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TURQUIE La candidature à l’UE mise en attente ?

Bill Sellars de Fév 6, 2017 - 13:35 dans Politique

La Turquie a menacé de tourner le dos à l’Union européenne, après cinquante ans de négociations visant à en faire partie.

La relation d’Ankara avec l’Occident se refroidit au milieu d’accusations mutuelles de mauvaise foi, de désintérêt et d’incompatibilité.
Ankara est en colère en raison de ce qu’elle considère comme une absence de progrès dans son processus d’adhésion, perçue comme une réticence de la part de l’Union européenne (UE) d’offrir son soutien à la Turquie, à la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier. De même que du manquement de la part de l’UE de tenir ses engagements, en vertu d’un accord stipulant l’arrêt du flot d’immigrants illégaux déferlant sur l’Europe. Ankara a signifié qu’elle pourrait regarder vers l’Est en vue de nouvelles alliances et amitiés.
Le mécontentement d’Ankara s’est amplifié le 24 novembre quand le Parlement européen a voté en faveur d’une résolution non contraignante de suspendre le processus d’adhésion de la Turquie. Invoquant ce qu’il qualifiait de baisse de niveau concernant les droits de l’homme et la liberté d’expression à la suite du coup d’État raté, le Parlement a appelé la Turquie à mettre fin aux « mesures de répression disproportionnées » envers les opposants, et à lever le régime de l’état d’urgence.
Dans la foulée d’un rapport de la Commission européenne sur les progrès de la Turquie en vue de répondre aux critères d’adhésion, dans lequel figurait quatorze fois le mot « recul » – comprenant notamment des références sur l’échec d’Ankara à promouvoir l’indépendance judiciaire, la liberté d’expression ainsi que les réformes administratives –, le gouvernement turc sent, au mieux, un ralentissement sur son chemin vers Bruxelles, sinon un blocage.
En réponse aux affronts réels ou perçus comme tels, le président turc Recep Tayyip Erdogan a émis deux propositions, chacune étant susceptible de voir la candidature de la Turquie vers l’UE sombrer dans les vagues.
Les Turcs pourraient être appelés à se rendre aux urnes dès l’année prochaine, en vue d’un référendum sur l’éventualité pour le pays de renoncer à ses efforts pour rejoindre l’UE, a déclaré le président à la mi-novembre.

Candidature.
Si Erdogan emmenait la Turquie aux urnes en vue de décider de l’avenir de sa candidature à l’UE, le vote serait probablement très serré.
Une étude menée en novembre dernier par la firme de sondage Andy-Ar a conclu que 44 % des personnes sondées considéraient le gel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE comme positif, alors que 47 % y étaient opposées. Avec une marge d’erreur de 3 %, l’écart est faible entre les camps du oui et du non.
Parmi les individus considérés comme partisans du Parti de la justice et du développement (AKP), 58,8 % étaient favorables à la perspective d’arrêt des pourparlers d’adhésion, les électeurs d’extrême droite du Parti de l’action nationaliste (MHP) étant à 54,2 % en faveur de la sortie de l’Europe.
Le bloc parlementaire qui est fermement opposé à la rupture des liens avec l’Union européenne est le Parti démocratique du peuple (HDP), axé sur la question kurde, qui a actuellement plus d’un tiers de ses députés, dont ses deux principaux dirigeants, derrière les barreaux, sous la charge de soutien au terrorisme, et qui est souvent en quête du soutien de l’Europe.
L’UE devrait parler plus fortement qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, et chercher à appliquer des mesures punitives envers le gouvernement, plutôt que de voter uniquement des résolutions non contraignantes, selon le député et porte-parole du HDP pour les relations internationales Hisyar Ozsoy.
« Nous voulons que l’UE s’oppose à l’oppression en Turquie, mais nous ne voulons pas que le dialogue soit rompu, nous a confié Ozsoy. Il faut qu’ils comprendre qu’ils devraient certes élever la voix, mais aussi agir. Ils devraient appliquer des sanctions qui viseraient l’AKP au pouvoir ou Erdogan, mais non jeter le processus entier à la poubelle. »
Même certains membres influents de l’AKP au pouvoir sont inquiets des conséquences du fait de se détourner de l’Occident.
Le vice-Premier ministre, Mehmet Simsek, a mis la Turquie en garde contre la rupture des ponts avec l’UE, craignant qu’elle n’affaiblisse son attrait en tant que destination pour les investissements.
« Une Turquie détachée de l’Union européenne sera perçue comme un pays du tiers-monde, a déclaré Mehmet Simsek en novembre dernier, lors d’une rencontre avec de grands chefs d’entreprises Turcs. Plus la Turquie montrera des progrès en termes d’adhésion à l’UE, plus elle deviendra attrayante. Nous devons poursuivre notre processus d’intégration à l’UE dans notre propre intérêt. »
L’autre proposition d’Erdogan, qu’il affirme représenter une alternative à la vocation européenne de la Turquie, est de rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO), l’initiative russo-chinoise de développement du commerce et de liens défensifs entre les deux pays, de même qu’avec des pays d’Asie centrale.
Composée actuellement du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, avec la Russie et la Chine, la SCO est née en 2001 en tant que Shanghai Five (Groupe des Cinq de Shanghai) – bloc de sécurité informel visant à renforcer la coopération contre les menaces terroristes régionales.
Elle a depuis accompli un certain progrès en constituant un groupe d’échanges commerciaux, et a établi un réseau de pays ayant un statut d’observateur ou de partenaire de dialogue, notamment la Mongolie, l’Inde, l’Iran, le Pakistan et la Turquie.
En proposant l’adhésion à la SCO comme alternative au fait de frapper à la porte de l’EU, Erdogan a déclaré qu’une telle démarche soulagerait la Turquie des critiques auxquelles elle était sujette de la part de l’Occident.
« La Turquie doit se sentir à l’aise, a-t-il affirmé en novembre dernier. Elle ne doit pas dire : “pour moi, c’est l’Union européenne à tout prix”. Pourquoi la Turquie ne ferait-elle pas partie du Shanghai Five ? J’espère que s’il y a là un développement positif, le pays rejoindra le Shanghai Five, cela lui permettra d’agir avec une bien plus grande facilité. »
Le Premier ministre turc a toutefois adopté une ligne plus conciliante, affirmant que les liens avec un bloc n’excluaient pas les bonnes relations avec un autre bloc.
Les liens de la Turquie avec la SCO ne représentaient pas une menace ou un défi pour l’UE, mais reflétaient tout simplement le souhait de nations asiatiques d’améliorer leurs relations économiques et politiques avec Ankara, a précisé Binali Yildirim, le 24 novembre dernier.
Contredisant le président Erdogan, Yildirim affirmait que la Turquie n’avait pas proposé son adhésion à la SCO comme une alternative au fait de rejoindre l’UE, si le chemin en était bloqué. Cependant, le 30 novembre dernier, Erdogan précisait à nouveau que l’adhésion à l’EU n’était pas un objectif immuable.

De nombreuses alternatives.
« À l’heure actuelle, nous n’avons pas encore tourné la page de l’Union européenne, a déclaré Erdogan lors d’un sommet à Istanbul. Mais personne ne devrait oublier que la Turquie a toujours de nombreuses autres alternatives. » L’avis n’est pas unanime sur le fait que le gouvernement turc est sérieux en poursuivant ces alternatives.
La montée en puissance actuelle de ce discours contre l’Occident consiste davantage à détourner l’attention de l’électorat du ralentissement de l’économie, que d’une colère envers l’Europe, affirme l’économiste Mustafa Sonmez. « Les indicateurs économiques sont si mauvais qu’il essaie de jouer sa partition comme s’il était fort en face de l’Occident, en donnant l’impression d’un défi, nous a-t-il confié. Le discours sur l’entrée dans le bloc de Shanghai est un spectacle joué devant le public dans le stade, le public local… Rien à prendre trop au sérieux. »
Toute action entreprise en vue de desserrer les liens avec le bloc européen aurait d’importants effets secondaires pour l’économie turque, l’adhésion à la SOC étant peu susceptible d’apporter les bénéfices correspondants censés compenser les pertes attendues, affirmait Sonmez, l’économie turque étant axée sur le commerce avec l’UE.
« L’UE représente 48,5 % des exportations de la Turquie. En d’autres termes, la moitié de ce que nous vendons va à l’UE, affirmait-il. C’est là que nous faisons notre argent. Le Shanghai Five représente juste 3 %. Si nous nous retirons, comment pourrons-nous continuer, ou maintenir nos lignes de production ? »
Tandis que les responsables turcs parlaient d’organiser un référendum sur la question de savoir si le pays devait poursuivre son chemin vers l’UE, un vote bien plus petit pourrait – le cas échéant – décider de la vocation européenne de la Turquie.
À la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier, de nombreuses voix se sont fait entendre pour le retour de l’application de la peine de mort dans les textes de loi de la Turquie, après une absence de quatorze ans. La Turquie a aboli la peine capitale en 2002, comme partie de son processus d’adhésion à l’UE, les conditions pour l’accession à l’Union rendant la peine de mort incompatible avec l’intégration à l’Europe.
Si le gouvernement AKP adoptait une motion au Parlement pour la restauration de la peine capitale, il trouverait probablement la majorité nécessaire pour voter facilement cette loi, les députés du parti, de même que ceux de l’extrême droite, du Parti d’action nationaliste (MHP), y étant favorables.
Erdogan a affirmé à maintes reprises qu’il ratifierait toute loi instaurant à nouveau la peine capitale, une démarche qui étoufferait véritablement les aspirations de la Turquie vers l’UE, sans qu’il ne soit besoin d’avoir recours à un plébiscite national.

Engagements. Le président Recep Tayyip Erdogan a déclaré être prêt à attendre jusqu’au début de la nouvelle année pour voir si l’UE ferait preuve de bonne foi dans ses engagements pour l’intégration de la Turquie. Parmi les signes de bonne volonté qu’Erdogan a demandés figure l’obtention pour les Turcs d’une exemption de visa pour leurs voyages en Europe.
Une promesse renouvelée en mars dernier, faisant partie de l’accord stipulant que la Turquie endiguerait les flux migratoires illégaux vers l’Occident, à travers la mer Egée et la Grèce. Autre signe encore : l’UE offre les milliards d’euros qu’elle avait promis de donner à Ankara comme soutien aux quelque 3,5 millions de réfugiés résidant actuellement en Turquie.
Si ces mesures n’étaient pas appliquées, et si les constantes critiques émanant des capitales européennes envers la Turquie devaient se poursuivre, 2017 pourrait être l’année où Ankara chercherait à déclencher sa propre Shanghai Surprise [film d’aventures de Jim Goddard].