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Assia Djebar, la mémoire au féminin

Editor de Nov 17, 2015 - 13:57 dans Société et culture

Assia Djebar, née Fatma Zohra Imalayene, auteure, cinéaste et historienne, est la première personnalité maghré- bine à être élue à l’Académie française. Reconnue à l’échelle mondiale, cette écrivaine et professeur universitaire a vu ses livres traduits dans une vingtaine de langues.

Grâce ses multiples œuvres littéraires et cinématographiques, elle a permis aux lecteurs de dé- couvrir l’importance de la culture orale, la mémoire féminine et l’identité multiculturelle ancestrale de la société algérienne.

Née en 1936 dans un village des montagnes de Chenoua, à 100 kilomètres d’Alger, la romancière a suivi un parcours scolaire brillant. Elle intègre la prestigieuse École normale supérieure (ENS) de Sèvres en 1955 et suit des études supérieures en histoire. Elle enseigne l’histoire moderne et contemporaine du Maghreb à la faculté de Lettres de Rabat et à l’université d’Alger entre 1959 et 1962.

En 1995, elle intègre Louisiane University, dans laquelle elle dirige le Centre d’études françaises et francophones. En 2001, elle intègre la New York University et en 2002, elle est nommée Silver Chair Professor. Assia Djebar a publié son premier roman La Soif, chez Julliard, à l’âge de 21 ans. Un roman dans lequel l’auteure mêle fiction et faits historiques, tout en relatant des histoires qui transgressent les tabous et les non-dits dans un société repliée sur elle-même.

« Elle avait l’audace dans son écriture en touchant à des textes sacrés  », confie Amel Chaouati, la fondatrice de l’association Le Cercle des amis d’Assia Djebar. De son côté, Nelly NouryOssia, professeur assistante au département de langue française classique et moderne à l’université de Houston, et ancienne assistante d’Assia Djebar à l’université de New York, nous confie : « J’enseigne le français et les cultures francophones dans une université américaine et il est inenvisageable de penser au travail scripturaire féminin sans relire et faire lire Assia Djebar qui a effectué une double transgression : prendre la plume pour s’écrire, retranscrire les voix de ses aïeules oubliées et également s’immiscer dans une scène littéraire masculine et Blanche en publiant en 1957 son premier roman, La Soif, qui relate des intrigues amoureuses alors que la bataille d’Alger bat son plein. »

À travers ses œuvres, Assia Djebar a exprimé ses opinions, ses engagements et ses combats contre la régression et la misogynie. Elle est considérée par de nombreux lecteurs comme la voix de l’émancipation des femmes des sociétés musulmanes, notamment celle de ses compatriotes.

Héritage. Historienne, elle a accordé une attention particulière au travail de mémoire, à l’histoire de son pays, riche de son héritage identitaire multiculturel. Pour Amel Chaouati, ses œuvres ont été une découverte bouleversante, car l’auteure lui a permis de mesurer « la profondeur du vide de la pensée des générations d’Algériens de l’indépendance, dépossédées d’un héritage intellectuel et historique aujourd’hui responsable d’une crise d’identité ».

Amel Chaouati affirme que la lecture de Vaste est la prison a été son premier choc littéraire. «   L’œuvre d’Assai Djebar a contribué à transformer radicalement le cours de ma pensée et ma manière de regarder le monde. Jusque-là, mon regard était celui qui m’a été imposé par l’idéologie familiale, religieuse, institutionnelle et politique. Une pensée basée essentiellement sur l’endoctrinement, à laquelle j’adhérais sans critiquer et sans jamais rien remettre en cause, comme si le savoir profane et le savoir sacré ne faisaient qu’un. Ma pensée n’était en réalité pas la mienne mais celle des autres », souligne Amel Chaouati dans Lire Assia Djebar.

Considérée comme une des grandes figures de la littérature francophone, l’immortelle a aussi réalisé de nombreux longs métrages pour lesquels elle a obtenu des distinctions, comme le prix de la critique internationale à la biennale de Venise en 1979 et le prix du Film historique du festival de Berlin en 1983. Ses films documentaires évoquent la cause des femmes, exclues de la scène publique et de l’écriture de l’histoire de leur pays. Lors d’un entretien accordé à Wassyla Tamzali, Assia Djebar affirmait que son intérêt pour le cinéma a été nourri par la litté- rature orale. « Tant que j’étais en littérature, je pouvais échapper par l’imagination à cet enfermement des femmes », confiait-elle. « Assia Djebar nous conduit, plus qu’à une réflexion sur l’histoire, à une réflexion sur la femme, plus encore d’ailleurs que sur la femme algérienne. Mais peut-on dissocier les deux ré- flexions  ?  », s’interroge Wassyla Tamzali dans Lire Assia Djebar.

« Je pense que la lecture des chefs d’œuvres d’Assia Djebar est un trésor inestimable pour débusquer les stéréotypes néoorientalistes dont les médias grand public raffolent », explique Nelly Noury-Ossia qui considère l’académicienne comme son guide dans les pensées et les recherches.«  Pour Assia Djebar, il ne s’agit pas de pleurer sur le sort des Algériennes et de les victimiser, mais plutôt de mouvoir le corps de ces femmes à l’intérieur même de cet espace quadrillé. En d’autres termes, elle ne dénonce pas simplement cet ordre établi, mais part de ce contexte socié- tal pour frayer un chemin aux protagonistes féminines qui ne résignent pas à s’ensevelir dans les harems-tombeaux. »