/ Politique / Une impasse politique

Une impasse politique

Editor de Oct 20, 2013 - 18:34 dans Politique

Une impasse politique

Le récent excédent budgétaire du Koweït n’a pas suffi à dissimuler les dissensions politiques internes, les problèmes non résolus avec l’Irak, ni une économie défaillante.

Par Jamie Etheridge, Koweït

luttes internes

La solution aux luttes politiques intestines pourrait être l’un des facteurs ayant un impact décisif sur le développement économique

du Koweït

Le Koweït a peu de choses à célébrer dix ans après la chute de l’ennemi juré, Saddam Hussein, dans l’Irak voisin. L’exaltation et l’optimisme à propos de l’avenir du pays ont tourné à l’aigre, face à une impasse politique interne continue, une stagnation économique et une incertitude quant à l’avenir. La solution aux luttes politiques intestines pourrait être l’un des facteurs ayant un impact décisif sur le développement économique du Koweït, mais les faiblesses structurelles, les divisions politiques internes, un probable changement de dirigeants, ainsi que les sources de tension avec l’Irak constituent des obstacles considérables à travers lesquels le Koweït devra se frayer un chemin.

Les problèmes du Koweït ne sont pas un produit du printemps arabe. L’émirat riche en pétrole se trouve au centre d’une renégociation prolongée de son contrat social, qui a débuté en 2006. Cette évolution bégayante, cependant, a un prix.

La chute de Saddam en 2003 a ouvert la voie à la relance économique du Koweït – pour la première fois depuis l’invasion de 1990, le gouvernement et la population se sentaient assez en sécurité pour envisager des investissements importants et des plans de développement.

Une économie en plein essor, étayée par des prix de pétrole élevés, a renforcé le sentiment d’optimisme et de confiance. Mais cet optimisme s’est évanoui quand une série de projets de grande envergure, comprenant une amélioration de l’infrastructure énergétique vieillissante du pays, de nouveaux ponts, routes, hôpitaux et mégapoles se sont trouvés bloqués au milieu de querelles politiques et d’allégations de corruption.

Les tensions entre le gouvernement et le Parlement – seule assemblée législative parmi les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à être entièrement élue – ont commencé à grandir, et plusieurs mouvements de protestation sont apparus. Peu à peu, des rassemblements de l’opposition, plus grands et plus bruyants, ont abouti en 2011 et 2012 à des affrontements avec les forces de sécurité, renforçant les craintes sur la stabilité du pays.

Lutte pour le pouvoir. Une lutte pour le pouvoir au sein de la famille régnante – déclenchée par l’accession d’un nouvel émir, Cheikh Sabah al-Ahmed al-Jaber al-Sabah – a encore aggravé la situation. L’émir venait, traditionnellement, de l’une des deux branches des Jaber et des Salem, principales lignées descendant de Moubarak le Grand (1896 à 1915), le titre étant partagé entre eux à tour de rôle. Cheikh Sabah al-Ahmed, cependant, a rompu cette tradition et a nommé deux autres membres de la branche Al-Jaber respectivement comme prince héritier et Premier ministre (le membre de la branche Al-Salem détenant le rang le plus élevé, cheikh Mohamed Sabah al-Salem al-Sabah a rempli les fonctions de Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, jusqu’à sa démission en octobre 2011).

Le conflit au sein de la famille régnante a ouvert la voie à une activité politique plus importante à presque tous les échelons de la société koweïtienne, jusque-là dominée par la famille régnante et par l’élite de la classe marchande sunnite. Les troubles ont renforcé des groupes auparavant marginalisés ou contenus, comme les islamistes sunnites et les tribus auparavant progouvernementales (disposant maintenant d’une majorité numérique), les deux groupes ayant gagné plus de sièges au sein du Parlement de 50 membres, au cours d’élections anticipées répétées. Le Koweït a organisé des élections parlementaires en 2006, 2008, 2009 et deux fois en 2012. L’opposition a tiré parti de la scène politique agitée et a recueilli un plus large soutien, particulièrement de la part des mouvements de jeunes, organisés sur Twitter.

La réforme démocratique a dominé le discours de l’opposition. Réforme pour autoriser les partis politiques (actuellement illégaux au Koweït), accorder au Parlement le pouvoir de choisir le Premier ministre (actuellement nommé par l’émir), de même qu’une plus grande transparence dans les budgets du gouvernement, les contrats et les appels d’offres, ainsi que des efforts plus importants pour limiter la corruption et la wasta, terme local utilisé pour qualifier l’influence ou les connexions.

Mais l’opposition est loin d’être unie et représente un large éventail d’orientations et de programmes politiques. Les partis politiques sont interdits, avec des groupes ou des « tendances » d’alliances décousues comprenant un système oppositionnel fluide. En 2009, les islamistes et les groupes tribaux avaient pris le pas sur l’activisme libéral, laïc et le plus souvent citadin qui avait été à la base d’un grand nombre des précédents mouvements de contestation.

Comme le notait un observateur local : « ce sont souvent les mauvaises personnes qui disent les bonnes choses ». En d’autres termes, les islamistes et les politiciens tribaux qui s’étaient approprié les slogans de réforme pour défier le gouvernement, mais dont le programme défend un système qui ferait plus reculer qu’avancer le système démocratique koweïtien.

Allégations de corruption

L’échec au Koweït est dû à la dynamique interne, la structure entre le gouvernement et le Parlement, avec le vote et la façon dont ce dernier est structuré. Il a dû composer avec l’augmentation du niveau de corruption et l’impact sur l’État et la culture », explique Shafeeq Ghabra, qui a été le premier président de l’Université américaine du Koweït, et qui est l’ancien directeur du Center for Strategic and Future Studies (le centre d’études stratégiques et prospectives) à l’Université du Koweït.

Les allégations de corruption ont atteint leur zénith à la fin de 2011 avec la démission du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères, sur fond de scandale à propos d’un dépôt bancaire. En août, le parquet a enquêté sur 14 membres du Parlement, se basant sur des allégations d’abord rapportées dans la presse locale arabe, selon lesquelles ils avaient reçu plus de 350 millions de dollars en « pots-de-vin politiques ». L’argent aurait été transféré par le gouvernement sur leurs comptes bancaires locaux et étrangers, avec une partie de cette somme acheminée à travers le ministère des Affaires étrangères.

Il en a résulté des années d’impasse politique, avec de nombreuses démissions forcées par le Parlement, une absence de coopération entre ce dernier et le gouvernement, des remaniements et des démissions ministérielles répétées, des recours aux tribunaux, ainsi que des décrets de l’émir concernant les questions électorales et, depuis 2006, cinq dissolutions du Parlement, suivies d’élections législatives.

Manque de confiance. Entre-temps, le peuple koweïtien était de plus en plus frustré, et l’économie stagnait, en raison d’un manque de confiance. Le Koweït, connu autrefois comme chef de file du Golfe, avait reculé loin derrière ses voisins du CCG.

Les élections législatives, en décembre 2012, ont apporté une vague de changements. L’opposition a boycotté les élections anticipées de décembre 2012 – en guise de protestation contre un décret de l’émir d’octobre 2012, réduisant le nombre de votes citoyens de quatre à un. Le boycott de l’opposition a eu pour résultat un glissement électoral en faveur des candidats progouvernementaux, créant potentiellement toutes les conditions pour un renouvellement de la coopération entre l’exécutif et le législatif.

Une nouvelle loi concernant les droits des sociétés est déjà à l’étude au Parlement, et après des années de désaccord, le gouvernement et les législateurs se sont provisoirement entendus, en mars dernier, sur une proposition controversée d’annuler les intérêts sur les prêts personnels des citoyens, d’un montant estimé à 6 milliards de dollars.

L’opposition politique continue de s’agiter, mais semble s’être essoufflée, à la suite des élections législatives de décembre. Plus important, des rumeurs circulent au Koweït sur le fait que le désaccord au sein de la famille régnante a été résolu, ou tout au moins mis de côté.

Le Koweït peut avoir rétabli une mesure d’équilibre politique avec le retour d’un Parlement allié. Cela ouvrira la voie à des progrès sur le front économique, ainsi que dans le développement. Mais de nombreux défis demeurent. Tout d’abord, les systèmes du Koweït sont révolus et inefficaces à presque tous les niveaux.

Comparé à d’autres pays en voie de développement, l’émirat est mal classé, que ce soit au niveau de l’infrastructure, de l’enseignement, de la santé ou du cadre juridique. Comme le souligne le Dr Ghabra : « Le Koweït fonctionne toujours avec les mêmes méthodes, la même mentalité, et une approche qui était de mise avant 1990. Les Koweïtiens ont changé, leurs attentes ont changé », mais la structure et le système du gouvernement n’ont pas suivi le rythme. La wasta et la corruption dominent, attisant le mécontentement, en particulier des Koweïtiens moyens qui n’ont pas les contacts d’affaires, politiques ou sociaux adéquats.

Une économie languissante, accompagnée d’un environnement économique morose, complique la scène politique. Le Koweït a enregistré un excédent budgétaire de 56,7 milliards de dollars pour les neuf premiers mois de l’année fiscale 2012/2013. L’excédent considérable était dû, selon la note de recherche de la National Bank of Kuwait (NBK) de mars 2013, à des revenus en hausse (en raison des prix mondiaux élevés du pétrole) ainsi que des dépenses limitées du gouvernement. NBK notait que les dépenses « bien au-dessous des moyennes historiques, étaient restées relativement modérées ».

Secteur public. De quelle manière sont réparties les énormes richesses du Koweït ? La question demeure sans réponse. Le gouvernement a tenté de lutter contre ce fait en élargissant les subventions et l’emploi dans le secteur public, et en offrant sporadiquement des cadeaux en espèces. « Le gouvernement a cherché à apaiser le mécontentement public en donnant davantage au secteur public, déjà hypertrophié et inefficace, que ce soit au niveau des emplois ou des salaires. Ces derniers ont grimpé, allant d’une proportion de 8 % des dépenses publiques en 2006 jusqu’à approximativement 13 % en 2011, ce qui représente une augmentation des salaires de plus de deux tiers en cinq ans », selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) de 2012 sur le pays.

Les discussions en cours au Parlement incluent une proposition pour un autre cadeau en espèces de 1 000 dinars koweïtiens (DKW) aux citoyens du pays ne bénéficiant pas de l’annulation de la dette. Mais alors qu’une plus grande politisation de la population est étroitement liée à la répartition des

richesses nationales, savoir de quelle façon sont décidés les contrats et les adjudications du gouvernement reste une question importante.

Le Koweït se rapproche aussi d’un tournant décisif potentiellement déstabilisant : celui d’un changement de dirigeants. À 83 ans, l’émir actuel n’a montré aucun signe de ralentissement. Mais son âge donne lieu à des préoccupations au sujet de la prochaine phase de l’évolution politique de l’émirat. La façon dont Al-Sabah gèrera la prochaine succession – si les rivalités et les déchirements internes sont alors véritablement résolus – sera la question clé.

Les troubles intérieurs ont marqué la dernière décennie au Koweït. Cependant, en regardant vers l’avenir, la relation de l’émirat avec ses voisins, et plus particulièrement avec l’Irak, va reprendre de l’importance.

Coopération positive. Les liens entre l’Irak et le Koweït ont mis du temps à s’améliorer au cours de la dernière décennie. Un progrès important a eu lieu depuis 2011, incluant un accord pour le règlement des dettes suivant l’invasion, ainsi qu’un échange d’ambassadeurs. Des entreprises énergétiques koweïtiennes ont investi en Irak et des délégations de la presse de l’émirat ont récemment visité Bagdad et le Nord kurde afin de renforcer les relations et la coopération positive.

En février 2013, Iraqi Airways a effectué son premier vol depuis vingt-deux ans à destination du Koweït, après que les deux pays ont réglé la question des réparations concernant le pillage des avions et des pièces détachées de Kuwait Airways durant l’invasion. « Les deux gouvernements sont déterminés à résoudre toutes les questions en suspens », a déclaré l’ambassadeur irakien au Koweït, Hamid al-Bayati.

Mais les sources de tension subsistent. Les plans du Koweït pour un port géant, Mina Mubarak, sur l’île de Bubiyan, représentent un point sensible avec Bagdad, qui avait aussi espéré construire un grand port sur Al-Faw Peninsula, à travers l’étroit canal Abdullah Khor de Bubiyan. Les politiciens irakiens ont soutenu que le port koweïtien perturberait le trafic naval irakien entre Abdullah Khor et le port de Umm Qasr. Des membres d’un groupe se faisant appeler « Hezbollah irakien » ont menacé de lancer des attaques à la roquette contre le Koweït à cause de ce problème.

L’Irak et le Koweït doivent encore finaliser la démarcation de leurs frontières, malgré des années de discussions et l’implication des Nations unies. Au début de mars dernier, des manifestants irakiens ont attaqué une équipe des Nations unies qui réparait des bornes frontalières, tandis que des politiciens irakiens avertissaient que la démarcation forcerait des centaines de personnes du côté irakien à perdre leurs maisons.

Historiquement, le système politique unique du Koweït a constitué sa plus grande force et s’est maintenu comme un défi continu. Si le pays souhaite progresser économiquement et socialement, alors la stabilité politique est une condition sine qua non.