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Kenizé Mourad, chroniqueuse de l’âme

Zeina Saleh Kayali - mars 21, 2017 - 07:26 - Société et culture

Romancière, journaliste, grand reporter et fine observatrice des régions du Moyen-Orient et de l’Inde, Kenizé Mourad revient, pour Arabies, sur son parcours et son identité.

Vous êtes la présidente du prix littéraire France-Turquie. Quel ouvrage a été couronné cette année ?
Ce prix récompense en alternance romans et essais. Cette année, le jury a distingué un formidable roman d’Oya Baydar, Et ne reste que des cendres (Babelio). Jusqu’à la dernière minute, nous ne savions pas si l’auteure pourrait quitter la Turquie pour venir récupérer son prix à Paris. En effet, son mari, éminent journaliste à Al Joumhouriet, était emprisonné, comme hélas tant d’intellectuels sur place. Il a été libéré in extremis pour raisons de santé et la lauréate a donc été en mesure de se déplacer.

Quel est le sujet de ce roman ?
Il s’agit de la Turquie de 1981, alors sous gouvernement militaire. Évidemment, le parallèle est vite fait avec la Turquie d’aujourd’hui, les emprisonnements arbitraires, les procès fantoche, les tortures… Oya Baydar est une écrivaine progressiste extrêmement respectée dans son pays. Pour l’instant, elle n’est heureusement pas inquiétée.

Le public vous connaît surtout pour De la part de la princesse morte, roman traduit en 35 langues. Mais vous avez écrit beaucoup d’autres choses !
Oui, d’autres romans et également un récit, Le parfum de notre terre : Voix de Palestine et d’Israël. C’est l’ouvrage que je préfère. Il est écrit sur la base d’entretiens et de portraits. Il a plus de dix ans aujourd’hui, mais continue d’être de plus en plus d’actualité puisque la situation empire.

Est-ce un ouvrage politique ?
Pas du tout. Il s’agit d’écouter le drame quotidien des personnes de la société civile. Des deux côtés de la barrière. Mais comme j’ai eu la chance de pouvoir passer beaucoup de temps auprès des personnes interrogées, j’ai réussi à les sonder de façon à les faire parler avec une grande sincérité. Je déteste la langue de bois et quand on est journaliste, sur le terrain, on est toujours limité par le temps. Impossible d’approfondir un entretien.

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée lors de cette enquête ?
La douleur des femmes qui perdent un enfant. Dans un premier temps, elles vous disent : « Mon fils est mort, j’en ai deux autres et je les donnerais volontiers à la cause. » Au début, ce discours me choquait profondément. Puis j’ai réalisé que si elles ne faisaient pas ce raisonnement, ces femmes allaient s’écrouler. Elles avaient besoin de cette cause pour tenir debout. Si leur fils était mort pour rien, alors elles allaient s’effondrer.

Vous avez également écrit à propos de l’Inde…
Oui, mon dernier ouvrage s’intitule Dans la ville d’or et d’argent. C’est une histoire vraie qui se déroule en Inde et qui parle d’une femme, Hazrat Mahal, qui a existé. Je me base – comme souvent – sur des faits réels et j’en fais une fiction. Cette femme, qui était musulmane, a mené la première guerre d’indépendance contre les Anglais en 1857. Même si les faits datent d’un autre siècle, ils répondent à des questions que l’on se pose aujourd’hui. On parle tellement de la femme musulmane soumise, j’ai voulu en montrer une qui a mené une armée contre l’envahisseur !

Avez-vous eu accès à des archives ?
Cette femme est originaire de la ville de mon père, Lucknow. Son arrière petit-fils venait très régulièrement raconter à mon père les hauts faits d’arme de son aïeule. Et moi, petite fille attentive, j’entendais, j’écoutais tout. Il n’y a rien d’écrit sur elle et j’ai beaucoup travaillé grâce aux récits des gens, les descendants de ceux qui se sont battus à ses côtés. J’ai procédé par recoupements.

Y a-t-il un parallèle à faire entre cette histoire et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde ?
Absolument, et je montre qu’à l’époque les Anglais, comme aujourd’hui les Américains, sous prétexte de moralité, de lutte contre la corruption…, mettent la main sur des États riches, en utilisant exactement la même terminologie : « C’est la lutte du bien contre le mal » et autres rengaines, alors que le but est purement économique.

Pourquoi ce titre Dans la Ville d’or et d’argent ?
À l’origine, Lucknow était le centre de la vie culturelle musulmane et indoue. Le Gange – le fleuve d’or – et la Yamuna – le fleuve d’argent – se croisent dans cette ville connue pour sa tolérance et pour l’harmonie de la coexistence entre les deux communautés. Ce dialogue a donné lieu, comme résultat de l’échange entre le génie des deux cultures, à une civilisation extraordinaire faite d’architecture, de poésie, de musique, de gastronomie…

Sur quel projet travaillez-vous ?
Quelque chose de très actuel ! À propos du Pakistan, et qui parle de bombes, de terrorisme, mais à travers une fiction. Quels sont les problèmes qui mènent au terrorisme ? Ce que j’aime le plus dans le fait d’écrire, c’est le moment de l’enquête, les rencontres avec les gens.

Quelle est votre identité ?
Je l’ai longtemps cherchée. À mi-chemin entre l’Inde musulmane et la Turquie, mais pas celle d’aujourd’hui où je me sens une exilée politique.