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Tunisie : L’UGTT fait-elle son aggiornamento ?

Moncef Mahroug de Nov 14, 2016 - 10:30 dans Politique

La centrale syndicale tient depuis peu un discours un tant soit peu modéré. Et obtient en échange la reconnaissance de son rôle politique par un État qui lui fait des concessions.

Il faut mettre un terme aux mouvements sociaux et permettre la reprise de l’extraction, de la transformation et de l’exportation du phosphate. » Cet appel ne vient pas d’un responsable gouvernemental, mais d’un membre du bureau exécutif de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Il a été lancé quelques jours seulement après la prise de fonction du nouveau gouvernement d’union nationale, présidé par Youssef Chahed. Le syndicat ouvrier historique serait-il en train de faire sa révolution pour démentir l’accusation de fauteur de troubles économiques et sociaux que lui lancent des secteurs de plus en plus larges de l’opinion publique ?
Malgré le prix Nobel de la Paix dont l’UGTT a été l’un des récipiendaires en 2015, avec l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, ou Utica (syndicat patronal), et la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH), cette image d’empêcheur de tourner en rond commence à trouver un écho, même au plan international.
La prestigieuse revue américaine Foreign Affairs y a récemment apporté un supplément de crédit dans un article intitulé « Tunisia’s Celebrated Labor Union is holding the country back » (le syndicat célébré de la Tunisie retarde le pays).
Mischa Benoit-Lavelle, journaliste, y constate que « l’économie de la Tunisie est tirée vers le bas par une fonction publique gonflée et léthargique, qui a été défendue fidèlement par le syndicat couronné par le prix Nobel, l’UGTT », que la centrale syndicale a « un poids politique et économique qu’elle ne saurait pas complètement comment utiliser ».
Elle ajoute que « depuis la révolution, le syndicat a chargé l’économie avec des grèves générales dans des secteurs clefs comme l’industrie du phosphate et la santé et a négocié des augmentations salariales pour les fonctionnaires, qui ont augmenté l’endettement public et alimenté l’inflation », avant de conclure : « Il est temps pour son syndicat historique […] de commencer à agir un petit peu plus pour l’intérêt national. »
Dérapage. L’UGTT a en effet adopté après le 14 janvier 2011 une ligne de conduite consistant à défendre bec et ongles ses adhérents recrutés dans leur écrasante majorité dans la fonction publique et les organismes et les entreprises assimilés. Ce faisant, elle a fait faire à la révolution tunisienne un dérapage fort nocif au niveau de ses objectifs.
Alors que les démunis, et plus particulièrement les chômeurs, et les régions de l’intérieur du pays n’ayant eu à ce jour que la portion congrue des retombées du développement économique et social qu’a connu la Tunisie depuis son indépendance en 1956, qui ont été les principaux acteurs de la révolution et auraient dû en récolter l’essentiel des – encore rares – fruits, c’est le contraire qui s’est produit.
Sous la pression de l’UGTT, le peu de moyens dont dispose l’État a été consacré depuis 2011 à « engraisser » les travailleurs au détriment des chômeurs – dont le nombre a augmenté de plus de 130 000 en sept ans, passant de 490 000 en 2009 à 622 000 en 2016, ou d’un taux de 13,3 % en 2009 à 15,4 % en 2016, pour une population active de près de 4 millions de personnes – et d’aider les régions défavorisées à combler ne serait-ce qu’une partie du fossé qui les sépare du reste du pays en matière de développement.
Pour arriver à ses fins, la centrale syndicale a usé et abusé de l’arme des grèves, notamment dans les secteurs sensibles comme l’éducation, le transport, la santé…, à fort impact sur la vie quotidienne des Tunisiens. Auprès de qui la cote de l’UGTT a de ce fait chuté fortement.
En acceptant de prendre part au dialogue national ayant balisé la voie à la formation du nouveau gouvernement, dit d’« Union nationale », la centrale ouvrière sert et se sert en même temps. Elle sert en l’occurrence le président Béji Caïd Essebsi, dont elle a, par sa présence, grandement facilité le coup de force contre Habib Essid, le chef du gouvernement sortant, et, par voie de conséquence, l’accession du chef de l’État à l’« hyper-présidence » derrière laquelle il court depuis un an et demi.
L’UGTT se sert également, car elle obtient des avantages non négligeables en échange de l’aide promise au gouvernement dans le règlement des principaux problèmes économiques et sociaux du pays. Premier avantage, la reconnaissance par les autorités de son « rôle national », autrement dit pas seulement limité à la défense des intérêts des travailleurs.
Vie politique. Engagée dans la lutte pour l’indépendance aux côtés du Parti socialiste destourien fondé par l’ancien président Habib Bourguiba, la centrale syndicale a toujours eu la prétention de jouer un rôle dans la vie politique du pays. Plusieurs de ses dirigeants et membres du bureau exécutif, dont son emblématique secrétaire le général Habib Achour, dans les années 1970 et 1980, ont d’ailleurs siégé pendant longtemps au bureau politique du parti au pouvoir. Un autre secrétaire général, Ahmed ben Salah, a même été ministre sous Bourguiba, l’un des plus importants (Santé et Affaires sociales, puis Plan et Finances).
La crise qui aboutit aux émeutes du 14 janvier 1978 rompt le lien organique entre le pouvoir et la centrale syndicale dont les relations avec les gouvernements alterneront depuis des moments d’accalmie et de plus ou moins grande tension. Bref, c’est le bras de fer permanent, favorable, selon les circonstances, à l’un ou à l’autre.
Après le 14 janvier 2011, l’UGTT profite de l’affaiblissement de l’État à la suite de la chute du régime Ben Ali pour prendre le dessus et s’imposer comme un interlocuteur – non seulement économique et social mais également politique –
incontournable. Un partenaire qui donne de la voix.
Ainsi, lorsque le pays plonge, après les assassinats de Chokri Belaïd, le 6 février 2013, et de Mohamed Brahmi, le 25 juillet de la même année, dans une très profonde et grave crise, l’UGTT monte au créneau pour lancer un ultimatum à la Troïka (mouvement Ennahdha, Congrès pour la république et Forum démocratique pour le Travail et les Libertés – Ettakatol), invitée à dissoudre son gouvernement pour laisser la place à un autre et à fixer une date pour la fin des travaux de l’Assemblée nationale constituante (ANC).
De nouvelles mesures. Tout en lançant cet appel, l’UGTT, signe des temps, menace de prendre de « nouvelles mesures » si la Troïka ne satisfait pas ces demandes. Cette dernière finit par céder en s’engageant dans le premier dialogue national organisé en 2013 qui amène le gouvernement présidé par Mehdi Jomaa aux commandes du pays en janvier 2014, à la place de celui qui est dirigé par Ali Laarayedh.
Pour décrire ce rôle à cheval entre les champs socio-économique et politique, l’universitaire Hela Yousfi classe la centrale syndicale bien à part. Pour cette experte du monde syndical, la centrale est « plus qu’un syndicat et moins qu’un parti politique ».
Le départ de la Troïka ne détend pas pour autant les rapports de la centrale ouvrière avec les deux gouvernements qui lui succèdent.
Le premier accrochage avec Mehdi Jomaa se produit très rapidement lorsque, en avril 2014, trois mois à peine après son entrée à La Kasbah, le chef du gouvernement de transition lève un coin du voile sur les difficultés financières de l’État dans une déclaration que l’UGTT qualifie de « mensonge blanc » et dans laquelle elle voit une tentative d’éviter d’engager d’entamer les négociations salariales.
Le deuxième incident a lieu six plus tard, en septembre de la même année, quand des informations prêtent à Mehdi Jomaa l’intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Cela en violation d’un engagement pris par lui et l’ensemble de son gouvernement de ne pas prendre part aux échéances électorales à venir. À ce moment-là, le chef du gouvernement s’abstient de tout commentaire, mais l’un des dirigeants de l’UGTT, son porte-parole, Samir Tahri, adresse à l’intéressé un rappel à l’ordre à peine voilé en lui demandant de « démentir rapidement » les informations concernant sa candidature.
Est-ce alors parce qu’il a été bloqué dans son projet – dont Houcine Abassi, secrétaire général de l’UGTT, confirmera un an plus tard la réalité – que Mehdi Jomaa décide, en décembre 2014, de ne pas engager les négociations sociales et de transférer la « patate chaude » au prochain gouvernement, provoquant ainsi un troisième choc frontal avec le syndicat historique ?
Désireux de bénéficier d’une pause sur le front social, Habib Essid désamorce le conflit avec le syndicat des enseignants du secondaire en leur accordant, deux mois après son arrivé au pouvoir en février 2015, des augmentations salariales étalées sur trois ans. Mais cet accord ne lui évite pas un premier bras de fer avec la centrale syndicale.
En déclarant à la mi-juin 2015 que « le gouvernement a honoré tous ses engagements » et qu’en conséquence il n’y aura pas d’augmentations salariales dans d’autres secteurs, et qu’il y a un accord en ce sens, le nouveau chef du gouvernement provoque une violente réaction de l’UGTT qui qualifie cette déclaration de « décision unilatérale » à caractère « politique » et « punitif », et dément tout accord « pour que les augmentations salariales et les promotions soient limitées au secteur de l’enseignement secondaires et que les autres secteurs en soient exclus ».
On comprend dès lors que le porte-parole de la centrale déclare, à quelques semaines du départ de Habib Essid de La Kasbah, que son « premier gouvernement a tenté de réaliser ses objectifs et a échoué » et que le second a « échoué [à cause de] son inaction ».
On peut aisément imaginer aujourd’hui que le nouveau chef du gouvernement, Youssef Chahed, et son mentor, le président Béji Caïd Essebsi, retenant les leçons de ces échecs et tensions à répétition veuillent construire avec l’UGTT des relations plus stables et bénéfiques pour les deux parties, d’autant que la situation du pays l’exige.
De ce nouveau partenariat, l’État attend que la centrale l’aide à calmer la situation sur le front social pour que le nouveau gouvernement puisse s’atteler à la réalisation des réformes structurelles nécessaires pour le redressement de l’économie, dans un contexte plus apaisé que ceux que les précédents ont eu à affronter.
Si elle se dit, du bout des lèvres, prête à apporter l’aide demandée, l’UGTT exige de son côté que le « sacrifice » soit partagé, c’est-à-dire que les salariés ne soient pas les seuls à supporter l’impact et le coût des « mesures douloureuses » annoncées, notamment en matière d’impôts. L’une de ces mesures pouvant être un alourdissement de la fiscalité, le syndicat exige de ne pas charger davantage les salariés et d’aller puiser le supplément de recettes fiscales escomptés chez les catégories socioprofessionnelles ayant fait de l’évasion fiscale un véritable sport national, comme les opérateurs du marché parallèle et les professions libérales, dont les médecins de libre pratique, qui de nouveau s’opposent à la mise en place d’un dispositif de facturation électronique destiné à lutter contre l’évasion fiscale.
Partenariat actif. L’UGTT est en passe d’obtenir satisfaction. En effet, l’une des premières décisions de Youssef Chahed a consisté à mettre en place un « partenariat actif » avec l’UGTT dans le cadre duquel cette dernière aura finalement accès – ce qu’elle n’a jamais obtenu à ce jour – à toutes les informations concernant les dossiers économiques et sociaux et sera associée à la prise des décisions s’y rapportant.
M. Chahed n’est pas le seul à céder face à l’UGTT. D’autres l’ont fait avant lui. Notamment l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa qui, en janvier dernier, a sollicité une audience du secrétaire général de la centrale syndicale, Houcine Abassi, officiellement pour le féliciter pour l’obtention – avec l’Utica et la LTDH – du prix Nobel de la Paix, mais en réalité pour enterrer la hache de guerre. Car M. Jomaa, qui a décidé de se lancer dans la politique, ne veut pas de la centrale sur son chemin lorsqu’il se présentera à la prochaine élection présidentielle.