une chance pour vos lecteurs…
C’est vrai que, depuis que je vis totalement seule et que je n’ai plus à m’occuper de quelqu’un d’autre, j’écris de façon beaucoup plus soutenue et continue. Je suis à mon ordinateur à 9 heures du matin et… brusquement, il est 16 heures ! Je n’ai pas senti le temps passer, je n’ai rien mangé depuis la veille et je compte les tasses de café alignées devant moi !
Ma solitude fait que mon inspiration n’est pas bloquée par le manque de temps. Je peux me lever à 2 heures du matin parce que j’ai eu une idée. Mon ordinateur est toujours allumé, je peux aller ajouter trois pages que j’avais dans la tête, ce que je n’aurais pas fait si je n’étais pas seule. Mais cette solitude peut être pesante et parfois, en rentrant chez moi après un périple en province où j’ai pu être acclamée par des centaines de personnes, je me dis : « Mais il n’y a personne derrière cette porte. »

Vous êtes romancière, mais aussi poète et l’une des très rares femmes à être publiée dans la collection Poésie de Gallimard. Comment combinez-vous ces deux passions et comment passez-vous de l’une à l’autre ?
La poésie, c’est une flamme, qui vient quand le corps lui-même bouge de l’intérieur. Et voilà que je continue à mon âge à en écrire et je me dis que le jour où elle ne viendra plus, je m’arrêterai. Il ne faut pas forcer la poésie. Elle ne se fabrique pas, ne se tisse pas, elle jaillit. La poésie donne une liberté que l’on n’a pas dans le roman et je vais de l’une à l’autre, j’alterne. J’aborde un sujet en poésie, puis je le développe au roman. C’est comme si vous aviez un « pitch » et puis, quand vous ressentez que le moment est venu de développer, c’est là que commence le roman.

Comment définiriez-vous votre langage poétique ?
Je ne suis pas un poète moderne qui veut faire à outrance de la poésie déstructurée ou expérimentale, Mon langage poétique n’est pas abstrait. Dans les différents jurys de poésie où je siège, il m’arrive de recevoir des textes qui sont constitués de mots placés les uns à côté des autres. À la fin de la lecture, je me demande : « Mais qu’a voulu dire le poète ? » Je me situe dans le courant des grands poètes de mon pays, Salah Stétié, Adonis, Georges Schehadé…

Vos peines, vos souffrances, vos deuils ont été transfigurés, transcendés par la littérature. Votre vie est-elle une des sources principales de votre inspiration ?
Pour certains ouvrages, oui, et il y avait de quoi raconter ! Dans La Femme qui ne savait pas garder les hommes, je reviens de la crémation de mon dernier compagnon, Éric, et je trouve les chats qui pleurent. Quelle tristesse ! Dans Une maison au bord des larmes, je raconte mon frère, celui qui m’a ouvert les portes enchantées de la poésie. Mais notre père, un homme dur et austère, ne l’entendait pas de cette oreille et par son attitude rigide et intransigeante, casse le jeune poète. Dans La Maison aux orties, je raconte ma mère qui, chaque soir, assise sur le seuil, regardait les orties qui poussaient face à la maison et disait : « Je vais les arracher demain » et qui n’a jamais eu le courage de le faire. Je parle également de mon deuxième mari dans Monologue du mort, disparu à 52 ans, emportant avec lui les trois quarts de ma personne. J’avais divorcé pour l’épouser et il meurt neuf ans plus tard, me laissant une enfant de 6 ans qui demande son père. Quand on écrit, on se sent un peu mieux et ensuite, avec les lecteurs, on est beaucoup mieux parce qu’on a le sentiment que ces derniers partagent votre deuil. Mais j’ai écrit également des romans qui n’avaient rien à voir avec ma vie, comme L’Adieu à la femme rouge, Le Moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier qui se déroule au XVIIIe siècle ou encore La Fiancée était à dos d’âne qui se passe dans le désert algérien.

Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?
La poésie arabe que j’ai beaucoup traduite au début de mon séjour en France. C’était pour moi un moyen de retrouver mon pays : Adonis, Ounsi el-Hage, Mahmoud Darwich, mais aussi bien sûr Baudelaire, Rimbaud, Michaud… Oui, la poésie en général est pour moi une immense source d’inspiration.

Votre pays d’origine, le Liban, vous rend-il l’hommage qui vous revient ?
C’est étrange, pourrait-on dire nul n’est poète en son pays ? C’est un peu le sentiment qui m’habite. Au salon du livre de Beyrouth, je m’installe toute une journée et je vois défiler quatre personnes. En France, je vais à Montpellier ou à Villeurbanne, et je me retrouve face à 400 ou 700 personnes qui m’acclament ! Après une conférence à Albi, on me demande 120 dédicaces en une demi-heure ! Aux États-Unis, je m’aperçois que mes ouvrages sont dans toutes les librairies. Alors comment expliquer ce phénomène ? La lassitude due à la guerre ? La culture qui est encore considérée comme un apanage de riches ? Pourtant, je sais que j’ai des lecteurs au Liban, mais je ne les vois jamais. Où sont-ils ? Par ailleurs, la critique libanaise, qui a été très généreuse avec moi à une certaine époque, devient quelque peu cruelle en ce moment : Pourquoi publie-t-elle autant ? À son âge est-ce raisonnable ?

Quel est le sujet de votre dernier roman L’Adieu à la femme rouge ?
Après le passage d’un photographe occidental, une femme qui se lave les cheveux à l’argile rouge disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue un top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d’une chute brutale : l’engouement de l’Occident pour l’étrangère est de courte durée, les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées… Grandeur et décadence…

L’Occident accepte l’autre jusqu’à un certain point ?
Exactement. C’est le jeu féroce du chat et de la souris. Ces jeunes femmes que l’on a portées aux nues puis qui ont été rejetées, et qui pour certaines se sont suicidées, en sont l’exemple. C’est une civilisation qui peut vous broyer.

Quels sont vos projets ?
Maintenant que ces deux romans ont été publiés, je me replonge dans la poésie. Alternance, toujours ! Et j’espère ne jamais perdre ce fil, qui me vient d’ailleurs