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TUNISIE Mercato politique en plein essor

Moncef Mahroug de Mar 27, 2017 - 14:08 dans Politique

Le morcellement du paysage politique de l’après Ben Ali a favorisé l’émergence d’un « négoce », pratiqué par les partis et par leurs dirigeants et cadres à titre personnel.

Circonscrit, avant le 14 janvier 2011 à un parti hégémonique, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), au pouvoir avant cette date, écrasant quelques formations d’oppositions à peine tolérées, le paysage politique tunisien a connu un véritable Big Bang après la chute de l’ancien régime. Rapidement, les partis politiques – et les associations – se sont multipliés et leur nombre a depuis franchi la barre des 200. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes. Le premier d’entre eux et non des moindres est le morcellement du paysage politique entravant l’émergence d’un parti majoritaire et la formation de coalitions gouvernementales stables. Et cette situation a favorisé l’émergence d’un comportement opportuniste, donc très volatil, à la fois au sein des formations et chez les hommes politiques.
Le morcellement du paysage politique est apparu lors des élections de l’Assemblée nationale constituante (ANC) d’octobre 2011 et s’est confirmé à l’occasion des législatives d’octobre 2014. Lors des deux scrutins, aucun parti n’a pu obtenir la majorité absolue, ou même s’en approcher.
Dans le premier cas, Ennahdha, arrivé premier, avec seulement 37,4 % des voix et 89 sièges sur 217, a dû composer avec le Front démocratique pour le travail et les libertés (FDLT, Ettakatol) et le Congrès pour la république (CPR) pour former le premier gouvernement issu des premières élections libres de l’histoire de la Tunisie.
Dans le second cas, Nidaa Tounes, vainqueur avec 56 % des voix et 86 sièges sur 217, n’a pu former le gouvernement qu’en trouvant un arrangement avec l’ennemi d’hier, Ennahdha, contre lequel il avait mobilisé le pays en 2013. Toutefois, le parti de Rached Ghannouchi, désireux en quelque sorte de se faire oublier, avait accepté de n’avoir qu’une portion congrue des portefeuilles ministériels.
En effet, à ce moment-là sur la défensive, le parti islamiste arrivé deuxième aux législatives de 2014 – avec 86 sièges contre 89 à Nidaa Tounes – a accepté de n’avoir que 4 portefeuilles (ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle et trois postes de secrétaire d’État – aux Finances, à la Coopération internationale et auprès du ministre de la Santé chargé de la mise à niveau des établissements hospitaliers).

Acteur incontournable.
Conscient que son poids électoral relatif en faisait un acteur incontournable sans lequel aucun gouvernement ne peut voir le jour, Ennahdha a quand même pu imposer que son grand concurrent n’ait que neuf portefeuilles et que la plus grande part aille à des indépendants – dont certains sont, de surcroît, pro-islamistes, pour ne pas dire des Nahdhaouis cachés – et le reste à de petites formations (3 à Afek Tounes, 3 à l’Union patriotique libre et 1 au Mouvement national tunisien).
Deux ans plus tard, la donne change. Le parti présidentiel a été affaibli par ses divisions et la scission intervenue en 2015 qui lui a fait perdre 23 députés – partis créer un nouveau bloc parlementaire (Al-Horra), aujourd’hui affilié au nouveau parti, Machrou Tounes (le Projet de la Tunisie), mis sur pied par Mohsen Marzouk, l’ancien conseiller politique du président Caïd Essebsi.
Ennahdha en profite pour améliorer sa représentation au gouvernement au moment de la composition en août 2016 du gouvernement aujourd’hui dirigé par Youssef Chahed. Mais plus qualitativement que quantitativement.
Le parti islamiste détient aujourd’hui cinq portefeuilles, soit un de plus, dont trois ministères (Emploi et Formation professionnelle, Industrie et Commerce, et Technologie de l’information et économique numérique) et deux secrétariats d’État (Economie numérique et Initiative privée).
Néanmoins, Ennahdha a obtenu deux choses importantes. D’abord, la création pour son nouveau secrétaire général, Zied Laadhari, d’un grand ministère en faisant fusionner ceux de l’Industrie et du Commerce – deux départements séparés depuis près de dix-sept ans. Ensuite, la nomination auprès de ses ministres de secrétaires d’État également issus de ses rangs, pour éviter la guerre au sommet, qui, comme le démontre les expériences passées, éclate quasi inévitablement dans les ministères à deux têtes.
La difficile relation Nidaa Tounes-Ennahdha et les soubresauts internes du parti présidentiel ne constituent pas la source de la faiblesse et de l’instabilité de l’actuelle coalition gouvernementale. Cette dernière a aussi été récemment affectée par le soudain changement de positionnement d’un autre de ses membres, l’Union patriotique libre (UPL) de Slim Riahi.
Après avoir entretenu un épais suspense sur sa participation ou non au gouvernement de coalition de Youssef Chahed, l’homme aux trois casquettes – businessman, président d’un club sportif (le Club africain) et homme politique – a progressivement pris ses distances avec la coalition gouvernementale, jusqu’à finir par rompre avec elle. Pour la simple raison que ses demandes – notamment la création d’un ministère de la Lutte contre la corruption, et son attribution non seulement à son parti mais à lui-même – n’ont pas été satisfaites.
Quoique déçu, Slim Riahi commence en quelque sorte par couper la poire en deux : d’un côté, il refuse de faire partie du nouveau gouvernement et, d’autre part, il laisse ses 12 députés à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) lui accorder la confiance. Puis le président de l’UPL accélère le processus de désengagement. Coup sur coup, il appelle le président Béji Caïd Essebsi à démissionner et à organiser des élections (présidentielle et législatives) anticipées – seule façon selon lui pour le locataire du Palais de Carthage de « sortir par la grande porte et de façon honorable » –, annonce sa sortie de la Déclaration de Carthage sur la base de laquelle l’actuel gouvernement de coalition a vu le jour, et se positionne désormais comme parti d’opposition.

Marchandage politique.
Comme l’illustre bien cette « petite guerre », le marchandage politique constitue en effet aujourd’hui un « sport » largement pratiqué en Tunisie. Par les partis d’abord, mais également, à titre personnel, par des cadres et dirigeants de bon nombre de formations, pour ne pas dire de la plupart. À la fois pour des raisons idéologiques et politiques que pour des intérêts plus égoïstes. Ce qui favorise une mobilité excessive du personnel politique, y compris des députés, qui passent allègrement d’un parti politique à un autre. Peu de partis ont été épargnés par ce phénomène.
Le plus récemment touché est justement l’UPL qui, en quelques semaines, a vu démissionner, après tant d’autres, deux de ses « poids lourds », en l’occurrence les ex-ministres respectivement du Domaine de l’État et des Affaires foncières, Hatem el-Euch, et du Commerce, Mohsen Hassen. Le premier pour cause de « retard pris par son parti dans l’adoption d’une position vis-à-vis du vote de confiance au gouvernement de Youssef Chahed » et le second en raison de « différences de points de vue et de la déviation de l’UPL de ses principes ».
Le plus touché par cette « maladie » est sans nul doute le parti présidentiel. Un chiffre en atteste : à la suite de la scission intervenue en novembre 2015, le nombre des députés de Nidaa Tounes a chuté de 89 à 67.
Ce qui a donné naissance à Machrou Tounes (Projet de la Tunisie) fondé par Mohsen Marzouk, l’ancien ministre-conseiller politique du président Caïd Essebsi, qui avait démissionné de ce poste au bout de seulement six mois (janvier-juin 2015). Mais Nidaa Tounes n’a peut-être pas fini de manger son pain noir.

Une nouvelle cassure.
Après avoir perdu ces 32 députés, le parti présidentiel risque fort probablement d’en voir partir d’autres, car une nouvelle cassure en son sein pointe déjà à l’horizon que seule une plus qu’improbable réconciliation de dernière minute entre Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, et ses nouveaux adversaires permettrait d’éviter.
Ennahdha, l’autre grand parti de la coalition gouvernementale, a lui aussi eu son lot de ruptures. La première a été provoquée par Hamadi Jebali, l’ex-chef du premier gouvernement de la Troïka et ancien secrétaire général du parti islamiste, pour cause de divergences sur la ligne politique à tenir, en particulier avec Rached Ghannouchi, président du parti.
Après l’assassinat, en février 2013, de Chokri Belaïd, l’un des leaders de la gauche radicale – suivi, en juillet 2013, de celui du député Mohamed Brahmi, d’obédience nationaliste arabe –, Jebali propose que la Troïka cède les rênes du gouverneur pour ouvrir l’accès à une équipe ministérielle de technocrates. Ennahdha, le plus important parti de la coalition, oppose son veto. Ainsi désavoué, Hamadi Jebali démissionne de son poste de chef du gouvernement, le 13 février 2013 et, vingt mois plus tard, en décembre 2014, de son poste de secrétaire général du mouvement Ennahdha.
Après ce geste extrême d’un de ses fondateurs et dirigeants historiques, le parti islamiste a vu Riadh Chaiibi, membre du Majlis al-Choura, tirer sa révérence en raison de « l’abandon des revendications de la révolution et la réintégration des symboles de l’ancien régime dans la vie politique ».
En avril 2014, trois députés (Kamel Saadaoui, Khalid Belhaj et Farah Ncibi) démissionnent du bloc parlementaire d’Ennahdha à l’ANC. En janvier 2015, c’est un autre chef historique du parti islamiste, Abdelhamid Jelassi, qui marque son désaccord avec la ligne du président Rached Ghannouchi, en se retirant du bureau exécutif.
Last but not least, Zoubeir Chehoudi, chef du cabinet du président du mouvement, Rached Ghannouchi, a annoncé sa démission à la fin de novembre 2016, que le parti islamiste a essayé de banaliser en affirmant que l’intéressé l’avait présentée depuis plusieurs mois.
Une explication destinée à faire oublier que le démissionnaire – démissionné ? – avait, quelques jours plus tôt osé annoncer que le Majlis al-Choura, la plus haute instance entre deux congrès, allait demander des comptes au président du parti, Rached Ghannouchi, sur sa rencontre avec des figures de l’ancien régime – dont Abdallah Kallel, l’ancien ministre de l’Intérieur qui, au début des années 1990, avait mené l’impitoyable campagne de répression du parti islamiste.
Les dirigeants et cadres du mouvement Ennahdha n’adhèrent jamais à d’autres formations. Tout juste en créent-ils un nouveau, comme Riadh Chaiibi (El-Binaa al-Watani, la Construction nationale) ou envisagent-ils de le faire, à l’instar de Hamadi Jebali. À l’opposé, les « rebelles » de la plupart des autres formations finissent toujours et, souvent très rapidement, par en rejoindre d’autres. Et certaines figures politiques sont même devenues des champions dans ce domaine. À telle enseigne que certains chefs de partis ont fini par y voir un moyen rapide de se constituer une « écurie » en usant de leur carnet de chèques. Une pratique dont un seul chef de parti a reconnu avoir usé. Il s’agit de l’homme d’affaires, fondateur et président du Parti de l’ouverture et de la fidélité (POF) Bahri Jlassi, qui, en novembre 2013, avait défrayé la chronique en affirmant avoir enrôlé cinq députés moyennant finances et porté plainte contre eux pour « escroquerie » après qu’ils eurent rejoint un autre bloc parlementaire.

Une activité secondaire. Ce mercato politique florissant a même généré une activité « secondaire » que Kamel Ayadi appelle le « courtage politique ». Elle est le fait, selon cet ancien ministre de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption, dans le gouvernement Essid, et actuel président du Haut Comité du contrôle administratif et financier, qui a fait ce constat au lendemain des législatives de 2014, auxquelles il avait pris part comme candidat indépendant, de « personnes particulières qui, dans plusieurs zones rurales, se sont chargées de mobiliser les électeurs pour aller voter pour un parti ou un autre, moyennant rémunération ». Le « laboratoire » Tunisie, en pleine ébullition depuis le 14 janvier 211 n’a pas fini de surprendre.