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TUNISIE Interminable recomposition politique

Moncef Mahroug de Mai 9, 2017 - 06:08 dans Politique

En plus « tourisme partisan », qui voit des députés et cadres de partis passer plus d’une fois d’une formation à une autre, la scène politique est minée par la valse des coalitions.

Seul contre tous… Sous la menace d’une possible interdiction que le gouvernement n’exclut pas de demander à la justice, en raison d’un communiqué datant de septembre 2016, dans lequel le parti Hizb Ettahrir annonçait « têtes et mains à couper prochainement », ce dernier ne détonne pas uniquement par ses excès de langage et son extrémisme. Ne reconnaissant pas l’État et prônant le retour au califat, il est également l’un des rares, voire l’unique, à faire cavalier seul.
À l’opposé, les autres partis sont pour la plupart dans l’excès inverse : toujours à la recherche de nouveaux alliés pour compenser leur faiblesse intrinsèque. Certaines formations en ont même scellé plus d’une depuis le 14 janvier 2011. C’est le cas notamment des Destouriens. Éclatés en mille morceaux après la chute du régime Ben Ali, dont leur parti le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) dissout le 9 mars 2011 était l’un des piliers, ils ne cessent depuis six ans d’essayer de faire fusionner ou, à tout le moins, de coaliser la multitude de partis que certains d’entre eux ont créés afin d’en créer un autre ayant plus de poids, dans l’espoir de retrouver ne serait-ce qu’un peu de leur pouvoir et influence perdus. Et ils n’y parviennent toujours pas.
D’autres familles politiques se sont essayées à ce genre d’exercice et continuent. Ainsi du Front populaire, une coalition de partis d’extrême gauche, bâti en octobre 2012 autour du Parti des travailleurs de Hamma Hammami et aujourd’hui représenté à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) par quinze députés. Cette coalition constitue aujourd’hui l’opposition la plus farouche à la coalition gouvernementale. Malgré ses tiraillements internes, elle est l’une des rares « success stories » en matière de regroupement de partis politiques au sein d’ensembles plus grands.
Même la Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement (Al-Aridha Chaabia), devenue le Courant de l’amour, fondé et dirigé par Hechmi Hamdi, patron de la chaîne de télévision Al-Mustaquilla (« l’Indépendante »), émettant depuis Londres, où ce dissident d’Ennahdha vit depuis une trentaine d’années, aurait bien aimé ne pas être tenue à l’écart de ce jeu-là.
Fort des 26 sièges à l’Assemblée nationale constituante (ANC) remportés aux élections du 23 octobre 2011 et qui en ont fait la troisième formation politique du pays après Ennahdha (89 sièges) et le Congrès pour la république (CPR, 29 sièges) de Moncef Marzouki, Hechmi Hamdi a tendu la main à son ancien parti, devenu le plus important du pays. Mais ce dernier n’a pas voulu la saisir.

Fracture idéologique. En raison de la fracture idéologique dans le pays entre laïcs et islamistes, les partis cherchent plus souvent à s’allier contre le mouvement Ennahdha plutôt qu’avec lui.
Sur ce terrain-là, Mohsen Marzouk, Ridha Belhaj et Slim Riahi sont la principale attraction politique du moment. Le secrétaire général de Machrou Tounes (Projet de la Tunisie), le membre de l’Instance nationale de sauvetage du mouvement Nidaa Tounes (parti présidentiel) et le fondateur et président de l’Union patriotique libre (UPL) occupent depuis quelques semaines le devant de la scène avec leur projet de création d’un Front du Salut. Ces trois « mousquetaires » veulent ainsi contrebalancer le poids écrasant du tandem Ennahdha-Nidaa Tounes constituant le cœur de la coalition gouvernementale dont leurs formations faisaient partie jusqu’à récemment, et rééquilibrer ainsi le rapport des forces dans le pays.
Mais après plusieurs semaines de palabres en vue de donner corps à ce projet de grande coalition, le rêve est en passe de se briser. Machrou Tounes semble en effet décidé à tourner le dos à ses nouveaux alliés pour améliorer ses relations avec le président Béji Caïd Essebsi, dont Mohsen Marzouk a été, dans une vie antérieure, le directeur de campagne électorale puis le ministre-conseiller politique.
Au jeu des coalitions, les opérations les plus spectaculaires sont à l’actif des deux « cheikhs » de la politique tunisienne, en l’occurrence Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi. Après s’être farouchement combattus, le président du mouvement Ennahdha et le fondateur, puis président et actuellement président de la république sont devenus alliés. Mais avant de se résoudre à se tenir la main dans la main au lendemain des élections de 2014, les deux hommes ont tenté de trouver ailleurs les moyens de s’imposer sur la scène politique.
Rached Ghannouchi est le premier à avoir cherché – et trouvé – ce genre d’appoint. Vainqueur des élections du 23 octobre 2011, mais sans atteindre la majorité absolue lui permettant de gouverner seul, son parti, Ennahdha, créé officiellement huit mois plus tôt, en mars 2011, il a voulu mettre sur pied une vaste coalition gouvernementale. Et fait des propositions à tour de bras. La plupart des personnalités politiques sollicitées – à l’instar de Néjib Chebbi, alors à la tête du Parti démocratique progressiste (PDP) – ont rejeté l’offre.

La Troïka.
Mais Moncef Marzouki (Congrès pour la république) et Mustapha ben Jaafar (Forum démocratique pour le travail et les libertés) l’ont saisie au vol. Ainsi est née la Troïka qui a gouverné la Tunisie entre décembre 2011 et janvier 2014.
Aux aguets depuis qu’il a passé le relais au premier gouvernement issu de cette coalition, dirigé par Hamadi Jebali, alors secrétaire général d’Ennahdha, le deuxième « cheikh », Béji Caïd Essebsi, fourbit ses armes en attendant son heure, pour effectuer son come-back. Une série d’erreurs – l’écoulement du délai d’une année que la Troïka s’est fixé pour écrire la nouvelle constitution – et d’événements – notamment l’assassinat de Chokri Belaïd, secrétaire général et porte-parole du Mouvement des patriotes démocrates (le 6 février 2013) et de Mohamed Brahmi, coordinateur général du Mouvement du peuple (25 juillet 2013) lui en donnent l’occasion.
Mais Essebsi a une autre raison d’en vouloir à Ennahdha. Le parti islamiste lui aurait, murmure-t-on, promis de le maintenir à la tête du gouvernement au lendemain des élections du 23 octobre 2011 et de se contenter de faire entrer quelques-uns de ses cadres à La Kasbah.
Promesse qui ne sera pas tenue, puisque le parti islamiste décide, une fois les élections remportées, d’exercer le pouvoir donné par les urnes.
Essebsi se prépare à croiser le fer avec la Troïka au pouvoir, d’abord en créant Nidaa Tounes, le 16 juin 2012, puis en mettant sur pied autour de cette formation une coalition baptisée Union pour la Tunisie (UPT) et regroupant quatre autres partis – Al-Joumhouri (centre démocrate-libéral), la Voie démocratique et sociale (gauche sociale-démocrate), le Parti socialiste et le Parti du travail patriotique et démocratique (gauche socialiste).
Ce dispositif est mis en branle après l’assassinat de Mohamed Brahmi et lance dans le pays une vaste mobilisation qui culmine avec le sit-in du Bardo et aboutit à la démission du gouvernement de la Troïka, présidé par Ali Laarayedh, en janvier 2014. Mais alors qu’on la pensait durable, au moins jusqu’à l’élection d’une nouvelle assemblée et d’un nouveau président de la république, l’UPT vole en éclats bien avant ces échéances. Parce que le fondateur-président de Nidaa Tounes et futur candidat à la présidence de la république ne tarde pas à tourner le dos à ses alliés. Pourquoi ?

Préparer le terrain. À l’époque, le motif invoqué est qu’Essebsi et son parti ne veulent pas aller aux élections sous une bannière autre que la leur. Mais on peut se demander aussi si le futur président n’avait pas compris très tôt qu’une forme de cohabitation avec le mouvement Ennahdha après les élections était inéluctable et n’avait pas entrepris d’y préparer le terrain en se séparant de ses alliés d’hier dont il était certainement convaincu qu’ils n’accepteront jamais de pactiser avec le parti islamiste.
Deux ans plus tard, l’avenir de cette alliance des contraires est incertain. À mesure qu’approchent les élections municipales et locales, dont l’Instance supérieure indépendante pour les élections a annoncé la tenue avant la fin de 2017, probablement en novembre, Ennahdha et Nidaa Tounes maintiennent le flou le plus total sur son sort.
D’autant que les relations, atteintes du syndrome du « je t’aime, moi non plus », oscillent en permanence entre la – plus ou moins – parfaite entente et la quasi-rupture. Mais le paradoxe est que cette relation est aussi difficile à préserver qu’à défaire. Compliquée à rompre parce que chacun des deux partis a beaucoup à perdre en cas de séparation.
En raison des multiples et successives crises et scissions, Nidaa Tounes risque d’apparaître pour ce qu’elle est désormais, une formation de moyen calibre qui ne pourra plus, d’ici aux prochaines élections législatives et présidentielle prévues à la fin de 2019, avoir les exigences politiques du grand parti qu’il était au lendemain des scrutins de 2014.
Certes, ceux qui poussent à la séparation avec Ennahdha pensent pouvoir reconstituer les rangs du parti présidentiel en recrutant de nouveaux cadres et militants dans les régions.
Mais outre le fait que le maintien, contre vents et marées, de Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président de la république, aux commandes du parti, pourrait opérer comme un repoussoir, il n’est pas garanti que l’arrivée de nouvelles troupes permette de combler les départs.
Pour Ennahdha, le danger d’un éclatement de l’alliance avec Nidaa Tounes est autre. Échaudé par l’expérience de l’exercice du pouvoir au lendemain des élections du 23 octobre 2011, dont il a conclu que l’hostilité à son égard de larges pans de la population, de l’État et de la société civile n’est pas près de s’estomper, et conscient de l’environnement international, le parti islamiste a décidé de se maintenir en retrait et de se contenter, pour l’instant, de la posture de faiseur de rois, sans l’accord duquel rien ne peut se faire.
Une fois séparé de Nidaa Tounes, qui lui sert aujourd’hui, en quelque sorte, de bouclier, le parti de Rached Ghannouchi, se retrouverait malgré lui en première ligne et contraint d’exercer de nouveau le pouvoir. Avec tout le risque que cela implique d’être de nouveau dans l’œil du cyclone.
L’alliance imparfaite n’est pas facile non plus à reconduire, pour au moins deux raisons. D’abord, le contexte international a radicalement changé. Alors qu’elles étaient, il y a cinq ans, favorables à ce que des partis islamistes puissent participer à l’exercice du pouvoir dans les pays sur lesquels le vent du printemps arabe a soufflé, les principales puissances occidentales semblent s’être ravisées depuis. Cela semble être le cas notamment des États-Unis dont le nouveau président, Donald Trump, est quelqu’un auprès de qui les partis et groupes islamistes dont loin d’être en odeur de sainteté. Ensuite, l’opposition à l’alliance Ennahdha-Nidaa Tounes est également très forte en Tunisie et au sein des deux partis.

Retour de l’autoritarisme ? Et la Tunisie dans tout cela ? Si l’absence d’un parti majoritaire a été perçue – des élections de l’Association nationale constituante (ANC) d’octobre 2011 et les législatives de novembre 2014 – comme un bien par ceux des Tunisiens qui craignaient que l’émergence rapide d’une nouvelle force dominante, alors que la culture politique n’a guère changé, ne débouche sur le retour de l’autoritarisme dans le pays, on perçoit aujourd’hui nettement les inconvénients, voire le danger qu’une telle situation fait courir au pays. Dont la tentation hégémonique de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) n’est pas des moindres.
Après avoir réclamé et obtenu le droit d’avoir son mot à dire sur tous les dossiers, y compris politiques, la centrale ouvrière, qui réclame depuis quelques semaines la démission du ministre de l’Éducation, Neji Jalloul, semble vouloir aujourd’hui imposer sa volonté à l’État.