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ALGÉRIE Des avancées pour les femmes

Hakima Kernane - mai 4, 2017 - 05:42 - Société et culture

L’évolution de l’arsenal juridique en faveur des femmes mis en œuvre par les pouvoirs publics va-t-il permettre une évolution positive de la condition féminine en Algérie ?

Au cours de ces dernières années, la législation en faveur des femmes a connu une évolution positive en Algérie. De nouvelles lois ont été promulguées permettant une meilleure représentation dans les deux Assemblées élues et protégeant les femmes contre les violences physiques et psychologiques.
Mais ces avancées louables ne sont-elles pas entravées par la persistance, voire l’accentuation, de la mentalité conservatrice islamiste qui, selon de nombreux témoignages, empêcherait l’épanouissement total des femmes au sein de la société ?
Les avis sont quasi unanimes : ces lois sont en décalage avec les pratiques sociales. La résistance des courants conservateurs est bien réelle, mais les Algériennes sont confiantes, car, selon elles, la progression du statut personnel des femmes est inéluctable. La mobilisation n’a jamais faibli. Bien au contraire, elle prend de l’ampleur.
En effet, d’après les témoignages que nous avons recueillis, les Algériennes ne sont prêtes à baisser les bras. L’intimidation des islamistes conservateurs ne fait que retarder l’échéance et encourage les militantes à poursuivre leurs actions afin que la femme algérienne retrouve toute sa place dans la société.
« Ce qui dérange le courant conservateur, c’est le rejet des pratiques conservatrices rétrogrades régissant le statut personnel de la femme. Elle peut devenir avocate, juge, médecin si elle veut, à condition qu’elle demeure sous la tutelle de son époux, son frère et plus généralement de la société », confie Narimane, une cadre supérieure dans une entreprise privée.
Le 5 mars 2015, le Parlement algérien a voté un amendement à la loi pénale criminalisant les violences faites aux femmes, une première dans le pays.
L’Algérie est le deuxième pays du Maghreb (après la Tunisie) à avoir adopté une loi préconisant des peines de prison – de un à vingt ans selon les blessures, et la réclusion à perpétuité en cas de décès – pour quiconque porte volontairement des coups à son conjoint. Le nouveau texte prévoit aussi des peines de six mois à deux ans pour « quiconque exerce sur son épouse des contraintes afin de disposer de ses biens et de ses ressources financières ».
Ce nouveau texte concerne aussi le harcèlement verbal et psychologique au sein du couple, le harcèlement de rue et l’abandon de famille. Cette nouvelle législation a suscité la colère des élus conservateurs.
Ces derniers ont indiqué que ce texte représente « une intrusion dans l’intimité du couple ». Naamane Belaouar, un élu de l’Alliance pour l’Algérie verte (une coalition de partis d’obédience islamiste), considère que cette loi « est contraire aux préceptes coraniques et vise la dislocation de la famille ». Dans le même contexte, cette idéologie religieuse conservatrice qualifie le féminisme de « concept occidental ».

Nouveaux textes de lois. Constatant le rejet du courant conservateur, nous nous sommes intéressés à la question de l’application de ces nouveaux textes de lois. Comment sont-ils perçus par les femmes ? La nouvelle législation sera-t-elle favorable à l’amélioration de leur vie quotidienne ?
Les associations féministes – Réseau Wassila, SOS femmes en détresse, Association Tharwa N’Fadhma N’soumer – qui sont actives sur le terrain, revendiquent des lois égalitaires au sein du couple, dans la sphère politique et au travail. Elles considèrent que la violence faite aux femmes constitue un véritable fléau sociétal.
« Lorsque les femmes subissent des violences du mari ou du frère, elles peuvent déposer une plainte, désormais la législation permet les arrestations. Seulement, les femmes restent en situation de vulnérabilité en raison de manque de moyens financiers et parfois par peur des représailles morales et sociétales. De ce fait, une société conservatrice ne facilite pas l’application rapide de l’arsenal juridique mis en place par le gouvernement », nous confie Racha, cadre dans un groupe public.
Dans un reportage intitulé Tabous et Interdits et réalisé par TV5 Canada en 2016, Meriem Bellala, présidente de l’association Femmes en détresse confirme la difficulté de la mise en application des nouvelles lois. « La loi contre les violences faites aux femmes a été votée, mais elle n’est pas encore appliquée, car elle est remise en cause par les courants conservateurs. La question du statut de la femme est un enjeu très important en Algérie, depuis toujours », a-t-elle affirmé.
En 2015, lors de la célébration de la Journée internationale de la femme, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a appelé à la réforme du code de la famille. Voté en 1984 et amendé en 2005, ce code, inspiré par les pratiques religieuses de la charia, est rejeté par les Algériennes.
Malgré les amendements apportés en 2005, les femmes aspirent à des droits plus justes et plus égalitaires avec les hommes. En effet, depuis trois décennies, elles se révoltent contre un système patriarcal qui perdure. « Le code de la famille est en contradiction totale avec l’article 29 de la Constitution algérienne, car la loi fondamentale stipule l’égalité de tous devant la loi », explique Nouria, chef d’entreprise.

Révision du code. Les avancées enregistrées lors de la révision du code de la famille en 2005 concernent essentiellement la priorité pour la garde des enfants accordée à la mère divorcée, car cette dernière revenait automatiquement au père auparavant et l’obligation pour le père d’assurer le logement à ses enfants mineurs.
Les courants traditionalistes sont fortement hostiles à toute révision du statut personnel de la femme. Les dispositifs contenus dans le code de la famille sont fondés sur la négation des droits de la femme concernant divers aspects : le mariage, le divorce et l’héritage.
L’article 56, par exemple, indique que la mère perd le droit de garde de son enfant en cas de remariage. Le même code stipule que la femme, reléguée au statut de mineure, a besoin d’un tuteur pour se marier.
« Les amendements apportés en 2005 constituent une avancée, mais maintiennent encore la femme sous tutorat. Ce qui inacceptable lorsqu’on constate que plus de 40 % des magistrats exerçant dans le pays sont des femmes », souligne Nadia, cadre dans un établissement bancaire.
La question des droits des femmes divise la classe politique. Dans un contexte de contestations sociales, survenues en 2012, les pouvoirs publics ont misé sur des réformes politiques.
L’occasion était propice pour répondre à une des attentes majeures de la population : la mise en œuvre d’une révision de l’arsenal législatif sur lequel reposent les règles de l’exercice démocratique et le choix des citoyens. Parmi les avancées visées se trouve la possibilité de donner une place plus importante à la femme dans les instances politiques et une meilleure représentation dans les deux Assemblées élues.
La loi organique du 12 janvier 2012, adoptée en application de l’article 31 bis de la Constitution, qui stipule : « L’État œuvre à la promotion des droits politiques de la femme en augmentant ses chances d’accès à la représentation dans les assemblées élues », a fixé les modalités permettant d’instaurer un quota sur les listes électorales.
Ainsi, lors des élections législatives du 10 mai 2012, 146 femmes ont été élues à l’Assemblée populaire nationale (APN), soit un taux de 31,6 %.

Une première dans le monde arabe. Néanmoins, cette forte présence dans les institutions législatives et sénatoriales, considérée comme une première dans le monde arabe, pourra-t-elle permettre aux Algériennes d’accéder à plus d’autonomie et à consolider le principe de l’égalité à tous les niveaux ? Lors de l’indépendance du pays, les gouvernements
successifs ont mis en place une politique éducative basée sur la scolarisation massive des filles. Selon les statistiques officielles du ministère de tutelle, la représentation des femmes dans l’enseignement supérieur est évaluée à 50 % de l’effectif. Dans les disciplines comme les lettres et les sciences sociales, ce taux a atteint plus de 60%.
Dans le milieu professionnel, on note une forte présence des femmes puisqu’elles occupent des postes dans divers secteurs dont la santé, l’éducation, l’administration et la justice. Et pour cause, l’éducation des filles a permis l’ascension progressive des femmes dans la vie active depuis des décennies. Aujourd’hui, plus de 42 % des magistrats sont des femmes.
Au plan social, on constate aussi une évolution confirmée. Le temps du mariage forcé est quasi révolu et l’âge moyen du mariage est situé autour de 30 ans, ce qui représente la moyenne enregistrée dans les pays occidentaux. « Il y a eu une émergence spectaculaire des femmes, notamment dans la sphère professionnelle. Les femmes progressent partout », a souligné Soumia Salhi, militante féministe et ancienne présidente de l’Association pour l’émancipation des femmes (AEF) dans un entretien accordé au journal Le Monde. « Nous avons aujourd’hui besoin de lois justes et égalitaires, mais aussi des politiques pour changer les pratiques et les mentalités et donner aux femmes les possibilités de leur épanouissement », a-t-elle affirmé.

Renforcer les droits.
Dans une lettre adressée aux femmes et lue par Mounia Meslem, ministre de la Solidarité, de la famille et de la Condition de la femme, le président algérien a indiqué que des mesures législatives permettant « de renforcer et de préserver les droits de la femme algérienne et sa place dans la société » seront mises en œuvre. Pour cela, le président a ordonné aux différents acteurs concernés par le projet de lutter contre « la persistance des us et coutumes liés au conservatisme et à l’obscurantisme qui persistent à violer les droits de la femme, à troubler leur exercice et à entraver son autonomisation économique et sociale ».
La révision du code de la famille divise la classe politique. D’un côté, les partis progressistes comme le Front des forces socialistes (FFS) et le Parti des Travailleurs (PT) plaident pour l’abrogation du code de la famille. D’autre part, les partis conservateurs d’obédiences islamistes comme le Mouvement de la société pour la paix (MSP)
souhaitent que ce dernier demeure inspiré de la loi islamique.
Le mouvement associatif féministe, quant à lui, lutte pour en finir avec le patriarcat. Fadela Chitour, membre du Réseau Wassila – un mouvement qui fédère plusieurs associations de défense des droits des femmes – plaide pour l’abrogation totale du code la famille.
Une confrontation sociétale entre les deux courants, conservateur et progressiste, prend de l’ampleur en raison de l’évolution de l’arsenal juridique et la multiplication des courants conservateurs qui gagnent du terrain. Cela dit, l’islamisation massive de la société s’est-elle opérée par convictions religieuses ou est-elle édictée pour contourner les pressions sociales exercées sur les femmes ?
Hamid, professeur de lettres à l’Université d’Alger, le confirme : « Les interdits ont toujours été présents dans la société algérienne, mais on pouvait les transgresser, aujourd’hui c’est plus difficile. L’islamisation de la société est plus visible même si cette dernière est plus significative dans le paraître que les convictions profondes. »
Conscient de la résistance sociétale, le gouvernement a opté par la stratégie de changement graduel en offrant aux femmes les premiers instruments législatifs leur permettant de lutter plus efficacement contre les injustices y compris dans la sphère privée. Le chemin est semé d’embûches, mais les Algériennes sont confiantes : l’arrivée sera victorieuse.