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Au service de la beauté

Zeina Saleh Kayali de Sep 8, 2017 - 10:57 dans Société et culture

Architectes d’intérieur et décorateurs, Joseph Achkar et Michel Charrière nous racontent leurs parcours et leurs envies.

Célèbres pour leurs restaurations de demeures anciennes, Joseph Achkar et Michel Charrière viennent de se voir confier la remise en état de l’Hôtel de la Marine, Place de la Concorde à Paris.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est cet Hôtel de la Marine à Paris ?
C’est l’un des deux grands palais conçus pour orner la place Royale commandée par Louis XV au XVIIIe siècle. Réalisé par l’architecte Ange-Jacques Gabriel, l’édifice, à son ouverture en 1774, abrite l’administration du Garde-Meuble de la couronne.

En quoi est-ce une première pour vous ?
Jusqu’ici, nous avons surtout restauré des demeures anciennes, palais, hôtels particuliers, mais à l’exclusion de tout bâtiment commercial. Et voilà que l’on nous propose l’un des bâtiments publics les plus prestigieux ! Le rêve de tous les architectes !

Quand on dit « garde-meuble », s’agit-il uniquement de mobilier ?
Non, pas du tout. Il s’agit également de bronzes, de joyaux, d’étoffes parfois aussi précieuses que les bijoux, d’armes… Sous Louis XV, le garde-meuble de la couronne est ouvert au public une fois par semaine, alors que, jusqu’ici, seuls les ambassadeurs avaient le droit de le visiter. L’Europe entière va se déplacer pour voir ces trésors.

Les lieux ont-ils été détériorés pendant la révolution ?
Miraculeusement non. La marine en a hérité et c’est l’un des très rares bâtiments de l’ancien régime à n’avoir pas été pillé par les révolutionnaires. De plus, ses archives ont été extraordinairement bien conservées, ce qui constitue pour nous une fabuleuse mine d’information.
Nous avons donc retrouvé tous les inventaires, les couleurs d’origine, le descriptif détaillé des objets, des étoffes, les réfections, les changements, bref un formidable moyen de tout reconstituer à l’identique, y compris de récupérer certains meubles éparpillés çà et là dans des musées ou des administrations. Nous sommes déjà en négociation avec le musée de Boston qui va nous prêter certaines pièces qu’il a acquises. Nous sommes en présence du seul et unique bâtiment avec ses couleurs d’origine, ses décors d’origine et son mobilier d’origine. C’est absolument unique.

C’est en effet votre « marque de fabrique » que de vouloir absolument respecter l’esprit et l’époque d’un lieu que vous avez à restaurer…
Absolument. Le problème des décorateurs, c’est de vouloir mettre leur empreinte là où ils vont. Or, chaque époque, chaque pays, chaque ville a sa particularité, ses caractéristiques propres. Vous ne pouvez pas traiter un palais du XVIIIe siècle à Venise comme un château du XIXe siècle romantique en Bavière ou comme une maison de style ottoman à Beyrouth. Leurs âmes, leurs styles sont différents et il convient de les respecter.

Est-ce une forme de travail sur la mémoire ?
Oui, la mémoire, le style, l’époque… Et nous sommes toujours tristes de constater qu’au Liban les maisons anciennes se font de plus en plus rares. Certaines personnes considèrent qu’il suffit de conserver les ruines phéniciennes ou romaines des sites comme Byblos ou Baalbek, mais ne voient pas l’utilité de restaurer les maisons anciennes. Or, c’est le vrai patrimoine d’un pays, celui qui renseigne sur la vie quotidienne, l’art de vivre, les habitudes à une époque déterminée.

Avez-vous des projets au Liban ?
Oui, en ce moment nous travaillons avec quelqu’un qui a acheté douze maisons anciennes au bord de la mer à Jounié. Nous avons eu le plus grand mal à le convaincre, d’une part, de ne pas les détruire pour construire des immeubles à la place et, d’autre part, de ne pas remblayer sur la mer et construire en face, comme la loi – inique – l’y autorise.

Comment avez-vous procédé ?
Nous avons fait jouer l’argument économique, car l’esthétique ou artistique n’est hélas pas de mise ! Nous avons convaincu ce monsieur que ces maisons anciennes subiraient une déperdition financière terrible si la moindre construction les obstruait. Il a entendu raison et a compris que, pour conserver une valeur commerciale à ces maisons, il fallait les conserver à l’identique !

Et vos autres projets ?
À Paris, nous restaurons un hôtel particulier du XVIIe siècle appartenant à un grand designer. Le pari consistait à le convaincre de garder les lieux intacts alors que le mobilier sera entièrement contemporain !

Ce sera pour le moins étrange…
Oui, mais pour nous l’éclectisme est une valeur très importante. Ne pas condamner d’emblée une époque, mais savoir s’adapter. On peut aimer l’art contemporain, tout en conservant un écrin de 1630. Ce n’est pas incompatible, au contraire.