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Harout Fazlian, chef d’orchestre éclectique

Zeina Saleh Kayali de Nov 14, 2016 - 10:47 dans Société et culture

Chef principal de l’Orchestre philharmonique du Liban, invité à diriger des orchestres dans le monde entier et premier à avoir commencé à programmer systématiquement les compositeurs libanais de musique savante, Harout Fazlian nous raconte son parcours.

Comment êtes-vous « tombé » dans la musique ?
J’y suis né et j’y ai naturellement évolué. Mon père, Berge Fazlian, était un metteur en scène célèbre au Liban et il y avait toujours des artistes à la maison. Ma mère était peintre et pianiste. Du jour où j’ai ouvert les yeux, j’ai vu les couleurs de la peinture, entendu la musique, les déclamations théâtrales et senti l’atmosphère des coulisses ! Cette ambiance musicale et artistique, propice à l’épanouissement, m’a conduit évidemment à commencer très jeune à prendre des cours de piano et de violon au Conservatoire national de musique de Beyrouth.

L’amour de l’orchestre vous est-il venu dès votre plus jeune âge ?
Oui, car j’accompagnais réguliè­rement mon père au Théâtre Piccadilly à Beyrouth où il mettait en scène les opérettes des frères Rahbani avec Feyrouz dans les rôles principaux. Je me souviens que j’étais absolument fasciné par la fosse d’orchestre, ne pouvant détacher mon regard du chef et me demandant si le contrebassiste n’était pas fatigué de rester tout le temps debout !
Par ailleurs, mes parents avaient une belle collection de disques classiques et je me revois, tout petit, mettant la Neuvième Symphonie de Ludwig van Beethoven, et dans le noir absolu, faisant les gestes de la direction avec une lampe de poche sur le mur ! Je ne prétends pas que je savais à ce moment-là que je serai chef d’orchestre, mais n’empêche que ce n’était pas anodin.

Que se passe-t-il au moment où éclate la guerre du Liban en 1975 ?
Nous partons en famille pour le Canada. Je suis à l’époque un jeune adolescent qui découvre à Montréal le monde du rock and roll. Cette énergie me fascine et je fonde un orchestre de rock, tout en poursuivant ma formation classique au conservatoire. Je ne pense pas que les deux mondes soient incompatibles et cette expérience dans le monde du rock and roll m’a appris comment apprivoiser la scène puisque nous nous produisions régulièrement en public.

Puis vous partez vous perfectionner en Arménie…
Oui, en 1983. J’ai eu cette chance extraordinaire de connaître la formation musicale de l’Arménie soviétique qui était à l’époque l’une des meilleures de l’Union soviétique. J’y suis allé pour approfondir mes études de piano et étudier la composition. Mais une fois sur place, on me suggère de me mettre à la direction de chœur et j’accepte. Il était prévu que j’y passe six mois, j’y suis resté sept ans et j’y ai étudié également la direction d’orchestre. C’est un monde si différent, exclusivement branché sur le travail.

Vous rentrez alors à Montréal ?
Oui, en 1990, après avoir obtenu mon master au Conservatoire Komitas d’Erevan et je commence à avoir quelques engagements professionnels à travers le Canada. En 1992, je décroche un prix spécial du jury lors d’un concours de jeunes chefs en République tchèque pour mon interprétation de la Symphonie n° 8 d’Anton Dvorak.

Et le Liban alors ?
En 1996, après plus de vingt ans d’absence, ma famille et moi nous rendons à Beyrouth. Mon père, nostalgique, se rend au café du Horseshoe, à Hamra, qui était le rendez-vous des artistes avant la guerre. Il y rencontre son vieil ami le compositeur et chef d’orchestre Walid Gholmieh, dont il avait mis en scène plusieurs opérettes. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre et le musicien demande de mes nouvelles. Quand il apprend que je suis chef d’orchestre, il propose que je sois son assistant pour l’Orchestre symphonique qu’il est en train de fonder. J’ai pris ma décision en dix secondes. C’est oui ! J’ai grandi avec cet orchestre et maintenant, il est devenu philharmonique et j’en suis le chef principal.

Vous avez été l’un des premiers à introduire la musique savante libanaise au répertoire de l’Orchestre philharmonique du Liban…
Oui, c’est un répertoire qui était rarement (voire presque jamais !) joué au Liban. J’estime qu’un chef d’orchestre a l’obligation de faire entendre les musiques nationales car, si un compositeur ne trouve pas d’interprète, sa musique restera lettre morte. Nous avons d’immenses compositeurs qui sont joués partout dans le monde sauf dans leur pays d’origine !
Bien sûr, le grand répertoire, Beethoven, Brahms, Tchaïkovski, a toute sa place dans la programmation de l’orchestre. Mais ceci n’exclut pas cela, bien au contraire.

Quels sont vos projets ?
Avec l’Orchestre philharmonique du Liban, beaucoup de projets lyriques et symphoniques dont une production de Carmina Burana de Carl Orff, œuvre jamais donnée dans son intégralité au Liban. Je tiens à ce que les interprètes (solistes et chœurs) soient tous Libanais.

Avez-vous des engagements comme chef invité en dehors du Liban ?
Oui je suis régulièrement invité à diriger au Canada. J’ai aussi dirigé les orchestres philharmoniques du Qatar, d’Égypte, d’Oman. Et je prépare une tournée dans les pays d’Amérique latine où je compte bien faire connaître les compositeurs libanais. J’aimerais beaucoup également diriger les orchestres des pays du Maghreb dont certains sont excellents.