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Tunisie – Le test d’une deuxième révolution

Editor de Nov 29, 2012 - 10:51 dans Politique

En déclarant que l’armée, la police et l’économie sont tenues par les laïcs, le patron du parti islamique Ennahda, actuellement au pouvoir, voulait-il tester ses adversaires ?
Par Samir Sobh, Paris

Pour la première fois, on « approche » l’armée, dont les analystes politiques disent qu’elle est la véritable force qui tient le pouvoir et qui tire les ficelles

Rached Ghannouchi, qui a survécu à toutes les épreuves durant les deux régimes de Bourguiba et de Ben Ali, et qui s’était exilé des décennies, n’est pas du genre à prendre des positions dictées par le hasard, moins encore par les alliances de circonstances. Lorsqu’il a rencontré les dirigeants salafistes, contestés à la fois par la majorité du peuple tunisien et par les pays occidentaux, il savait parfaitement ce qu’il faisait. Quel message voulait-il faire passer et à qui ?

En disant chez les salafistes que « les laïcs contrôlent toujours l’économie, l’armée et l’information en Tunisie », il savait parfaitement que cette réunion était filmée, ses propos enregistrés, et que le tout serait par la suite diffusé sur Internet. Contrairement aux informations de certains journalistes, tombés dans le piège, toute cette scène a été mise en place par le vieux routier. Et non par les services de renseignements de l’armée ou de la police politique.

Le test est, semble-t-il réussi. Pour preuve, le tollé du premier jour n’a pas duré et il n’a pas eu les conséquences attendues de la part d’une partie non négligeable de la population. Cette dernière s’attendait en effet à une forte réaction dans la rue, et surtout à une ferme riposte de la part de ceux qui ont été visés par Ghannouchi : l’armée, la police, le monde de l’économie et de l’information.

Selon Ghannouchi, ces laïcs tiennent toujours le pouvoir. Une attitude qui a soulevé beaucoup de questions. Car, pour la première fois, on « approche » l’armée, dont les analystes politiques disent qu’elle est la véritable force qui tient le pouvoir et qui tire les ficelles. Et aussi qu’elle a été l’initiatrice de ce qu’on a appelé la « révolution du Jasmin ». Mais, le plus important, on dit que l’armée, avec la police politique, avait organisé les élections législatives ayant abouti à la formation de la troïka au pouvoir, dirigée par le parti islamique Ennahda de Ghannouchi.

Ces propos provocateurs de Ghannouchi, vis-à-vis des forces politique, économique et étatique, cachent en réalité des craintes face à l’échec de la gouvernance de son parti Ennahda. C’est dans ce contexte qu’il a pris des mesures contraires à la démocratie, à la transparence et au sens de la bonne gestion. Tout cela explique le report de la date des prochaines élections législatives pour gagner du temps et mettre davantage la main sur certains secteurs publics, tant au niveau de l’administration que des secteurs de l’économie nationale.

Au plan de l’administration publique, le parti Ennahda a commencé depuis son arrivée à la tête de l’Exécutif à placer ses proches dans les différents ministères aux postes clés. Les responsables de ce parti islamique, prenant pour alibi que des hauts fonctionnaires de l’administration appartiennent à l’ancien régime ou au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), présidé par Ben Ali, les remplacent par des adhérents au parti ou des sympathisants. Mais cela ne s’arrête pas là. Ennahda a tenté de mettre la main sur l’audiovisuel en écartant les professionnels, même ceux qui contestaient l’ancien régime et tentaient de faire face à sa politique imposée.

La riposte a contraint le parti islamique à négocier d’abord, puis à faire marche arrière. Pour le contrôle des médias, le parti a, à travers ses capitalistes, acheté par la force le journal Assabah, appartenant jadis à la famille Cheikh Rouha, qui a été obligée de vendre la majorité de ses parts à Mohamed Sakhr el-Materi, homme d’affaires et gendre de l’ancien président Ben Ali. Ces capitalistes ont prétendument racheté les parts d’El-Materi et ont parachuté une de leurs propres équipes en mettant de côté celle des journalistes démocrates et professionnels. Depuis les grèves se succèdent partout.

Mais le fait le plus marquant est le limogeage du gouverneur de la Banque centrale tunisienne (BCT), Kamal Nabli, un expert de la Banque mondiale qui a été désigné deux mois auparavant comme premier gouverneur des dix pays africains. Il a été remplacé par Chadli Ayari qui n’a pas tardé à critiquer les ingérences du politique dans la ge stion de la BCT. Mais, d’autre part, il a accepté de vendre des sukuks islamiques (bons) à la fin de l’année. Le pire, c’est que le gouvernement a décidé d’autoriser l’ouverture du secteur bancaire tunisien à des établissements bancaires islamiques locaux et étrangers. Cela pour attirer des capitaux et des liquidités qui répondent aux besoins de l’économie tunisienne.

Par ailleurs, un événement marquant a attiré l’attention du gouvernement : le fait que Kamal Nabli ait été invité et non pas l’actuel gouverneur de la BCT, Chedli Ayari, au centre des études stratégiques et internationales organisé le 13 octobre dernier, à Washington pour participer aux côtés de la secrétaire d’État Hillary Clinton. Le thème était la transition démocratique dans les pays du Maghreb.

L’autre principale crainte de Ghannouchi est la création du parti Nidaa Tunis par l’homme politique chevronné, Béji Caïd Essebsi, qui a occupé le poste de Premier ministre après la révolution. C’est lui qui a supervisé les élections législatives en toute transparence.

Ces élections qui ont fait revenir le parti islamiste Ennahda, interdit par le passé. Un rôle qui a été salué par tous les démocrates du monde. Ainsi, il a été reçu par le président américain, Barak Obama, qui l’a félicité.

Aujourd’hui, Essebsi revient en force sur la scène politique, entouré de personnalités venant de tout bord, représentant tous les secteurs et domaines de la société tunisienne. Cette situation commence à déranger les courants islamistes, Ennahda en premier lieu.

Des attaques politiques affirment que la troïka au pouvoir, qui a été formée pour gérer les affaires du pays, a échoué dans la mission qui lui avait été confiée. Sa performance a été en deçà du niveau demandé par la population. Essebsi, réputé pour son franc-parler, a considéré que les gouverneurs actuels de la Tunisie n’ont rien à voir avec la révolution. De ce fait, le nouveau parti Nidaa Tunis sera un concurrent de taille.

De plus, et cela semble déstabiliser Ghannouchi et son parti, une nouvelle invitation a été adressée à Béji Caïd Essebsi, non seulement parce qu’il est un grand ami des États-Unis, mais aussi parce qu’il a créé son nouveau parti. Cette invitation intervient après la déclaration de certains membres du Congrès qui ont évoqué la révision des relations américaines avec la Tunisie et le retrait des avantages accordés au pays après la révolution.

Un message « reçu cinq sur cinq » par le parti Ennahda et son patron. Ces derniers voient dans cette visite un soutien direct à la formation politique dirigée par Essebsi, qui regrouperait avec le temps tous les démocrates et les laïcs du pays.

Ces forces feront face aux islamistes, plus particulièrement aux salafistes qui ne cessent de nuire aux acquis de la révolution, à la démocratie et aux droits de l’homme.

Autre ingrédient que redoute Ennahda : la position de l’armée et de la police. Car la situation sécuritaire devient insupportable pour la population qui regrette déjà l’ère et le régime de l’ancien président Ben Ali, marqués par une dictature et des atteintes aux droits de l’homme.

L’accusation de Ghannouchi, qui déclare que l’armée fait partie des laïcs et que les islamistes doivent se préparer à la contrecarrer conjointement avec les salafistes, pourrait accélérer l’idée qui s’installe au sein de l’institution militaire. Laquelle pourrait inciter cette dernière à opter pour un coup d’État pour mettre fin à un pouvoir qui n’a pas réussi le changement tant attendu. Bien au contraire, il a fait reculer le pays et ses acquis sociaux. Sans compter les désaccords avec certains pays occidentaux et même arabes.

Même le président de la république, Moncef Marzouki, joue depuis un certain temps en solo. En commençant par la « vente » de l’ancien Premier ministre libyen, Al-Bagdadi al-Mahmoudi, aux autorités de Tripoli, sans l’aval de la présidence. Autre position qui gêne encore plus Ghannouchi : la mise en garde de Marzouki contre le danger que représentent les salafistes pour l’État tunisien.

L’actuel gouvernement en Tunisie peine à faire des percées après des pays, jadis partenaires politiques et économiques du pays.

Le Premier ministre, Hamadi Jebali s’invite lui-même aux congrès et aux manifestations économiques en Europe où il a été toujours confronté à des interrogations aussi bien sur le plan politique, les droits de l’homme ou la situation économique.

Au point que des économistes français ont affronté le chef du gouvernement tunisien en lui demandant de justifier les manipulations des chiffres, notamment, sur le plan des Investissements directs étrangers (IDE) et de la fuite des entreprises et sociétés délocalisées dans les dernières années.

En dépit de l’utilisation de tous les moyens en sa possession, les analystes politiques excluent l’arrivée du parti Ennahda aux commandes une deuxième fois.

Ghannouchi est le mieux placé pour le savoir, car ses troupes, qui sont installées dans tous les domaines, tous les secteurs, tous les ministères et surtout au sein de l’Exécutif, ont fait preuve de leur manque d’expérience, de leur incompétence en matière de gestion des affaires d’un pays comme la Tunisie.

Ce qui ouvre les portes à une nouvelle expérience démocratique, dans laquelle le parti Nidaa Tunis d’Essebsi et les autres formations – qui n’avaient pas participé à la première expérience post-révolution – auront de fortes chances de l’emporter.