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Un changement progressif

Editor de Nov 17, 2015 - 15:00 dans Politique

Rached Ghannouchi, leader du mouvement Ennahda, déclare qu’il est nécessaire de rétablir la paix en Libye et d’y faire tarir les sources du terrorisme.

Que faut-il mettre en place aujourd’hui en Tunisie en matière de sécurité ?

Il faut que l’appareil sécuritaire et le peuple soient sur leurs gardes, et qu’une plus grande coopération existe sur le plan international, parce que le terrorisme n’est pas seulement un phénomène tunisien. C’est une question liée à l’anarchie régnant en Libye. Parce que c’est en Libye que vont s’entraîner les jeunes et de ce pays que proviennent les armes qui sont utilisées. Il est nécessaire de rétablir la paix en Libye et d’y faire tarir les sources du terrorisme. Nous sommes optimistes à ce sujet car on enregistre des progrès dans le dialogue en cours.

Considérez-vous que vous, en tant que parti islamiste, avez une responsabilité particulière dans la confrontation avec le terrorisme qui prend racine dans une vision extrémiste de la religion?

Parce que le terrorisme est à connotation religieuse, nous sommes les plus à même d’y faire face et de démontrer que son interprétation de la religion est erronée. Nous présentons de la religion une lecture qui prouve que l’islam est une religion de la tolérance, du multipartisme, de la démocratie, des droits de l’homme, de l’égalité des deux sexes…

Comment expliquez-vous le fait qu’un grand nombre de Tunisiens participent à la guerre en Syrie ?

Ceux-là sont un héritage. Ils n’ont pas été enfantés par la révolution. Ils ne sont pas nés durant les quatre dernières années. C’est là l’héritage de Ben Ali et la conséquence de plus de vingt ans de restrictions sur le plan religieux. Même le fait de faire la prière était combattu. Et le fait qu’Ennahda, un mouvement modéré, ait été victime de la répression a laissé un vide dans le pays. Un vide dont ont profité des centaines de chaînes de télévision satellitaires véhiculant une vision extrémiste de l’islam pour attirer des milliers de jeunes. Lorsque la révolution a éclaté, il y avait 3000 de ces jeunes en prison. Et avant la révolution, des milliers se trouvaient également en Afghanistan et en Irak. Bien après la révolution, ils ont profité du climat de liberté dans le pays pour attirer de nouveaux partisans.

Vous avez dit que le terrorisme est un phénomène complexe et qu’il a des racines économiques et sociales… La politique du gouvernement vous semble-telle assez performantes pour répondre à ces questions ?

Le gouvernement fait des efforts. Nous espérons que la coopération internationale permettra d’élever le niveau de ses performances. Mais à ce jour, les régions de l’intérieur restent encore un terrain fertile pour les terroristes.

Comment évaluez-vous l’action du gouvernement ?

Nous soutenons le gouvernement. Il fait ce qu’il peut en matière de développement, de lutte contre le terrorisme, de réformes dont le pays a besoin. Et nous incitons le gouvernement à faire preuve d’une plus grande audace en matière de réformes.

Dans quels domaines, par exemple ?

La réforme de l’administration. Les lois et règlements administratifs sont encore complexes et ne facilitent pas l’investissement. Le régime du change est également complexe. Il faut également faire disparaître l’économie parallèle. Bien sûr, il faut du temps pour qu’un état de droit supplante l’état de la corruption emporté par la révolution.

Allez-vous voter le projet de loi de réconciliation ?

Nous avons accepté le principe de la réconciliation économique. Mais pour ce qui concerne les détails du projet de loi, nous sommes en train de les étudier. Nous espérons qu’elle ne soit pas un blanchiment de la corruption et qu’elle ne contredise pas la Constitution et la justice transitionnelle. Que cette réconciliation ait pour mission la restitution de l’argent pillé pour qu’il joue son rôle dans le développement.

À propos de réconciliation, ne craignez-vous pas de vous retrouver un jour avec ceux qui vous ont réprimés ?

En fait, Nidaa Tounes, avec lequel nous gouvernons, est un mélange d’éléments appartenant à l’ancien régime et d’autres, syndicalistes et indépendants. Cela ne nous pose pas de problème. Nous avons refusé l’exclusion des gens de l’ancien régime de la vie politique en faisant tomber un projet de loi intitulé « Loi d’immunisation de la révolution ».

Nous avons rejeté le principe de la violence révolutionnaire. Et nous avons dit que celui qui accepte la nouvelle constitution fait partie des enfants de la révolution.

Plus de quatre ans après la révolution, qu’avez-vous réalisé pour le citoyen ? Vous mettez en avant la liberté dont il jouit, mais elle ne nourrit pas le Tunisien…

Le développement ne se produit pas en deux ou trois ans. Nous sommes en train de réaliser le développement politique et le chantier n’est pas encore terminé. Nous avons fait la moitié du chemin. Nous avons réparti le pouvoir qui était concentré à Carthage entre trois pôles. Nous avons laissé un peu du pouvoir à Carthage et avons transféré l’essentiel au Parlement, au Bardo, et au gouvernement, à La Kasbah.

C’est la première répartition. L’année prochaine, nous allons permettre à tout le peuple d’exercer le pouvoir en appliquant l’article 7 de la Constitution, qui concerne la décentralisation. En appliquant cette partie de la Constitution, nous allons permettre à chaque localité d’être maîtresse de son destin.

La laïcité a-t-elle une place en Tunisie ?

Non. La Tunisie n’est pas une terre propice à la laïcité. Le peuple tunisien est un peuple ouvert, mais il est attaché à sa religiosité. Qu’elle se couvre la tête ou pas, la Tunisienne est fière d’être musulmane. Qu’il fasse la prière ou pas, le Tunisien est heureux d’être musulman. Notre Constitution fait de la Tunisie un État civil protégeant les libertés de tous.

Certains en Tunisie et à l’exté- rieur disent que Rached Ghannouchi est le garant de l’union du mouvement Ennahda. Et que, s’il se retirait, on assisterait à un affrontement entre factions et ailes… Que se passe-t-il au sein d’Ennahda ? Est-ce une opposition entre projets ? Estce un choc d’ambitions personnelles ? Y a-t-il des courants au sein du mouvement ?

Ennahda est un grand mouvement qui a aujourd’hui quarante ans d’existence et diffère de Nidaa Tounes qui a vu le jour rapidement à partir de courants divers et a eu un objectif négatif, celui d’exclure Ennahda du pouvoir.

Ennahda a vu le jour sur la base d’une vision idéologique commune. Les épreuves, notamment la prison, qu’ils ont vécues ensemble font que les relations entre ses membres sont fortes. Ce n’est pas un mouvement soufi ré- uni autour d’un cheikh. C’est un mouvement démocratique réuni autour d’institutions. Ainsi, c’est la majorité qui décide. Et très souvent le président du mouvement est mis en minorité. Il y a au sein d’Ennahda des courants et des tempéraments différents. Mon tempérament et celui de Cheikh Abdelfattah Mourou ne sont pas les mêmes.

Mais nous sommes tous réunis autour de l’islam modéré. L’islam n’est pas un sujet de débat au sein d’Ennahda. Mais nous sommes tous attachés également à la dé- mocratie et pensons qu’elle est compatible avec l’islam. Au sein d’Ennahda, nous croyons tous au changement pacifique et personne ne prône le changement violent. Une fois que les institutions ont voté et décidé, chacun s’y plie. Et si quelqu’un ne fait pas preuve de discipline, il se retrouve en dehors d’Ennahda.