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Vents contraires au ministère

Editor de Déc 12, 2013 - 17:56 dans Politique

Vents contraires au ministère

Jadis véritable boîte noire, le département des Affaires étrangères est devenu un livre ouvert dont les soubresauts s’étalent dans les journaux et dans les émissions télé et radios.

Par Moncef Mahroug, Tunis

révolution

« Le 14 janvier 2011, un groupe s’est constitué spontanément pour rédiger un communiqué, dans lequel nous avons exprimé notre adhésion à la révolution », rappelle Hamed ben Brahim

Ala faveur de la chute du régime Ben Ali, les fonctionnaires-diplomates se sont mobilisés pour obtenir l’amélioration de leurs conditions de travail en Tunisie et à l’étranger. « Avant nous n’avions pas droit à la parole, donc nous souffrions en silence », note Hamed ben Brahim, secrétaire général du syndicat de base au ministère des Affaires étrangères.

Attentifs, à l’instar de la grande majorité des Tunisiens, aux événements dans le pays, surtout à partir du suicide par immolation de Mohamed Bouazizi, 17 décembre 2011, les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères (AE) basculent au même moment que leurs concitoyens. « Dans l’après-midi du 14 janvier 2011, un groupe s’est constitué spontanément pour rédiger un communiqué, rendu public le lendemain, dans lequel nous avons pris nos distances avec le régime, exprimé notre adhésion à la révolution, diagnostiqué la situation de notre département, appelé notamment à la fin du favoritisme », rappelle Hamed
ben Brahim.

Dans la foulée, les 1 500 fonctionnaires créent vingt-quatre heures plus tard leur syndicat – l’un des premiers avec celui du ministère de l’Intérieur à voir le jour dans la fonction publique –, se donnant ainsi les moyens de faire entendre leur voix et d’œuvrer au règlement des nombreux problèmes hérités de l’avant 14 janvier 2011 et de ceux apparus depuis. Mais l’exercice va s’avérer plus difficile que prévu.

Premier objectif visé : mettre fin à l’aspect le plus révoltant de la gestion passée : la politisation. Une anecdote prête à l’ex-président une haine viscérale contre ce ministère, sentiment qu’il aurait conçu le jour où l’ambassadeur de Tunisie en Pologne qu’il était – à la fin des années 1970 – s’est senti humilié qu’un fonctionnaire le fasse attendre.

Promotions. Une fois devenu président, Ben Ali se serait, selon certains, vengé de cette personne, en retardant l’accession à de plus importants postes de responsabilités, et du ministère dans son ensemble, en empêchant l’amélioration des conditions de travail. Ce que conteste un homme d’affaires jadis proche du régime Ben Ali : « les problèmes d’avancement et de promotion ne sont pas particuliers au ministère des AE. Le gouvernement, alors dirigé par Mohamed Ghannouchi, voulait réformer l’administration dans son ensemble avant de modifier, en vue de les améliorer, les statuts des différentes catégories
de personnel ».

Irréfutable, elle, la politisation du ministère, avec la nomination d’anciens responsables politiques – ministres notamment – à la tête de la plupart des ambassades a pris des proportions incroyables. « À un moment donné, 65 % de nos 85 ambassades étaient dirigées par des politiques », se plaint un syndicaliste. Son système étant basé sur le clientélisme, Ben Ali a utilisé ces postes pour
récompenser certains et « dédommager » d’autres après la perte d’une position importante, afin de garantir leur maintien dans le giron du pouvoir. L’ancien président a également parfois accordé un poste d’ambassadeur à des fins « humanitaires ». Au moins un ancien ministre a reçu ce genre de cadeau pour pouvoir se faire soigner dans de meilleures conditions à l’étranger.

Certains de ces parachutés se sont retrouvés à la tête du ministère des AE lui-même. Sur les onze ministres ayant piloté ce département sous Ben Ali, quatre sont des politiques. Dont un certain Abdelwaheb Abdallah (familièrement appelé « AA » par les Tunisiens), qui a à son actif le plus long parcours à la tête du ministère des AE – quatre ans et demi –, juste derrière un pur produit de ce département, Habib ben Yahia, cinq ans au compteur, actuellement secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe, basée à Rabat.

« AA » est le politique le plus en vue de l’ère Ben Ali à avoir dirigé ce ministère et dont les gens de la maison n’oublieront certainement pas de sitôt le passage. Car il ne se privait pas de passer un savon à qui osait le contrarier. En oubliant de couper le micro, les techniciens ont permis un jour à l’écho de la colère du ministre préféré de Ben Ali contre des ambassadeurs de se répandre dans les couloirs.

Les politiques bombardés à la tête d’ambassades sont « souvent des gens compétents et dotés de grandes qualités humaines », admettent certains au ministère, sous couvert d’anonymat. D’ailleurs, à l’exclusion d’un écart de conduite d’un employé contre un ambassadeur dans un pays d’Europe centrale, le changement de régime n’a provoqué aucun mouvement hostile contre les « intrus ». N’empêche, le parachutage est vécu par les diplomates de carrière comme une injustice, puisque privant bon nombre d’entre eux de la consécration idéale de toute carrière diplomatique : une ambassade.

C’est pour cette raison que les fonctionnaires ont exigé et obtenu rapidement du Premier ministre Mohamed Ghannouchi, après la chute de Ben Ali, le rapatriement de tous les ambassadeurs politiques.

Nouvelle règle. Le gouvernement suivant, piloté par Béji Caïd Essebsi s’est conformé à cette nouvelle règle, qui a souffert d’une seule entorse : la nomination en juillet 2011 de Rafaa ben Achour, ministre délégué auprès du Premier ministre, à la tête de l’ambassade de Tunisie à Rabat. Ben Ali est également coupable, aux yeux de ses employés, d’avoir affaibli ce ministère en l’amputant des départements de la coopération internationale et de l’émigration « qui relève normalement des affaires consulaires », estime un autre responsable.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des reproches, Ben Ali n’a pas eu à leurs yeux dans le domaine diplomatique l’ambition d’un Bourguiba. « À la différence de son prédécesseur, qui croyait en la capacité et en la nécessité pour la Tunisie de jouer un rôle sur la scène internationale, Ben Ali adoptait un profil bas. » Avec l’avènement du règne de la Troïka, d’autres problèmes ont fait leur apparition. Le premier a été l’absence quasi totale de communication et, surtout, de collaboration entre le ministre Rafik Abdessalem et le ministère. Le nouveau ministre des AE – par ailleurs gendre de Rached Ghannouchi, président d’Ennahda – est en effet arrivé à la fin de décembre 2011 flanqué de cinq conseillers avec lesquels il a « géré tous les dossiers sans en référer à l’administration ou collaborer avec elle », regrette un jeune fonctionnaire. Qui se plaint d’un dédain similaire de la part de la présidence de la république que semble confirmer un récent incident.

À l’occasion de la 68e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le ministère avait préparé un projet de discours que le chef de l’État devait prononcer devant ses pairs à New York. Finalement, ses conseillers ont ignoré superbement ce texte et en ont élaboré un autre. La marginalisation dont les fonctionnaires du ministère des AE se plaignent s’est traduite, selon leur syndicat, par « l’absence de communication entre la présidence de l’administration, le ministre en l’occurrence, et le reste du ministère ».

Méfiance. Rafik Abdessalem a suspendu les réunions de staff où toutes les questions se discutaient jadis. Cette méfiance mutuelle prend racine dans un passé très lointain. Quand les gouvernants d’aujourd’hui qui sont les opposants d’hier militaient contre le régime Ben Ali et étaient de ce fait étroitement surveillés et, selon eux, combattus par les ambassades de Tunisie.

À l’appui de ces accusations, le fac-similé d’un rapport avait opportunément fuité à la fin de juillet 2012 dans la presse locale. Il prouve qu’un ambassadeur en poste en Turquie dans les années 2000 avait tout fait pour empêcher MM. Rached Ghannouchi, Lotfi Zitouna (conseiller politique dans le gouvernement Jebali) et Moncef Marzouki – qu’il qualifie d’« extrémistes » et même de « terroristes » – d’entrer dans le pays pour assister à un congrès sur l’islamophobie. L’ambassadeur en question, qui avait par la suite réintégré le ministère des AE, a perdu le poste qu’il occupait, à l’arrivée de Rafik Abdessalem. Bien que son frère fasse partie du gouvernement de la Troïka.

Ces pratiques du passé feront dire à Moncef Marzouki, une fois président, que les missions diplomatiques tunisiennes sont des « ministères de l’Intérieur à l’étranger ». Une accusation que récuse le syndicat de base de ce département.

Continuant sur sa lancée, le nouveau ministre met sur la table des accusations de corruption qu’il charge deux commissions de vérifier. Il présente les conclusions en août 2012 : 14 affaires de corruption « administrative et financière » ont été mises au jour impliquant, d’après lui, trois anciens ministres et 45 autres diplomates et fonctionnaires.

Une affirmation que le secrétaire général du syndicat de base relativise. D’après lui, « on a épinglé des gens pour des broutilles. Par exemple, un ambassadeur s’est vu reprocher d’avoir investi dans l’achat d’une machine de sport pour l’ambassade ». Cette offensive de Rafik Abdessalem contre son ministère n’a semble-t-il pas été du goût du chef du gouvernement. Qui, contrairement à son ministre, assure un des anciens conseillers, « ne voulait pas froisser l’administration, car il voyait en elle un acquis qu’il fallait préserver ». Mais visiblement, il n’avait pas assez de pouvoir pour imposer sa vision.

S’il ne nie pas les pratiques du passé, Hédi ben Abbes – qui précise que les secrétaires d’État n’ont pas été associés par le ministre dans l’examen des accusations de corruption – estime quant à lui que « les diplomates sont des commis de l’État et à son service et qu’au même titre que les militaires ils obéissent à la hiérarchie ». Donc, pour l’ancien secrétaire d’État, « il est inconcevable, en dehors des infractions punies par la loi, de punir un diplomate qui n’a fait qu’exécuter des ordres ». Néanmoins, notre interlocuteur pense qu’il est important de mettre en place un dispositif pour « empêcher le retour de certaines pratiques ».

Désillusion. Le départ de Rafik Abdessalem, avec l’ensemble du gouvernement Jebali démissionnaire en février 2013, aurait pu et dû ouvrir une nouvelle page dans les relations entre l’exécutif et l’administration des Affaires étrangères. D’autant que le nouveau ministre, Othman Jerandi, est « made in MAE ». Mais huit mois après, la désillusion est au rendez-vous. « Le ministre ne décide de rien et ne peut pas appliquer les accords conclus, car il n’a aucun pouvoir. Ce n’est pas lui qui dirige le ministère, mais un des conseillers de Rafik Abdessalem demeuré en poste », accuse un cadre.

Malgré l’arrivée en mars 2013 d’un nouveau ministre, la méfiance entre les deux parties persiste. Elle est même aggravée par le blocage des négociations sur des dossiers professionnels comme les nominations la gestion des carrières et la réforme de ce département. Un blocage qui a amené le syndicat à déposer un préavis de grève pour le 8 novembre 2013. Le cas échéant, ce serait la première grève dans l’histoire de ce ministère.

Sur les nominations, un accord avait été conclu avec le deuxième gouvernement de transition, dirigé par Béji Caïd Essebsi, stipulant que les postes à l’étranger sont réservés quasi exclusivement aux seuls diplomates « maison ». Cet accord n’a subi qu’une seule entorse : la nomination en juillet 2011 de Rafaa ben Achour, ancien ministre délégué auprès du Premier ministre, ambassadeur à Rabat.

Une fois installée, la Troïka a quant à elle exigé et obtenu de pouvoir s’attribuer 15 % des postes d’ambassadeurs. « La Troïka a vu dans le ministère un gâteau à partager », reproche un syndicaliste. D’après lequel les trois partis de cette coalition n’ont de surcroît pas choisi « leurs » ambassades au hasard. « Ils ont opté pour celles se trouvant dans les pays où il y a de fortes communautés tunisiennes, donc un enjeu électoral, et évité les postes où le travail est trop compliqué, comme en Afrique et dans les zones de conflit. »

Allégeance. Aujourd’hui, même le choix des diplomates de carrière pour les postes d’ambassadeurs pose problème. D’après Hamed ben Brahim, certaines nominations auraient été faites « malgré notre opposition » car en violation du barème – basé sur un score prenant en considération les diplômes, l’ancienneté… – convenu par les deux parties. L’objectif de la Troïka, et plus précisément d’Ennahda, étant selon lui de gagner l’allégeance des bénéficiaires de ces gestes. Des accusations – et d’autres encore – auxquelles nous n’avons pas pu faire réagir le ministère.

Hédi ben Abbes est favorable à un changement radical dans ce domaine. Selon l’ancien secrétaire d’État, « il est indispensable de réviser les critères de nomination et de les inscrire de manière claire et transparente dans les statuts du corps diplomatique et de définir également des critères objectifs pour la progression des carrières, afin de mettre un terme ainsi à l’aléatoire dans ce domaine ».

Sur le fond, il est reproché à la Troïka ses « tâtonnements, improvisation et, par conséquent, absence de vision » dans le domaine diplomatique. Un constat sévère que confirme un ancien conseiller de Hamadi Jebali : « Les partis de la Troïka sont arrivés sans une vision ou une feuille de route pour la conduite de la diplomatie de la nouvelle Tunisie. »

Hamadi Jebali lui-même n’a pas fixé de cap lors de sa prise de fonction. Il a seulement défini de grandes lignes, reconnaît-on dans son entourage. De fait, lors de la présentation à l’Assemblée nationale constituante (ANC) du « programme de travail » de son gouvernement, il avait annoncé, en matière de politique étrangère, des efforts en vue de développer « les relations avec les pays amis ; l’environnement maghrébin, notamment les voisins libyen et algérien ; la consolidations des rapports avec “ les frères arabes ” ; et la dynamisation des liens avec l’Union européenne, les États-Unis d’Amérique et les espaces africain et islamique » ; et la poursuite du soutien de la Tunisie « à la cause palestinienne et à la défense des droits légitimes du peuple palestinien à recouvrer sa propre terre et à édifier son État indépendant avec pour capitale Al-Qods ».

Plus grave, le fonctionnement du ministère des AE a pâti de la désunion qui a régné entre les trois premiers responsables. D’après un fonctionnaire : « entre le ministre et les deux secrétaires d’État, c’était le règne du chacun pour soi ». Un constat que confirme l’ancien secrétaire d’État chargé de l’Amérique et de l’Asie. « Il y avait peu de coordination dans le travail, bien que chaque responsable ait déployé beaucoup d’énergie pour assurer au mieux le fonctionnement de son département. Cette absence de coordination avait des répercussions parfois négatives sur l’image du pays », admet-il.

Le chacun pour soi a également régné en dehors de ce département. « Chef du gouvernement, président de la république, présidents des partis politiques de la Troïka, et président de l’Assemblée nationale constituante, tous faisaient de la diplomatie sans la moindre ligne directrice pré-établie qui aurait permis de pallier le manque de coordination », analyse Hédi ben Abbes. L’expérience qu’il a vécue pendant quatorze mois au ministère des AE a permis à cet universitaire doublé d’un chef d’entreprise d’en connaître les forces et les faiblesses. « Ce département a des atouts indéniables, principalement un personnel de qualité. En revanche, les méthodes de travail, les process de traitement et de circulation de l’information souffrent de carences et parfois de dysfonctionnements. » Conclusion : « Le ministère des Affaires étrangères doit obligatoirement être modernisé, notamment avec l’installation de process destinés à faciliter le travail et à optimiser le rendement, à commencer par le traitement de l’information », recommande notre interlocuteur.

Hédi ben Abbes pense également qu’il est nécessaire et urgent « d’accorder plus d’autonomie aux chefs de mission, qui doivent s’aménager un espace pour la réflexion et la production intellectuelle. Car par leur présence sur le terrain et du fait qu’ils sont imprégnés de la réalité, ils peuvent apporter un éclairage significatif ».

Analyse. D’ailleurs, l’ancien secrétaire d’État est tellement convaincu de l’importance de l’analyse dans un département comme les AE qu’il a été surpris par l’absence au sein d’un tel ministère « sensible et important d’une structure à même de proposer des stratégies, des visions et des analyses pertinentes, alors que notre région bouillonne d’événements importants et capitaux qui vont bouleverser toute la géopolitique régionale ».

Pour combler ce vide, Hédi ben Abbes a essayé de « monter un groupe de recherche associant jeunes et anciens diplomates ». Mais il avoue aujourd’hui n’avoir pas été en mesure de concrétiser ce projet « pour des raisons longues à expliquer ». Cet expert – qui s’est mis en congé de la politique, après avoir démissionné de son parti, le CPR – n’a pas pour autant abandonné cette idée : il œuvre actuellement à la création d’un think tank dont la mission et la spécialité font l’objet d’une profonde réflexion.

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