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MONDE Hamad al-Kawari, un homme de culture

Moncef Mahroug de Jan 5, 2017 - 10:48 dans Société et culture

L’ancien ministre, conseiller de l’émir du Qatar et diplomate, cumule plusieurs atouts dans sa course pour la conquête du poste de directeur général de l’Unesco.

Après une carrière diplomatique puis politique longue et riche vous êtes candidat au poste de directeur général de l’Unesco. Que pensez-vous pouvoir apporter à cette organisation si vous êtes élu ?
En fait, en 2015 j’étais encore ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine lorsque mon leadership m’a consulté au sujet de la candidature à la direction générale de l’Unesco. J’ajouterai que j’avais refusé en 2013 de me présenter comme concurrent de Mme Irina Bokova parce que je savais, par mon expérience diplomatique, qu’il est difficile de faire face à un candidat qui brigue une deuxième candidature.
Pour répondre sincèrement à votre question, je ne pense pas être le sauveur qui fera des miracles. En revanche, j’ai grande confiance dans le fait qu’en travaillant en équipe et en étroite collaboration avec les grands experts et les grandes compétences de l’Unesco, je pourrai peut-être apporter un nouveau souffle et un nouvel élan à cette magnifique organisation internationale.
Sur un plan plus pragmatique, nul n’ignore les grandes difficultés financières que traverse l’Unesco pour financer ses structures et ses programmes. J’ai quelques idées initiales qui pourraient constituer l’amorce d’un plan d’action financier. L’idée principale est que l’Unesco et ses nobles objectifs ne sont pas assez connus et reconnus. Il s’agira de travailler d’arrache-pied sur la communication ciblée vers les partenaires potentiels de l’organisation.

Quelles sont vos chances de succéder à Mme Irina Bokova ?
Je suis optimiste de nature, et je suis surtout travailleur. Je fais ma part et les résultats suivront. Alors, pour résumer, je pourrais vous dire que mes chances semblent très bonnes.

Vous êtes le candidat de la majorité des pays arabes, mais pas de tous, car certains ont leurs propres candidats. Pourquoi les pays arabes n’ont-ils pas été en mesure de s’entendre pour soutenir une seule candidature ?
Il faudrait tempérer ce jugement, parce que c’est l’une des rares fois où les Arabes sont justement d’accord sur un candidat. Lors de la réunion de l’Alesco [Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences] – qui regroupe les pays arabes – en mai 2016 en Tunisie, les ministres présents et représentant leurs pays ont voté à 19 voix sur 22 pour soutenir ma candidature à la Direction générale de l’Unesco. Seuls l’Égypte et le Liban ont voté contre puisqu’ils ont leurs propres candidats, et l’Algérie s’était abstenue pour une raison procédurale. Ajoutons à cela que les six pays du Conseil de coopération du Golfe ont déclaré publiquement que je suis leur candidat. Il y a donc un certain consensus parmi les Arabes au sujet de ma candidature.

Dans votre livre Majlis mondial, vous faites le constat que le monde arabo-musulman n’a pas été capable d’apporter une réponse aux multiples défis auxquels il est confronté. Comment expliquez-vous cette incapacité ?
Par ma formation et mon expérience, je pense que notre plus grand handicap se situe au niveau de nos programmes d’éducation. Nous enseignons les techniques, et assez peu la créativité pour produire ces techniques. Nous demandons à nos jeunes générations d’apprendre par cœur de nombreuses informations alors qu’ils ont plus besoin d’apprendre à critiquer et à évaluer. C’est l’esprit critique qui manque terriblement à nos jeunes générations. C’est pourtant l’arme adéquate contre l’embrigadement. Notre système éducatif n’est pas adapté à notre époque.
Un autre facteur concerne tous les pays, et pas seulement le monde arabo-musulman. On n’enseigne pas les valeurs, ou pas assez. On taxe cette approche de moraliste, comme si c’était négatif. Il y a bien des valeurs humaines universelles partagées par tous, nous devons leur inculquer. Les êtres humains sont des frères et des sœurs, le riche est tenu d’aider le moins-ayant, la vie humaine est sacrée, tous les humains ont droit à la dignité…Ces valeurs ne sont pas automatiquement apprises aux jeunes dans le monde. Le reste n’en est que la conséquence : violence, terrorisme…

Si vous êtes élu au poste de secrétaire général de l’Unesco quelles seront vos priorités en général et dans le monde arabo-musulman en particulier ?
Pour être sincère, je n’ai pas de priorités particulières pour le monde arabo-musulman, et la raison est simple : le directeur général de l’Unesco est le chef de l’exécutif pour tous les pays membres de l’Unesco sans exception.
Quant aux priorités en général, nul n’ignore la crise financière aiguë à laquelle l’Unesco fait face pour financer son fonctionnement et ses programmes. Il nous faudrait réfléchir et travailler ensemble pour avoir les moyens de nos ambitions.
J’ai quelques idées à ce sujet. Je pense en premier lieu que nous devrions développer une grande stratégie de communication dans le but de faire connaître avec précision et de manière ciblée les objectifs, les réalisations et les programmes de l’Unesco. Les faire connaître à une large échelle. Aussi bien dans une petite école perdue dans la brousse que dans les luxueux bureaux des multinationales et des fondations philanthropiques dans le monde. Je suis personnellement convaincu que des centaines d’entités seront prêtes à soutenir convenablement l’Unesco si nous communiquons de manière adéquate.
J’ai aussi réfléchi avec mon équipe à un système de projets d’environ 1 million de dollars chacun à réaliser un peu partout dans le monde sous l’égide de l’Unesco et grâce à des donateurs privés qui parraineraient les projets en les supervisant et en faisant le suivi. Il s’agit de cette transparence et cette bonne gouvernance qui créent des liens solides avec les donateurs tout en les impliquant et en leur permettant de voir sur le terrain les fruits de leurs dons…

Dans votre livre, vous dites aussi que la réponse au défi du terrorisme est culturelle et vous recommandez un changement de nos propres mentalités. Comment y parvenir ?
En effet. Les réponses sécuritaires et même économiques sont nécessaires sur le court et le moyen termes. Mais sur le long terme, la réponse est culturelle et les responsabilités doivent être partagées.
Nous vivons dans un monde globalisé, mais certains de nos instincts et nos comportements sont restés primitifs : Nous contre l’Autre. C’est une état d’esprit primaire…
J’ai toujours été convaincu que, dans ce défi, le pari était culturel malgré les atermoiements de la politique et les intérêts qui y président. À mon sens, la culture est synonyme de responsabilité morale et sociale dans toute gouvernance intérieure ou extérieure, nationale ou internationale. Les réalisations de l’humanité dans le domaine de la gestion publique, de la politique urbaine et des moyens de participation et d’exploitation de l’intelligence et des ressources humaines ne sont rien d’autre que les bons fruits des transformations culturelles bénéfiques.
Je me suis aussi intéressé de près aux affaires culturelles et diplomatiques dans des postes avancés, et j’en ai déduit que les conditions adéquates pour réaliser l’idée d’une cohabitation pacifique ne pouvaient être réunies que sous l’égide de la culture dans sa dimension la plus large.

Quelle empreinte voudriez-vous avoir laissé après avoir dirigé l’Unesco ?
Il est évidemment beaucoup trop tôt pour poser cette question, et encore plus pour y répondre.
Je ne peux prétendre à une quelconque empreinte en tant que réalisation individuelle. L’ère du génie individuel me semble révolue. C’est sur le travail d’équipe que je compte. Vous comprendrez donc l’importance de réunir, fédérer et rassembler les penseurs, les intellectuels et les experts de tout bord pour qu’ils s’engagent avec l’Unesco.
Cette organisation a toujours été une maison d’expertise, elle a produit des recherches et réalisé des projets exceptionnels. C’est une tradition que je voudrais consolider et élargir. Regardez à titre d’exemple le document produit par l’Unesco avec Edgar Morin et son équipe : Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Un précieux document, fruit d’un raisonnement approfondi sur l’éducation de demain, et pouvant servir de boussole aux ministères de l’Éducation dans le monde entier.
Enfin, permettez-moi de conclure en disant que l’idée de l’unité du genre humain n’est pas en contradiction avec les spécificités de chaque nation. Antoine de Saint-Exupéry parlait de la Terre des Hommes. Je pense que cette Terre est assez grande pour tous, et pour une convivence pacifique de toutes les nations et cultures. C’est à cette tâche que les bonnes consciences doivent s’atteler…