/ Politique / TUNISIE Le bazar de la réconciliation nationale

TUNISIE Le bazar de la réconciliation nationale

Moncef Mahroug de Juin 12, 2017 - 07:15 dans Politique

Les hommes de l’ancien régime font l’objet d’un véritable chantage au pardon de la part de certains partis qui veulent monnayer leur soutien au processus de réconciliation nationale.

Présente par intermittence et avec plus ou moins d’intensité, la question de la réconciliation, c’est-à-dire de l’octroi – ou pas – et à quelles conditions du pardon aux hommes de l’ancien régime, est revenue avec force dans le débat au début de mars dernier.
L’élément déclencheur du nouveau round de palabres sur la manière de tourner la page de l’avant-14 janvier 2011 a été la condamnation de trois anciens responsables (Mme Samira Khayache – ancienne ministre de l’Équipement et de l’Habitat et ex-membre de l’association Basma pour handicapés, fondée et présidée par l’épouse de l’ex-président Ben Ali, Leïla Trabelsi –, et Mme Kamel Haj Sassi, ancien secrétaire d’État à la Jeunesse, et Tijani Haddad, ex-ministre du Tourisme). Pour utilisation de fonds et moyens publics pour le compte d’une partie privée, en l’occurrence Imed Trabelsi, neveu de celle qui était alors la première dame, à l’occasion de l’organisation d’un concert de Mariah Carey, les 23 et 25 juillet 2006.
Alors que la condamnation à la prison ferme d’autres anciens responsables n’a pas suscité de réactions, ou peu, cette fois une partie de l’opinion a élevé la voix pour exprimer son indignation. Cet émoi tenait plus aux peines prononcées – six ans de prison ferme pour chacun – qu’à ce que certains considèrent comme l’instrumentalisation d’une affaire judiciaire dans le cadre d’un litige politique.
En effet, parce que les deux événements se sont succédé dans un court laps de temps, la condamnation des trois anciens membres du gouvernement de Ben Ali a été décryptée comme une réaction de la frange de l’appareil judiciaire acquise à certains partis de l’opposition. Dont le Congrès pour la république (CPR, de l’ancien président Moncef Marzouki, devenu Mouvement Tunisie Volonté) à la décision du gouvernement de ne pas leur faire de concessions dans l’affaire de la mise en place du Conseil supérieur de la magistrature, démocratiquement élu – pour la première fois – le 23 octobre 2016, et au centre d’une véritable bataille.
L’indignation suscitée par les condamnations est tombée à point nommé pour les partis, les associations et les personnalités favorables à la réconciliation nationale qui commençaient à se mobiliser pour éviter que le nouveau projet sur la Réconciliation nationale ne connaisse le sort du premier texte sur la réconciliation économique, rejeté par une grande partie de l’opinion et par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).
Cette mobilisation portera-t-elle ses fruits ? Les Tunisiens vont-ils cette fois se mettre d’accord pour tourner la page du passé et accorder le pardon libérateur aux hommes et femmes qui en ont été les acteurs à des degrés divers ? Rien n’est moins sûr.
Bien sûr le contexte est aujourd’hui moins défavorable que par le passé, à cause du choc des condamnations, mais également de l’amendement par la présidence de la république de son projet de loi. En tenant compte à la fois des recommandations de la commission de Venise et des observations de la commission de législation générale de l’Assemblée des représentants du peuple ainsi que celles des partis politiques et de la société civile.

Critiques. Le premier texte soumis en 2015 avait été fortement critiqué, notamment parce qu’il faisait la part belle au gouvernement et à l’administration dans la conduite du processus de réconciliation nationale et a été perçu pour cette raison comme une tentative de couper l’herbe sous le pied de l’Instance Vérité et Justice (IVD), présidée par Mme Sihem ben Sedrine en charge de la justice transitionnelle.
Si le nouveau texte passe sous silence la question de la gouvernance du processus de réconciliation, ses auteurs en ont limité le périmètre aux fonctionnaires et assimilés, alors que le précédent concernait également les hommes d’affaires.
Ces avancées risquent pourtant de ne pas suffire pour débloquer la situation car le fond du problème n’est pas juridique mais politique. La réconciliation n’est pas une affaire de textes, mais de rapports de force et de calculs politiques. Elle constitue une monnaie d’échange dans ce véritable grand bazar.
S’ils avaient été plus unis, les hommes de l’ancien régime auraient pu modifier un tant soit peu le rapport des forces et obtenir sinon la cessation de toutes les poursuites – dont bon nombre d’entre eux font l’objet – du moins une certaine clémence dans les jugements et, par la suite, une amnistie qui leur permettrait de reprendre le cours normal de leur vie. Et, pour ceux qui en ont envie, de s’investir de nouveau dans la politique.
Or, depuis le 14 janvier 2011 ces hommes et ces femmes qui ont tenu les commandes du pays sous Ben Ali sont divisés et toutes les tentatives de regroupement ont jusqu’ici échoué. Ce qui a facilité la tâche des partis politiques – dont le parti présidentiel Nidaa Tounes et le mouvement islamiste Ennahdha – qui cherchent à s’attirer leurs grâces afin de tirer projet de leur expérience et de leurs réseaux et parfois n’hésitent pas à recourir aux pressions, voire au chantage, pour arriver à leurs fins.

Réconciliation nationale. Officiellement, tous les partis politiques se déclarent favorables à la réconciliation nationale. Nidaa Tounes est le plus engagé sur ce front, du moins en apparence, car une grande partie de sa base est constituée de cadres et de partisans de l’ancien régime qui ont contribué peu ou prou à l’élection à la magistrature suprême du fondateur et ex-président de ce parti, Béji Caïd Essebsi. Ce dernier, assure-t-on de source proche, veut tenir la promesse faite durant la campagne électorale pour la présidentielle en 2014 de normaliser la situation de ces gens-là. Et il y a intérêt car son parti, en déliquescence depuis deux ans, aura besoin de leur soutien et de leur engagement lors des prochaines échéances électorales – municipales prévues avant la fin de 2017 et législatives et présidentielle en 2019.
Partenaire de Nidaa Tounes dans la coalition gouvernementale, le mouvement Ennahdha est lui aussi dans une posture de chasse aux figures de l’ancien régime dans le but de les intégrer à ses troupes ouvertement ou de manière plus discrète. Cette politique s’est accélérée au cours des derniers mois et cela s’est traduit par des rencontres, inimaginables il y a encore peu, du président du parti islamiste, Rached Ghannouchi – principal partisan de cette démarche au sein de sa formation –, avec des personnalités qui, avant le 14 janvier 2011, étaient parmi les pires ennemis d’Ennahdha, comme Abdallah Kallel, ancien ministre de l’Intérieur. Qui, à ce titre, a dirigé la dure répression qui s’est abattue sur les islamistes au début des années 1990.
Le président d’Ennahdha voudrait aller plus loin sur la voie de la normalisation avec les hommes et les femmes de Ben Ali. Mais il n’a pas les mains libres pour le faire à sa guise. Car cette démarche est combattue au sein du mouvement islamiste et à l’extérieur par des forces qui y sont totalement opposées.

Retour massif. L’hostilité d’une bonne partie de la direction et de la base islamiste s’explique, selon une source proche, principalement par la crainte lancinante que l’octroi du pardon aux hommes de Ben Ali n’ouvre la voie à leur retour massif dans la vie politique. Et que ce dernier n’aboutisse, sous une forme ou une autre, à une restauration de l’ancien régime et, par ricochet, au mieux à l’exclusion des islamistes, de nouveau, du jeu politique et, au pire, à leur retour en prison ou en exil.
Le mouvement Ennahdha pourrait, in fine, ne pas soutenir le nouveau projet de loi sur la réconciliation nationale également parce qu’il a de cette question une vision propre qu’il va probablement essayer d’imposer, ne serait-ce qu’en partie. Ce parti voudrait en effet, comme dans l’Algérie au début des années 2000 (avec la Charte pour la paix et la réconciliation nationale), ouvrir la voie du pardon aux « djihadistes » et aux terroristes repentis. Ce qu’une bonne partie de l’opinion ne semble guère disposée à accepter ainsi que le démontrent les réactions très hostiles à l’annonce d’un possible retour en Tunisie de « djihadistes » ayant exercé leur « talent » de tueurs sur différents théâtres de guerre.
Ennahdha et Nidaa Tounes ne sont toutefois plus les seuls partis à vouloir avoir leur mot à dire dans le dossier de la réconciliation nationale. Au moins deux autres acteurs s’y sont récemment immiscés : Machrou Tounes (le Projet de la Tunisie), formation fondée et dirigée par Mohsen Marzouk, l’ancien conseiller politique du président Caïd Essebsi, et l’Amicale des anciens parlementaires (AAP), présidée par l’avocat Adel Kaaniche.
Mohsen Marzouk voudrait faire d’une pierre deux coups : contrer le mouvement Ennahdha dans ce qu’il estime être une tentative d’instrumentaliser la réconciliation nationale pour en tirer profit et voler au secours de son ancien patron, le président Caïd Essebsi, embourbé depuis près de deux ans dans ce dossier.
Elle aussi jusqu’ici peu engagée dans cette bataille, l’AAP s’y est impliquée depuis quelques mois, particulièrement depuis la condamnation des trois anciens responsables à des peines de prison ferme en prenant part, comme Machrou Tounes, à l’élaboration du projet de loi sur la réconciliation nationale, et en faisant campagne sur ce thème. Mais ces deux mousquetaires vont devoir élargir le cercle de ceux qui sont favorables à ce qu’on tourne la page du passé, car la bataille – pour ou contre ce nouveau texte – sera longue et difficile.