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Ghassan Tuéni, la potion magique

Editor de Déc 12, 2013 - 18:16 dans Société et culture

Ghassan Tuéni, la potion magique

Grâce à la Fondation qui porte son nom, l’homme d’État disparu est plus que jamais vivant, présent dans les débats existentiels qui agitent le pays du Cèdre.

Par Marc YARED

idées

La Fondation Ghassan Tuéni veut mobiliser systématiquement les intellectuels aux idées novatrices, voire sulfureuses… ainsi que les jeunes, étudiants et lycéens

Le temps efface les traces, même celles des plus « Grands ». Leur souvenir s’estompe au fil des ans. Mais qui peut reprocher à ceux qui ont aimé ou admiré Ghassan Tuéni – le célèbre patron de presse et homme d’État libanais décédé en 2012 – de raviver la flamme ? La Fondation qui porte le nom du disparu, sous l’impulsion de son infatigable épouse Chadia, a ainsi suscité ou accompagné en moins de quinze mois une quinzaine d’événements prestigieux, qui honorent Ghassan Tuéni et exaltent son œuvre. Organisateurs, intervenants et participants se sont retrouvés par dizaines et par centaines, au pays du Cèdre ou sur les bords de Seine. Libanais de toutes confessions, Français, Américains,
Britanniques et Italiens y ont échangé
avec passion en arabe, en français et en anglais… Qu’on en juge !

Un film émouvant – Une terre pour un homme –, réalisé par Philippe Aractingi, est d’abord projeté le 13 juillet 2012 : Ghassan Tuéni s’y livre avec pudeur au rythme d’une longue interview, la dernière. Il y dévoile ses espoirs les plus intimes pour sa nation, et pour les peuples d’Orient, du monde arabe. Après le grand écran, les hommages se succèdent dans des cadres somptueux, ou lors de célébrations solennelles. Avec des maîtres de cérémonie éminents. C’est ainsi que Peter Dorman, le président de l’American University of Beirut (AUB) et Philip Khoury, son Chairman of the Board of Trustees, patronnent, le 24 septembre 2012, une imposante rencontre, aux côtés de Tarek Mitri, collaborateur du secrétaire général de l’Organisation des nations unies (ONU) et ancien chef de la diplomatie libanaise, de Samir Khalaf, Mohamed Baalbaki et Nayla Tuéni.

Un timbre commémoratif est ensuite émis le 14 décembre 2012, à la mémoire de Ghassan Tuéni par le ministère des PTT, qui convie pour cette occasion une conférence de presse. Le 10 mars 2013, une magnifique soirée sons et lumières, intitulée « Ghassan Tuéni, le gardien de la nuit », conçue par le dramaturge et metteur en scène Roger Assaf, couronne le Festival international al-Boustan. Un mois et demi plus tard, à Paris, à l’Institut du monde arabe, en présence de son président Jack Lang – qui fut l’emblématique ministre de la Culture de François Mitterrand –, l’ex-ministre libanais Marwan Hamadé et l’ambassadeur de la Ligue arabe, Nassif Hitti, ainsi que des plumes aussi talentueuses que l’académicien Amin Maalouf et le romancier Gérard Khoury, soulignent les multiples apports de Ghassan Tuéni dans des domaines aussi variés que les médias, la politique, la diplomatie et la culture.

Puis, le 26 septembre, c’est au Collège de France qu’officient encore Marwan Hamadé, Tarek Mitri, Nassif Hitti et Gérard Khoury, en compagnie de l’illustre historien Henry Laurens, de l’ambassadrice palestinienne Layla Chahid, des influents penseurs grec-orthodoxe et catholique Carol Saba et Andrea Ricardi, et de Karim Bitar, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et
stratégiques (Iris) et vice-président du Cercle des économistes arabes.

Quels fruits espérer de ces agapes intellectuelles et spirituelles ? Premier constat : on y retrouve toujours la marque des proches de Ghassan Tuéni, fidèles gardiens de sa mémoire… Il y a bien sûr Chadia, la compagne qui a adouci les terribles épreuves qu’a subies le disparu, et accompagné ses derniers moments ; il y a également Nayla Tuéni, la petite-fille, Marwan Hamadé, le beau-frère ; sans oublier Karim Bitar, le fils d’un ami, pour lequel Ghassan Tuéni éprouvait tant d’estime… Mais l’entreprise à laquelle ils s’adonnent, avec tant d’autres, consiste bien plus à transmettre un message, à poursuivre un combat, qu’à perpétuer l’image d’un homme, fût-il exceptionnel. Au-delà des paillettes du Festival al-Boustan et des lambris de vénérables institutions comme le Collège de France, la Fondation Ghassan Tuéni veut mobiliser systématiquement les intellectuels aux idées novatrices, voire sulfureuses – tels Samir Frangié, Roger Assaf, Philippe Aractingi – ainsi que les jeunes, étudiants et lycéens ; tous sont encouragés à débattre. Citons, dans cette perspective : un hommage collectif à Ghassan Tuéni, réalisé par les élèves de l’école publique Jaber al-Ahmed al-Sabbah, de Ras-Beyrouth, en octobre 2012 ; la présentation du documentaire Une terre pour un homme, suivie d’échanges, en classes de 4e et de seconde des Sœurs de Saint-Cœur Aïn-Najm, le 17 mai 2013 ; l’exposition Ghassan Tuéni, orchestrée par la classe de CM2 à l’International College de Aïn-Aar, le 6 juin 2013 ; les tables rondes organisées à Beyrouth aux Salons du livre francophone et aux Salons du livre arabe, de novembre 2012 à décembre 2013…

Le message que la Fondation veut transmettre aux nouvelles générations et à l’intelligentzia, conformément aux vœux de Ghassan Tuéni, est limpide : il faut promouvoir d’urgence le Liban de demain, un Liban ancré dans son identité arabe et largement ouvert sur la Méditerranée, islamo-chrétien, convivial et débarrassé de ses archaïsmes. Il n’est pas indifférent de souligner chacun des éléments de ce « credo tuéniste » : arabité, pluralisme, modernité…

Ghassan Tuéni aimait à raconter que son père lui avait choisi son prénom en hommage à la grande tribu arabe chrétienne des Ghassanides, distingués dans la période antéislamique pour leur bravoure et pour leurs prouesses poétiques. Orfèvre de la langue arabe, Ghassan Tuéni ressentait par ailleurs avec acuité le drame des Palestiniens. Layla Chahid rappelle qu’il avait démarré sa carrière journalistique comme correspondant de guerre en Palestine, en 1948 ; et il n’a jamais cessé de réfuter les arguments du lobby pro-israélien aux États-Unis, comme étudiant à Harvard ou, quatre décennies après, comme ambassadeur à l’ONU (de 1977 à 1982).

En fait, c’est une foi inébranlable – d’essence religieuse mais aussi philosophique – conjuguée à une longue expérience, qui éclaire les convictions de Ghassan Tuéni, son parcours et cette ténacité proverbiale que sa Fondation s’efforce à ce jour d’insuffler à la jeunesse. Imprégné des théories d’Emmanuel Kant (1724-1804), que lui a magistralement enseignées son professeur à l’AUB, Charles Malek – lui aussi ancien d’Harvard, associé à la rédaction de la Charte des droits de l’homme de l’ONU avant de prendre les rênes de la diplomatie libanaise –, Ghassan Tuéni en a hérité la rigueur morale, la radicalité de l’engagement et la passion pour la liberté. Il a développé une allergie pour la violence, quels qu’en soient les prétextes. D’où son rejet de la peine capitale et ses ruptures successives : avec le Parti populaire syrien (PPS), son amour de jeunesse, après l’assassinat du président du Conseil Riad el-Solh, en 1949 ; avec le président Camille Chamoun, après les sanglants événements de 1958 ; avec la deuxième intifada palestinienne, quand elle recourt aux attentats-suicide…

On est enfin frappé par le caractère extrêmement articulé des cinq questions et des sept propositions que Ghassan Tuéni a léguées aux générations montantes, et que la Fondation s’efforce de populariser. Y sont citées, notamment : l’extraordinaire « résilience » des Libanais, malgré les occupations multiples qu’ils ont subies ; « l’irremplaçabilité » du Liban, seul laboratoire au monde de la convivialité islamo-chrétienne dans un cadre démocratique ; et les retombées fatales qu’entraînerait une division du Liban, dans un environnement qui ne manquerait pas d’exploiter toute discorde pour provoquer la disparition pure et simple du pays du Cèdre. Cette dernière mise en garde paraît d’une actualité brûlante, alors que se multiplient aujourd’hui les appels en faveur d’un nouveau découpage électoral épousant les clivages religieux, et pour un Liban « fédéral » dont chacune des composantes pourrait s’auto-administrer « selon ses propres valeurs ». Paradoxalement, ces projets aux antipodes de ceux de Ghassan Tuéni sont eux aussi promus par un brillant théoricien libanais de confession grecque-orthodoxe, disciple (et neveu) de Charles Malek.

Que faut-il retenir de ce qui précède ? Par ses idées et à travers la Fondation qui ne cesse de les diffuser, Ghassan Tuéni est plus que jamais vivant, présent dans ce débat existentiel que poursuivent ses compatriotes bien-aimés.

© Reuters

Marwan Hamade, intervenant, face à Nassif Hitti (à d.), Gérard Khoury (au centre) et le professeur Henry Laurens (à g.)

Au premier rang (à d) l’ambassadeur Charles Henri d’Aragon et derrière lui Chadia Tuéni