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TUNISIE L’envers d’une coexistence forcée

Moncef Mahroug de Fév 3, 2017 - 15:39 dans Politique

Essebsi et Ghannouchi alliés ? On imaginait mal le père de Nidaa Tounes et le président d’Ennahdha travaillant ensemble, comme ils le font tant bien que mal depuis deux ans.

Il y a trois ans à peine, le parti de Béji Caïd Essebsi et le mouvement islamiste sortaient d’une guerre dure de six mois, déclenchée par l’assassinat le 25 juillet 2013 du député Mohamed Brahmi, une figure de l’opposition, et celui, six mois plus tôt de Chokri Belaïd, figure de proue du Front populaire regroupant la gauche radicale.
Surfant sur l’onde de choc provoquée par ces deux assassinats, Béji Caïd Essebsi avait bâti un large Front du salut national, regroupant les principaux partis hostiles à Ennahdha pour exercer une pression de plus en plus forte sur la Troïka, la coalition bâtie autour de cette formation, afin de l’amener à quitter le pouvoir. Ce qu’elle finira par accepter de faire en janvier 2014, au bout d’un long et dur bras de fer.
Elle passe alors le témoin à un gouvernement de personnalités indépendantes dirigé par Mehdi Jomaa, tout en essayant de camoufler l’humiliation certainement ressentie alors sous un discours lénifiant sur « une sortie volontaire destinée à éviter au pays un affrontement sanglant ».
À ce moment-là, l’impensable hier, et le révoltant – pour beaucoup – aujourd’hui, c’est-à-dire le « compromis historique » à la tunisienne, était déjà en marche, en préparation. En pleine crise politique et alors que se préparait la grande manifestation du « départ » (Errahil), celui de la Troïka du pouvoir, Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi se sont rencontrés secrètement le 14 août 2013 à Paris.
Cette rencontre est révélée une semaine plus tard, mais sa teneur ne l’a jamais été à ce jour. Un communiqué officiel conjoint dira seulement qu’elle a été « sincère et positive ». Autrement dit, que les deux parties se sont probablement dit leurs quatre vérités, mais qu’elles ont en fin de compte abouti à quelque chose.
À en juger par l’attitude du président Béji Caïd Essebsi et du président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, l’un envers l’autre au cours des deux dernières années, il est clair que les deux hommes se sont mis d’accord, à Paris, non seulement pour enterrer la hache de guerre mais également pour gouverner, d’une certaine manière, ensemble.
Toutefois, lorsqu’on qualifie aujourd’hui en sa présence ses relations avec le leader islamiste et celles de leurs formations respectives – Nidaa Tounes et Ennahdha – d’alliance, le président de la république n’entérine pas et dit qu’il s’agit seulement d’une coalition. Une nuance qui n’est pas déplacée.

Formalisation d’une relation. Car même si les deux termes recouvrent une forme de coopération en vue d’atteindre certains objectifs communs, l’alliance se distingue de la coalition, beaucoup plus informelle et pragmatique, par le fait qu’elle implique la formalisation d’une relation par un accord en bonne et due forme, qui n’existe pas dans le cas présent.
Mais là n’est pas la vraie raison, en tout cas pas la seule, ayant poussé Béji Caïd Essebsi à marquer la différence entre les deux concepts. S’il tient tant à le faire c’est parce qu’il sait, autant que son pire « ami », Rached Ghannouchi, que leur pacte est loin d’emporter l’adhésion de leurs camps respectifs, et tente de ce fait de ménager les siens.
C’est pour cette raison qu’ils ont observé un black-out total, après la rencontre de Paris, sur le contenu de leur accord, puis n’en ont révélé que les grandes lignes, par petites bribes, comme s’ils voulaient laisser à leurs partisans respectifs le temps de s’adapter à la nouvelle réalité politique.
Rached Ghannouchi, qui tient bien mieux les rênes de son parti, a eu relativement moins de difficultés à faire accepter l’accord passé avec l’ennemi d’hier. Les anciens alliés au sein du Front de salut national, les partisans et une bonne partie des électeurs du président Béji Caïd Essebsi n’arrivent toujours pas, eux, à avaler la couleuvre.
Parce qu’il avait diabolisé le parti islamiste durant la campagne électorale et s’était présenté comme son irréductible adversaire, ils reprochent à Essebsi d’avoir trahi le mandat qui lui avait été donné en 2014 et qui pour eux est clair comme l’eau de roche : tout sauf Ennahdha.
Deux ans après, ces voix hostiles à la présence d’Ennahdha dans la coalition gouvernementale n’ont d’ailleurs pas abandonné et continuent de se faire entendre de temps à autre. Et de guetter la moindre mésentente entre « les deux cheikhs », comme beaucoup de Tunisiens aiment à désigner le président de la république et le leader d’Ennahdha, afin de l’exploiter dans l’espoir de faire éclater l’imparfaite coalition entre le parti islamiste et la formation présidentielle.

Anti-Ennahdha. D’autant qu’une partie au moins de ces irréductibles anti-Ennahdha ont l’intime conviction que Rached Ghannouchi et les siens tirent un plus grand profit de l’accord de Paris que la partie adverse-partenaire. Est-ce bien le cas ?
À y regarder de plus près, il apparaît, en réalité, que si Ennahdha a pu, un tant soit peu, exploiter le pacte non écrit de Paris à son profit, c’est d’abord en raison de la tournure prise par les événements, et plus précisément des divisions au sein du parti présidentiel qui lui ont permis de modifier à son avantage les termes et les conditions qui ne lui étaient pas favorables au début.
En effet, on se souvient que dans le premier gouvernement issu des élections de 2014, le parti islamiste avait une représentation symbolique, avec un seul ministre (Zied Laadhari, Emploi et formation professionnelle) et trois secrétaires d’État : Boutheina ben Yaghlane (Finance), Amel Azzouz (Coopération internationale) et Nejmeddine Hamrouni (mise à niveau des établissements hospitaliers).
À l’occasion de la constitution du premier gouvernement Essid en février 2016, survenue alors que Nidaa Tounes était déjà en proie à une véritable guerre intestine, Ennahdha est devenu plus gourmand, a demandé et obtenu un portefeuille ministériel supplémentaire – celui de l’Énergie et des Mines (Mongi Marzouk).
Revenant à la charge lors de la formation du gouvernement Chahed, en août 2016, le parti islamiste augmente sensiblement sa part la portant à trois ministères : Industrie et Commerce (Zied Laadhari), Technologie et Economie numérique (Anouar Maarouf), et Emploi et Formation professionnelle (Imed Hammami) et autant de secrétaire d’État : Économie numérique (Habib Debbabi), Recherche scientifique (Khalil Amiri), Initiative privée (Sayida Ounissi). Parce qu’entre-temps le parti présidentiel avait perdu près du quart de ses 89 députés, une vingtaine qui ont fait scission pour former un groupe parlementaire indépendant (Al-Horra).

Fossé. Enfin, le rejet du mot « coalition » par le président Essebsi reflète le fossé profond séparant les deux plus importants partis de la coalition gouvernementale, tant sur le plan idéologique que politique.
Idéologiquement, Ghannouchi a beau clamer que son parti n’est pas – ou plus – islamiste mais « démocrate musulman », c’est-à-dire un peu l’équivalent de la démocratie chrétienne en Occident, cela ne le met pas pour autant sur la même longueur d’ondes que Nidaa Tounes et de son fondateur qui sont de parfaits laïcs invétérés.
Le président, qui reconnaît aujourd’hui, comme il l’a fait vers mi-décembre dernier dans une interview à la chaîne Al Arabiya, qu’il suit « avec sérieux les transformations que les dirigeants d’Ennahdha prétendent faire dans leur parti, afin d’évoluer vers un parti politique », affirme qu’il y voit « un pas important mais insuffisant ».
Politiquement, ensuite, l’entente est loin d’être parfaite. Certes, il est arrivé, durant les deux premières années de la législature en cours, que le mouvement Ennahdha et son chef soutiennent Béji Caïd Essebsi, mais sans le crier sur les toits, sur des dossiers et des questions importantes pour lui. Comme dans l’âpre bataille ayant opposé Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, à ses adversaires au sein de Nidaa Tounes, pour le contrôle du parti. Toutefois, on ne peut pas exclure que les Nahdhaouis aient appuyé le fils du président non par bonté musulmane, mais plutôt pour affaiblir le parti présidentiel en approfondissant ses divisions.
Ennahdha a également ménagé Béji Caïd Essebsi, du moins dans un premier temps, dans sa croisade en vue d’étendre ses prérogatives présidentielles par un contournement de la nouvelle constitution qui lui en accorde pas beaucoup moins qu’il ne voudrait. Toutefois, lors de la présentation du nouveau gouvernement dirigé par Youssef Chahed, le 26 août 2016 à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), les députés nahdhaouis ont pour la première fois titillé Béji Caïd Essebsi, sans le désigner nommément, sur cette question, en appelant le nouveau chef du gouvernement à tout faire pour « protéger la Constitution ».

Instance Vérité et Justice. L’accrochage le plus sérieux a eu lieu – et persiste – au sujet de l’Instance Vérité et Justice (IVD), créée pour mener le processus de la justice transitionnelle, et de sa présidente Mme Sihem ben Sedrine. N’aimant ni l’une ni l’autre, Béji Caïd Essebsi a tout fait, sinon pour les faire disparaître, du moins pour les affaiblir. Mais Ennahdha s’y est fermement opposé, soutenu en cela par de nombreux autres partis politiques et une bonne partie de la société civile qui ont contré le projet de loi sur la réconciliation économique et financière par lequel l’hôte du Palais de Carthage a voulu éviter aux hommes d’affaires ayant fricoté avec l’ancien régime de devoir rendre des comptes devant l’IVD.
Au-delà de ces passes d’armes, le pays a-t-il gagné quelque chose de l’entente entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi ? Pas autant qu’il aurait dû car, à part la paix armée qui règne depuis deux ans entre les deux hommes et leurs partis, les chantiers les plus importants – notamment ceux des réformes structurelles destinées à corriger les principaux disfonctionnements sociaux et économiques dont souffre le pays – n’ont pas beaucoup avancé comme promis au moment de la formation du gouvernement de coalition en janvier 2015.