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TUNISIE Le divorce Essebsi-Ghannouchi ?

Moncef Mahroug de Août 16, 2017 - 10:44 dans Politique

Pour le chef de l’État et le président d’Ennahdha, le projet de loi sur la réconciliation est un vrai crash-test. Les municipales le seront aussi, si le tandem tient jusque-là.

Je me rappelle, lors d’une rencontre avec le président Béji Caïd Essebsi lui avoir dit que le projet d’Ennahdha ne réussirait pas en Tunisie, mais que je ne voulais pas que ce qui s’est passé en Égypte ait lieu en Tunisie. Le président m’a répondu que chaque pays a ses spécificités et que nous, nous allions sortir Ennahdha du pouvoir par la Constitution et la loi, tout comme on enlève une bague de son doigt. Il faut les faire sortir… » Cette phrase, prononcée le 9 avril 2017 par Cheikh Férid el-Béji, connu pour son hostilité à Ennahdha, a jeté le trouble dans les relations du chef de l’État avec Rached Ghannouchi, chef de ce parti islamiste.
L’affaire aurait pu provoquer la rupture entre les deux parties, faire éclater la coalition gouvernementale mise en place après les élections législatives et présidentielle de novembre-décembre 2014 et, par conséquent, faire entrer le pays dans une nouvelle et profonde crise politique.
D’ailleurs, la réaction d’Ennahdha a été rapide et dure. Son porte-parole, Imed Khemiri, a déclaré qu’il ne veut pas « s’abaisser à répondre à Férid el-Béji », mais seulement « présenter la réponse du mouvement à de prétendus politiciens qui tiennent un discours trompeur et fallacieux, accusant Ennahdha et d’autres partis politiques d’être impliqués dans le terrorisme ».
Le porte-parole du parti islamiste a également rappelé : « Ce discours est celui que Ben Ali a tenu pendant vingt-trois ans, un discours dictatorial tendant à exclure ses adversaires. Mais Ben Ali est parti et Ennahdha est resté. » Avant de conclure en affirmant que sa formation va « répondre à ceux-là par le travail en faveur du pays et pour faire réussir le gouvernement d’union nationale ».
Pour éviter que la situation ne s’envenime encore, Cheikh Férid el-Béji et Nidaa Tounes, le parti présidentiel auquel il a récemment adhéré, s’empressent dès le 10 avril dernier de démentir les propos qui ont été prêtés à cet homme.
Le parti présidentiel déclare que « leur contenu a été manipulé pour faire le buzz » et soutient en même temps que la discussion en question « remonte à 2012 », c’est-à-dire à un moment où les relations entre Essebsi – alors président du parti présidentiel et son futur candidat à l’élections présidentielle – et le parti islamiste et son chef étaient fort tendues.
De son côté, Cheikh Férid el-Béji a publié sur sa page Facebook un « communiqué important et nécessaire » dans lequel il a affirmé que ses « propos ont été travestis », que « le président de la république est contre un scénario à l’égyptienne », que « sortir Ennahdha du pouvoir ne peut se faire que conformément à la Constitution et à la loi et à travers les urnes » et que la politique du chef de l’État est « d’assurer la stabilité politique et sécuritaire et de coexister avec Ennahdha et de le contenir jusqu’à le faire fondre dans le tissu tunisien ». La présidence de la république n’a quant à elle rien dit au sujet de cet épisode. Essebsi a-t-il tenu les propos rapportés par ce Férid el-Béji ? On ne le saura probablement jamais.

Profondes divergences. Quelle que soit la vérité au sujet de cet incident, il est loin de constituer le premier soubresaut dans les relations Essebsi-Ghannouchi et de leurs formations politiques respectives, et ne sera fort probablement pas le dernier. Car ces relations n’ont jamais été et ne seront jamais un long fleuve tranquille. Et cela pour plus d’une raison. La première réside dans les profondes divergences entre les deux hommes et leurs partis sur bon nombre de questions essentielles, tant politiques qu’économiques et sociétales.
Deux exemples illustrent parfaitement la complexité et les limites de la bonne entente entre le parti présidentiel et le mouvement islamiste et leurs chefs respectifs. Il s’agit en l’occurrence des deux dossiers que le chef de l’État place en tête de ses priorités. Tout d’abord : l’amendement de la nouvelle Constitution adoptée en janvier 2014 que réclame le locataire du Palais de Carthage depuis la création de Nidaa Tounes en 2012, afin d’instaurer dans le pays un régime présidentiel accordant beaucoup plus de pouvoirs au président de la république que le système parlementaire « corrigé » actuellement en vigueur. En enfin, la loi de réconciliation par laquelle Essebsi veut mettre fin aux poursuites engagées contre les fonctionnaires et hommes d’affaires ayant, avant le 14 janvier 2011, rendu service au tandem Zine el-Abidine Ben Ali/Leïla Trabelsi, ainsi qu’à leurs proches parents, amis et alliés ou ayant tiré profit, de manière indue et illégale, du système alors en place.
Le chef de l’État a essayé pendant longtemps en coulisse d’obtenir le soutien d’Ennahdha à sa croisade en faveur de l’instauration d’un régime présidentiel, mais il n’y est pas parvenu. Cette réticence s’est même clairement affichée – même de manière un peu « soft » et diplomatique – le 26 août 2016 à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), lors du débat sur l’octroi de la confiance au gouvernement de Youssef Chahed. Ce jour-là, des députés d’Ennahdha ont profité de l’occasion – pour la première fois – pour appeler le nouveau du gouvernement « à tout faire pour protéger la nouvelle Constitution ». Sous-entendu contre les manœuvres du chef de l’État qui, à défaut, d’avoir pu mettre en route un amendement de la Constitution de 2014, s’efforçait d’arriver à ses fins – renforcer ses pouvoirs – par la bande.

Loi sur la réconciliation. Sur le deuxième dossier également, le projet de loi sur la réconciliation, le chef de l’État n’a pas encore réussi à avoir gain de cause, et là aussi parce que le mouvement Ennahdha, en plus d’autres formations, en critique la plupart des dispositions. Après avoir pendant longtemps tu ses reproches, le mouvement islamiste les a détaillés au début de mai 2017, au lendemain d’une session du Majlis al-Choura – l’instance la plus haute après le congrès, qui fait un peu office de Parlement – qui y a été consacrée.
C’est Noureddine Bhiri qui s’en est chargé dans une interview au quotidien Array El Am (l’Opinion publique), pro-nahdhaoui. Cet avocat et président du groupe parlementaire d’Ennahdha à l’ARP a relevé d’abord une ambiguïté dans la définition de la réconciliation économique et des personnes pouvant en bénéficier, réaffirmant la nécessité d’en exclure ceux ayant commis des crimes contre l’humanité, corrompu ou détourné des deniers publics.
Deuxième reproche : afin d’éviter que les « erreurs » du passé ne se répètent à l’avenir, il faut, avant la réconciliation, et comme le prévoit le processus de la justice transitionnelle, passer par la recherche de la vérité, la reddition des comptes et la restitution des droits.
Le troisième reproche a plutôt la forme d’une injonction : les victimes devraient être les seules habilitées à faire une concession ou à pardonner aux personnes les ayant lésées, et l’État ne doit pas se substituer à elles.
Le quatrième reproche est une crainte. Celle de voir ce projet de loi servir à « blanchir la corruption et aider certains à échapper à la punition ».

Un possible accord. Toutefois, la main tendue par le directeur du cabinet présidentiel, Slim Azzabi, à tous les députés, partis politiques et associations hostiles à ce projet de loi, en affirmant que la présidence est prête à accepter toutes les propositions d’amendement, laisse augurer un possible accord.
Ce n’est pas pour autant que Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi et leurs camps respectifs auront une parfaite alliance à court et moyen terme. Car là ne sont pas les seuls faits et gestes à avoir plus qu’irrité le président et son parti. Ceux-là n’ont guère goûté au moins deux autres attitudes du mouvement islamiste et de son chef : son activisme sur le plan international au nom d’une « diplomatie populaire » que Rached Ghannouchi affectionne particulièrement et qui l’a amené à marcher, un tant soit peu, sur les plates-bandes du chef de l’État dans son domaine régalien et de prédilection, et leur appui aux troubles sociaux dont plusieurs régions parmi les plus défavorisées sont le théâtre depuis quelques semaines.
Les deux camps sont aussi aux antipodes l’un de l’autre dans le dossier syrien. En parfait accord avec son fondateur et aujourd’hui chef de l’État, Nidaa Tounes soutient le rétablissement – en cours – avec la Syrie, alors que Ghannouchi et sa formation sont hostiles au régime syrien.
Enfin, les relations entre les deux « cheikhs », Essebsi et Ghannouchi, sont en dents-de-scie et, parfois, objets de très fortes poussées de fièvre, parce que les opposants à leur imparfaite alliance sont très nombreux.
Toujours aux aguets, ces derniers ne ratent jamais la moindre opportunité pour tenter de la faire voler en éclats. Parfois, ils parviennent à déstabiliser les deux personnalités politiques les plus importantes du moment en Tunisie. Ainsi, c’est ce groupe informel qui a pris prétexte des multiples visites de Rached Ghannouchi en Algérie au cours des derniers mois, pour critiquer son activité diplomatique débordante et, selon eux, son immixtion dans un domaine réservé de l’État en général et de son chef en particulier. Et ont ainsi poussé le président de la république et celui du parti islamiste à réagir.
« Je n’ai pas chargé Rached Ghannouchi de me représenter », s’est défendu Essebsi. « Mes contacts à l’étranger s’insèrent dans le cadre de ce qu’on connaît comme la diplomatie populaire et ne remplace pas la diplomatie officielle de l’État », a fait observer de son côté le chef d’Ennahdha.
À plus long terme non plus, le terrain ne risque pas d’être déblayé et carrossable pour la fragile alliance Essebsi-Ghannouchi. Cette dernière sera fort probablement appelée à subir d’autres tests de résistance au cours des semaines et mois à venir. Parce que les occasions de se télescoper ne vont pas manquer.
Si la législature en cours va à son terme en 2019, et qu’il se confirme que le président Béji Caïd Essebsi veut rempiler et que Rached Ghannouchi, comme le soupçonnent certains, lorgne lui aussi le fauteuil présidentiel, ce serait la foire d’empoigne et, éventuellement, la rupture entre eux. À moins que le leader islamiste et son parti s’écartent du chemin du chef de l’État.
Plus proches de nous, les élections municipales et locales prévues avant la fin de l’année pourraient constituer un moment de vérité. Des deux scénarios possibles – Nidaa Tounes et Ennahdha y participent avec des listes communes ou séparément – aucun n’est sans inconvénient.
Dans le premier cas, ce sont les ennemis de tout bord de l’alliance, fut-elle imparfaite et très partielle, des deux formations, en feront leurs choux gras.

Affrontements politiques. Dans le second, l’ambiance générale surchauffée des campagnes électorales, surtout dans la Tunisie actuelle, peut créer les conditions d’affrontements politiques et, éventuellement, d’une rupture prématurée entre les deux formations les plus importantes de la coalition gouvernementale.
C’est d’ailleurs ce que certains soupçonnent actuellement le parti islamiste de vouloir faire en se fondant sur son soutien aux mouvements sociaux en cours, destiné, selon eux, à faire tomber le gouvernement Chahed et à ouvrir la voie à la tenue d’élections anticipées.
Le résultat des élections municipales et locales pourrait être décisif pour l’avenir de l’entente entre le chef de l’État et de son adversaire-allié le plus « intime ».
Si l’une des deux formations distance nettement l’autre, cela pourrait l’inciter à mettre fin à leur coalition et à pousser à l’organisation d’élections législatives et présidentielle anticipées. Ou, à défaut, à réclamer un plus grand nombre de portefeuilles ministériels et une plus grande implication dans la prise de décisions.
Paradoxalement, un tel moment peut aussi révéler si la coexistence – plus ou moins pacifique – entre Essebsi et Ghannouchi et leurs partis respectifs provient d’une conviction profonde ou est purement tactique, parce qu’imposée par les urnes qui, en 2014, n’ont donné la majorité à aucune d’elles.