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Un diplomate pas comme les autres

Zeina Saleh Kayali - mai 12, 2017 - 08:46 - Société et culture

Passionné d’art, de littérature et de musique, Bertrand Schneider nous raconte son fascinant parcours, éclectique et toujours précurseur.

Comment êtes-vous « entré en diplomatie » ?
Un peu par hasard ! Enfant, j’étais plutôt attiré par la musique dont j’ai même envisagé de faire une profession, mais la Seconde Guerre mondiale en a décidé autrement.

Que s’est-il donc passé à ce moment-là ?
Mes deux parents faisaient partie de réseaux de la Résistance et nous recevions sans arrêt des résistants arrivant ou partant pour Londres. Mon rôle – j’avais onze ans au début de la guerre –, consistait à trouver des tickets d’alimentation pour nourrir ma famille et les invités de passage.

C’était extrêmement dangereux !
Oui, mais ne j’en étais absolument pas conscient, heureux alors d’être « pris pour un adulte » ! C’est rétrospectivement que j’ai réalisé les dangers incroyables que je courais.

Cela peut-il expliquer les choix que vous avez faits par la suite ?
Oui, probablement. J’avais une soif de justice et de paix. Après la guerre, nous sommes en 1948, j’intègre Sciences Po et, dans le cadre d’activités associatives, je me rends en Allemagne pour voir où en sont les jeunes Allemands de mon âge. Là, je constate avec horreur que dans les anciens camps de concentration et de travail sont parquées toutes les populations allemandes expulsées des territoires annexés par la Russie. Treize millions de personnes, vivant dans des conditions lamentables de froid, de faim, de misère.

Que faites-vous à votre retour à Paris ?
Le hasard me met en présence de Robert Schuman, qui est alors ministre des Affaires étrangères. Je lui raconte mon expérience et avec l’insouciance de la jeunesse, je lui dis : « Il faut absolument faire quelque chose ! » Je suis convoqué dès le lendemain à son bureau et nommé directeur de la mission française auprès des réfugiés allemands.

C’est de l’action humanitaire avant l’heure…
Oui, si vous voulez. Je pars donc pour l’Allemagne et y passe trois ans aux côtés des réfugiés. J’ai réussi à mettre en place une structure pour les accueillir, les nourrir et aussi les faire partir, surtout vers le Canada, l’Amérique latine, l’Australie, car l’Allemagne n’avait absolument pas les moyens de les garder.

Au bout de trois ans, vous rentrez à Paris pour réintégrer Sciences Po et une « vie normale »…
C’est ce que je pensais ! Mais Robert Schuman ne l’entend pas de cette oreille et me parachute dans la délégation qui discutait de l’indépendance du Vietnam. Après, les choses se sont enchaînées…

Vous avez donc entamé une carrière diplomatique ?
Oui, mais un diplomate qui n’était pas très apprécié de ses collègues, car n’ayant pas suivi la « voie royale » de l’ENA… Cela ne m’a pas empêché d’avoir des postes passionnants et de rencontrer des personnalités extraordinaires comme Bourguiba ou le roi Mohammed V du Maroc dont j’ai été le conseiller pendant deux ans.

Au Maroc, vous avez été l’un des artisans de la transmission du protectorat français vers l’administration marocaine ?
Oui, je me suis occupé de la formation accélérée de la structure administrative. J’avais affaire à des gens extrêmement intelligents, mais qui n’avaient absolument pas le souci des archives, des dossiers… Mohammed V me disait : « Nous sommes une civilisation orale qui se souvient de tout. »

Vous rencontrez alors l’industriel italien Aurelio Peccei ?
Oui, et le courant passe immédiatement entre nous. Nous discutons pendant des heures et je me retrouve au comité exécutif du Club de Rome qui est en train d’être créé.

Qu’est-ce que le Club de Rome ?
Aujourd’hui, on dirait un « think tank ». C’est un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de plusieurs pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face les sociétés.

Vous en avez été le secrétaire général pendant trente ans…
Oui, de 1968 à 1998. Et l’aventure était absolument passionnante. Cela m’a permis de rencontrer des personnalités fascinantes et de prendre la mesure de certaines questions, dont l’importance des femmes, les questions de l’environnement. Ce sont des sujets qui continuent de me préoccuper. Aujourd’hui, on en parle beaucoup, mais à l’époque c’était loin d’être une évidence.

Pourquoi avez-vous quitté le Club de Rome ?
C’était devenu trop institutionnel. Ce qui a tué le Club de Rome, c’est la lourdeur du protocole et les ego surdimensionnés, les questions de préséances qui m’ont fait perdre un temps précieux et qui ont fini par masquer l’essentiel.

Qu’avez-vous fait après ?
Je voulais rester dans l’idée du think tank et j’ai donc fondé The Global Future College qui se penche essentiellement sur trois thèmes. Tout d’abord, éthique, modernité et pluralité de l’information à l’épreuve de la révolution digitale. Puis la science et les technologies face aux défis de l’environnement. Et enfin, l’islam et les défis de la modernité.
Vous organisez des rencontres et des conférences ?
Oui, et notamment il y a quelques semaines à Paris autour du sujet : Quels défis pour le royaume d’Arabie Saoudite à l’horizon 2030 ?, avec l’intervention de Mme Hoda al-Helaissi, membre du Conseil de la Choura – équivalent du Parlement saoudien.

Quels sont les projets du Global Future College ?
Il y en a beaucoup ! Mais pour l’instant, je souhaite me concentrer sur un débat autour du rôle des femmes dans le développement et puis aussi trouver des sponsors qui nous laissent notre liberté d’action et de parole.