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TURQUIE Incontournable malgré la pression

Yves Dubois de Fév 6, 2017 - 13:40 dans Politique

Depuis le coup d’État raté, le 15 juillet 2016, le président turc Erdogan semble combattre sur plusieurs fronts. À quel jeu se livre-t-il afin que son pays demeure incontournable ?

En juillet 2016, l’accélération du processus de la reprise de liens entre la Turquie et Israël ainsi que l’inopinée normalisation turque avec la Russie suscitent de légitimes interrogations sur ce virage politique à 180 degrés du fougueux président turc.
Sans doute, le pari américain sur les Kurdes Syriens (proches du PKK) dans le combat contre Daech (EI), et les ambitions kurdes ajoutées à la déstabilisation interne en Turquie représentent la principale explication de la nouvelle stratégie turque. En plus, le manque de solidarité atlantique avec Ankara à la suite de l’épisode de l’appareil russe abattu, en novembre 2015, aurait fait craindre à Erdogan l’isolement, au moment d’une possible recomposition régionale. De surcroît, obsédé par la question kurde, Erdogan attend de Moscou qu’elle ne soutienne pas une option séparatiste menaçante pour Ankara.
Conseillé par l’incontournable Hakan Fidan, chef de l’Organisation du renseignement national, Erdogan a bien compris l’importance de la dimension israélienne dans la stratégie moyen-orientale de Moscou. Mais, pour la reprise avec Moscou, c’était l’intérêt politique, économique et sécuritaire des deux parties, qui prévalait sur les autres considérations. Si Poutine, en conflit avec l’Otan, trouve dans ce virage turc une occasion de taquiner l’Occident, l’économie s’impose car le volume des échanges avoisinait 20 milliards de dollars par an (beaucoup de riches Russes et de l’entourage de Poutine ont des investissements dans l’industrie du tourisme turc).
Ce rapprochement se concrétise en 2016, lorsque la Russie et la Turquie ont signé un accord sur la réalisation du projet de gazoduc TurkStream pour acheminer du gaz russe vers l’Europe sous la mer Noire (selon le président de la compagnie gazière russe Gazprom, maître d’œuvre du projet conçu avec deux pipelines, chacun d’une capacité de 15,75 millions de mètres cubes). Le premier alimentera directement la Turquie tandis que le second livrera le gaz russe aux pays européens).
Erdogan (et son parti l’AKP) échappe à un coup d’État menaçant en juillet 2016, monté selon la version officielle par le groupe du prédicateur Fathallah Gullen (résidant aux États-Unis). Aussitôt, le rescapé lance une purge massive au sein de l’armée et de tout l’appareil d’État, et durcit son combat avec le PKK kurde.

Élan nationaliste. En surfant sur l’élan nationaliste, Erdogan, qui n’a pas fini la consolidation interne, se tourne vers la Syrie. Le 24 août 2016, le « nouveau sultan » déclenche l’opération Bouclier de l’Euphrate et ordonne à ses troupes de pénétrer en Syrie sous la bannière de l’alliance internationale contre Daech, et en soutien à l’armée syrienne libre (représentée notamment par les mouvements Mourad Sultan et Noureddine al-Zinki, deux groupes affiliés à Ankara). Quelques heures avant l’arrivée du vice-président américain Joe Biden en Turquie (première visite d’un haut responsable politique américain depuis le coup d’État raté de la nuit du 15 juillet) et après plusieurs revirements turcs – réconciliation avec Israël, arrangement avec la Russie, liens ininterrompus avec Téhéran et ton plus nuancé envers le président syrien.
La révision de choix en politique étrangère a ouvert à la Turquie les portes d’une Syrie résistant à Erdogan depuis 2012, et particulièrement face aux Kurdes qui conduisent les Forces démocratiques syriennes. Sous le prétexte de combattre Daech, Erdogan entre à Jarablus (verrou stratégique qui lie théoriquement les zones de domination kurde à Kobané et Ifrane). L’objectif turc est donc bel et bien d’empêcher la formation d’une bande kurde ou d’une entité kurde à la frontière avec la Syrie.
Dans tous les cas, un imbroglio se dessine à l’horizon dans un nord syrien, sac de nœuds conflictuels à plusieurs titres
Cependant, l’option de Washington et de la coalition internationale pour un rôle kurde prépondérant dans les deux batailles de Raqqa et de Mossoul (automne 2016) inquiète profondément Erdogan. Cette obsession s’interprète à l’intérieur par plus d’arrestations et de répression à l’égard de cadres kurdes dans le sillage de la purge post-coup d’État.
Dans un habillage juridique, l’ancien candidat à la présidence turque et l’un de chefs du parti de peuples démocratiques (représentatif de plus de 12 millions de Kurdes), Selahattin Demirtas, et ses compagnons sont arrêtés pour complicité avec un groupe terroriste (PKK). Erdogan combat sur tous les fronts pour ériger un système présidentiel et consolider son style autoritaire.
Face à la bataille d’Alep (novembre-décembre 2016), contrairement à l’accoutumée, le président turc ne hausse pas le ton et on soupçonne que la normalisation avec la Russie contient un « deal » selon lequel il laisse tomber Alep contre la bande frontalière ! Le plan commun russo-turc pour évacuer l’est de la ville martyre confirme l’amélioration des liens d’Ankara avec Moscou.
Malgré le récent attentat qui a coûté la vie à l’ambassadeur russe à Ankara, la raison d’État et les grands intérêts plaident pour la poursuite de la normalisation entre les deux voisins. Afin de mieux exercer son « mandat » en Syrie, Poutine qui avait besoin du lien stratégique avec l’Iran pour gagner la bataille d’Alep, a bien besoin de la Turquie pour parvenir à une solution politique de l’épineux problème syrien. Ainsi, la Turquie épuisée et secouée demeure un acteur incontournable pour toute stabilisation en Orient.