/ Société et culture / INTERVIEW « Chaque objet raconte une histoire »

INTERVIEW « Chaque objet raconte une histoire »

Zeina Saleh Kayali de Déc 12, 2016 - 09:25 dans Société et culture

Marc Dibeh est un jeune homme plein d’humour et de sensibilité. Sur la « planète design », il commence à se faire un nom, et de Beyrouth à Miami, en passant par New York et Paris, ses produits séduisent, intéressent, intriguent. Rencontre dans son bureau de la rue Badaro à Beyrouth.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
C’est une succession d’accidents heureux ! Je commence par étudier l’architecture à Paris, je décroche ma licence et rentre à Beyrouth. Nous sommes le 11 juillet 2006, avant-veille du déclenchement de la guerre contre Israël.
Mon père veut me renvoyer aussitôt à Paris, mais je décrète que je n’aime plus l’architecture et je m’inscris en architecture d’intérieur à l’Académie libanaise des beaux-arts (Alba) à Beyrouth.
Un jour, dans un couloir de l’université, je croise un homme qui me dit : « Pourquoi ne t’inscris-tu pas en design de produits ? » Cet homme, c’est Marc Baroud, qui a été mon professeur, mon patron et maintenant mon associé !

Comment vous définiriez-vous aujourd’hui ?
Comme un designer global qui touche aux trois disciplines : architecture, architecture d’intérieur et design de produits. Cela m’a donné une ouverture… Aujourd’hui, tout est connecté, c’est un peu du design « transdisciplinaire ». C’est ce que j’essaie d’inculquer à mes étudiants à l’Alba. Je leur dis : « Touchez à tout, du mobilier à l’éclairage, à l’intérieur, à la conception volumétrique de l’espace. »

Dans quelles circonstances avez-vous commencé à penser vos propres meubles ?
C’est venu assez naturellement en réponse à des demandes particulières. Je me définis comme un « story teller ». Je commence par raconter une histoire de laquelle découlent les produits.

Donnez-nous des exemples…
Lors de ma première exposition en solo à Beyrouth, j’avais établi une liste de quatorze personnes que je ne connaissais pas. Je leur téléphone un à un et je les informe que dans le cadre d’un projet, je viens dîner chez eux.
Le lendemain du dîner, j’écris un texte en « écriture automatique », narrant ce qui s’était passé la veille. Je laisse le texte dans un tiroir pendant une semaine puis j’en extrais une phrase. Et de cette phrase, je fais un produit.
Chaque produit est inspiré par un petit événement. Une dame me sert un dîner magnifique dans une vaisselle somptueuse, mais elle n’a pas de corbeille à pain ! Cela m’inspire un objet. Quelqu’un me dit : « Je ne sais pas cuisiner, en revanche je suis un grand connaisseur de vin »… Nous buvons immodérément et le lendemain, je ne me souviens plus de rien ! Là je fabrique une carafe…
Quatorze objets inspirés par quatorze histoires différentes, chez quatorze personnes aux personnalités diverses !

Vous maniez beaucoup l’humour et l’autodérision ?
Oui, sinon cela peut vite dégénérer en prétention. Quand on voit son nom en grosses lettres sur la vitrine d’une galerie, on pourrait avoir tendance à se prendre pour un génie ! J’essaie de faire les choses sérieusement sans me prendre au sérieux.

Vous partagez votre temps entre le dessin de meubles et d’objets, l’architecture et l’architecture d’intérieur ?
En architecture, il faut compter au moins trois ans pour terminer un projet. On peut s’en lasser et ne plus faire attention aux détails. On peut aussi faire un « baby blues » comme cela m’est arrivé récemment après avoir passé quatre ans sur le projet d’une maison à la montagne, avec des gens charmants, qui m’ont manqué une fois la maison terminée ! Pour l’architecture d’intérieur, il faut compter au moins dix-huit mois, alors que pour le produit, en quatre mois, tout est dit !

Quelle est la genèse de votre exposition à la galerie Ben Simon à Paris ?
Le directeur, François Leblanc, voulait un designer qui puisse représenter l’esprit libanais tout en restant dans une certaine thématique propre à la galerie. Il me dit : « Fais quelque chose sur ton Beyrouth. » Et là j’ai commencé à développer l’idée de « Badaro rue du musée 17h50 ».

Pourquoi Badaro ?
J’avais envie de rendre hommage à cette rue à l’heure entre chien et loup. J’ai une affection particulière pour ce quartier qui a connu sa gloire dans les années 1950 et 1960. Il a un peu perdu de sa superbe dans les années 1990 tout en gardant son charme désuet d’avant-guerre.
C’est aussi un hommage à cette époque et à ses intérieurs, ainsi qu’à la tradition du « Happy Hour » où, avec mon associé Marc Baroud, nous nous retrouvons autour d’un verre pour faire un peu le point. C’est aussi un quartier de cabinets d’avocats et de médecins. J’ai donc créé quatre produits de ligne plutôt minimaliste : le bureau en bois de palissandre, le tabouret, le fauteuil et la table basse.

Quel est votre rêve ?
Exposer à Londres… Cette ville où tout est possible est absolument fascinante !