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Tunisie Les raisons du blocage

Moncef Mahroug de Déc 12, 2016 - 08:52 dans Politique

L’image idyllique du « seul pays du printemps arabe ayant réussi sa transition » cache mal l’envers du décor et la dure réalité d’une crise économique et sociale qui s’aggrave.

C’était le motif mis en avant pour justifier le limogeage du chef du précédent gouvernement : le pays se porte mal et il est urgent de réagir, contrairement à la précédente équipe, reprochent les détracteurs de Habib Essid.
De fait, la Tunisie va de mal en pis, sauf en termes de sécurité où les efforts – en matière d’équipement, de formation, de renseignement et de coordination – déployés depuis les attentats de Sousse (26 juin 2015) et du Bardo (18 mars 2015) commencent à porter leurs fruits. Même si les groupes terroristes continuent de temps en temps à porter des coups plus ou moins sanglants, leur capacité de nuisance décline de jour en jour.
C’est sur le plan économique et financier que la situation du pays s’est fortement dégradée au point de devenir la principale source d’inquiétude des Tunisiens eux-mêmes, des partenaires étrangers et des bailleurs de fonds multilatéraux. Un chiffre résume cette situation, celui de l’endettement. Parce que les dépenses – destinées non pas au développement mais à la consommation et au paiement des salaires du secteur public – n’ont cessé d’augmenter et les recettes – en raison de la crise du tourisme et de l’arrêt de la production du phosphate – de décliner, l’État a dû emprunter. Ce qui fait passer la dette tunisienne de 40,4 % du produit intérieur brut en 2010 à 53 % aujourd’hui.
Malgré cette situation, la Tunisie de l’après-Ben Ali continue de jouir d’une bonne image de marque à l’étranger.
Il y a un an, le 10 octobre 2015, le prix Nobel de la Paix 2015 était décerné au quartet du Dialogue national tunisien « pour contribution décisive à la construction d’une démocratie pluraliste dans le sillage de la révolution du Jasmin de 2011 », et parce que, là où sous d’autres cieux « le combat pour la démocratie et les droits fondamentaux avait été stoppé net dans bon nombre des [autres] pays », la Tunisie « a connu une transition démocratique basée sur une société civile dynamique avec des demandes de respect des droits fondamentaux de l’homme ».
Toutefois, ce tableau idyllique que l’on dépeint à l’étranger trouve sa justification dans les progrès effectifs réalisés depuis 2011 par la Tunisie – qui avait jusqu’alors vécu à l’ombre de deux régimes autoritaires et n’avait connu que des élections truquées – sur la voie de la construction d’un système politique démocratique.
De fait, le pays a organisé en cinq ans, chose exceptionnelle dans le monde arabe, trois élections généralement considérées, y compris par la communauté internationale, comme transparentes et dont les résultats ont été acceptés par les principales forces politiques.

Ce qui ne marche pas… Mais, si importants soient-ils, ces acquis ne satisfont plus un nombre de plus en plus grand de Tunisiens. Lesquels voient surtout aujourd’hui ce qui ne marche pas dans leur pays.
Les routes défoncées, la saleté de plus en plus criarde des villes, l’insécurité dans des transports publics dont les moyens ne permettent pas de surcroît d’assurer un service de volume et de qualité acceptables, l’explosion des constructions anarchiques, la corruption galopante, les chômeurs qui donnent de la voix et font le siège de certains ministères parfois depuis plus de huit mois, des régions entières en état de quasi-désobéissance civile pour réclamer de l’emploi, de meilleurs moyens pour leurs écoles, hôpitaux…
Un état d’esprit que reflète d’une certaine façon le dernier sondage Sigma Conseil/Le Maghreb, publié le 6 octobre 2016. Il en ressort, certes, que près d’un mois après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement dirigé par le plus jeune chef de gouvernement de l’histoire du pays (Youssef Chahed, 41 ans), le taux de pessimisme a baissé de dix points, pour la première fois depuis mai dernier.
Mais le fait que ce taux demeure très élevé – 67,1 % de la population pense toujours que le pays va dans la mauvaise direction – veut dire que les Tunisiens ne se bercent plus d’illusion.
Bref, près de cinq ans après la chute du régime de Ben Ali et un an après le prix Nobel de la Paix, la Tunisie présente, comme Dr Jekyll and Mr Hyde, deux visages contrastés : ceux d’un pays qui tire plus ou moins son épingle du jeu sur le plan politique et peine d’autre part à se remettre sur pied économiquement, financièrement et socialement. Pourquoi ?
Les causes de cette inaptitude du pays à se redresser sont multiples et diverses. La première réside dans l’inexpérience des nouveaux dirigeants ayant pris les commandes du pays. Le premier gouvernement issu d’élection, celles du 23 octobre 2011 ayant donné naissance à l’Assemblée nationale constituante (ANC) qui a écrit la nouvelle Constitution, était, on a tendance à l’oublier, fait de personnalités (appartenant aux trois partis de la Troïka que sont le mouvement islamiste Ennahdha, Ettakatol – Forum démocratique pour les libertés et le travail – et le Congrès pour la république) qui, avant le 14 janvier 2011, n’ont jamais exercé la moindre fonction au sein d’un État dont elles étaient plutôt les victimes, et ont souvent été coupées pendant de nombreuses années de la réalité du pays par l’exil ou la prison.

Figures de l’opposition. Donc, quand des figures de l’opposition comme Moncef Marzouki (président de la république), qui a vécu dix ans en France, ou Hamadi Jebali (chef des deux gouvernements de la Troïka ayant dirigé le pays de décembre 2011 à janvier 2014), qui a passé seize ans en prison, dont dix à l’isolement, on les imagine aisément désarmés, voire paniqués, face à leurs nouvelles charges.
Même leurs prédécesseurs ayant succédé à Ben Ali à la tête de l’État – en l’occurrence Foued Mebazaa (président intérimaire), Mohamed Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi, Premiers ministres – n’ont pas dû l’être beaucoup moins. Certes, ils avaient pour eux leur expérience acquise tout au long d’une très longue carrière et à divers postes du gouvernement et de l’État, tant du temps du président Bourguiba que sous Ben Ali. Mais cette expérience n’a pas pesé lourd face à une situation nouvelle qui requérait une nouvelle manière d’appréhender et de traiter la situation.
C’est ce que par exemple Mohamed Ghannouchi a appris à ses dépens. Dernier Premier ministre de Ben Ali, il a été le premier de l’après-14 janvier 2011. Pendant seulement un mois et demi. Car n’ayant pas réalisé l’ampleur et la profondeur politique déclenchées dans le pays par le départ de l’ancien président.
En optant pour un changement politique cosmétique, avec la formation d’un premier gouvernement d’union nationale composés de plusieurs ministres appartenant au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti – honni – au pouvoir jusqu’au 14 janvier 2011, Ghannouchi provoque la colère de la rue, que même la formation d’un nouveau gouvernement dans lequel des figures de l’opposition font leur entrée n’arrivera pas à apaiser. Se rendant à l’évidence du rejet dont il est l’objet, le Premier ministre rend son tablier le 27 février 2011.

Nouvelle réalité. Ses successeurs, Béji Caïd Essebsi puis Hamadi Jebali, seront eux aussi confrontés à cette nouvelle réalité sociale et politique bouillonnante et tout aussi désarmés car n’ayant plus la possibilité de recourir, comme par le passé, à la bonne vieille méthode du – gros – bâton. Ils vont tous deux recourir à la carotte, en l’occurrence des concessions politiques, ainsi que l’octroi d’augmentations de salaires et autres avantages pour ramener un tant soit peu de calme sur le front social et politique.
Aujourd’hui, on assiste – parce le candidat à la présidentielle Béji Caïd Essebsi s’y était engagé il y a deux ans auprès des barons du régime Ben Ali – à un retour en force des hommes de l’avant 14-janvier 2011. Au cours des derniers mois en particulier, plusieurs d’entre eux ont fait leur entrée au gouvernement ou dans le cabinet du président Béji Caïd Essebsi. Seront-ils en mesure de réussir là où les « bleus » des gouvernements précédents ont échoué ? Rien n’est moins sûr…
Certes, une idée largement répandue veut que les « hommes de Ben Ali » soient très compétents, donc capables de redresser les situations les plus difficiles. À cette nuance près que les succès passés de ces hommes ou de certains d’entre eux ont été réalisés à l’ombre d’un régime autoritaire, et sont de ce fait imputables autant au savoir-faire de ces anciens ministres qu’au gros bâton jadis suspendu au-dessus des têtes des Tunisiens. Et auquel les autorités n’ont plus aujourd’hui la latitude de recourir.
L’administration est la deuxième entrave à la relance économique du pays. Depuis le 14 janvier 2011, elle se vante d’avoir permis au pays de continuer à fonctionner durant les premiers et très difficiles jours de l’après-Ben Ali, notamment en assurant la bonne marche de tous les services et en évitant, soulignent ses représentants, les coupures d’eau, d’électricité…
Les Tunisiens et notamment ses plus importants « clients », les entreprises, ne l’entendent pas de cette oreille. Dans un rapport publié en janvier 2016, tiré du vécu de ses membres et de leurs échanges quotidiens avec les administrations et organismes publics, l’Association des jeunes experts-comptables de Tunisie (Aject) a pointé du doigt les difficultés rencontrées par les entreprises tant locales qu’étrangères dans leurs relations avec diverses structures publiques (Agence de promotion de l’investissement et de l’innovation ou APII, Registre du commerce, Caisse nationale de sécurité sociale ou CNSS, recettes des finances et bureaux de contrôle fiscal…
Elle a listé quelques-unes de ces difficultés – multiplicité et manque de clarté des procédures et documents, lenteur des réponses, longueur des délais d’attribution des autorisations… – que les experts-comptables imputent notamment « au manque de transparence dans les traitements avec les investisseurs ». Ces travers, conclut le rapport, ont pour effet de dégrader le climat des affaires et de freiner la création d’entreprises et d’emplois dont le pays a un cruel besoin.
Mais la fonction publique ne constitue pas seulement une entrave, et de taille, au développement du pays. Elle lui coûte également de plus en plus cher. En effet, à la suite des multiples augmentations concédées par les gouvernements successifs, sous la pression de l’UGTT, le syndicat ouvrier historique, les salaires des fonctionnaires accaparent 70 % des dépenses de gestion et 14 % du PIB, soit 13 milliards de dinars. Ce qui a poussé le Fonds monétaire international (FMI) à tirer la sonnette d’alarme et à exiger que cette dérive soit arrêtée et qu’en plus le gouvernement entame le dégraissage d’une fonction publique disproportionnée par rapport à ses besoins.

Fonction publique. En effet, les bailleurs de fonds internationaux rappellent de plus en plus aux autorités tunisiennes que la fonction publique, avec ses 650 000 fonctionnaires est trois plus importante qu’au Maroc dont la population est pourtant le triple de celle de la Tunisie (34 millions contre 11 millions).
Le changement des rapports de forces sociopolitiques dans le pays est un troisième facteur entravant le redémarrage du pays aujourd’hui presque totalement à l’arrêt sur les plans économique et social. La chute du régime Ben Ali a eu pour principal effet l’affaiblissement de l’État – encore palpable cinq ans après – et l’émergence de la société civile comme nouvelle force qui complique singulièrement la tâche des autorités désormais obligées de composer avec cet acteur. C’est le cas notamment de l’UGTT devenue incontournable dans les dossiers politiques et encore plus dans les questions sociales et économiques.