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TUNISIE Habib Ammar, les démêlés avec Ben Ali

Moncef Mahroug de Avr 27, 2017 - 05:35 dans Politique

Ancien ministre de l’Intérieur, puis ministre d’État chargé de l’Intérieur sous Ben Ali, Habib Ammar nous raconte ses démêlés avec l’ancien président tunisien.

Vous venez de publier un livre, Parcours d’un soldat : entre le devoir et l’espoir, dans lequel vous racontez votre vie. Vous en avez écrit un autre il y a quelques années que vous n’avez pas publié. Pourquoi ?
J’ai commandé dans le passé la brigade du Sahara. Pendant les premières années de mon séjour dans le Sud du pays, j’étais absorbé par les problèmes militaires, notamment avec la Libye voisine. Une fois que les choses se sont calmées, j’avais beaucoup de temps libre. J’en ai profité pour demander à un jeune commandant arabisant d’écrire un livre sur notre séjour au Sahara. Je me suis inspiré pour cela d’un livre écrit par des officiers ayant eux aussi commandé dans la région.

Pourquoi le livre n’a-t-il pas été publié ?
Je ne veux pas attaquer l’ancien président, mais je dois à la vérité de dire que le livre n’a pas été publié parce qu’il s’y est opposé. En 1996, j’ai remis le livre à M. Tijani Haddad (imprimeur et ancien ministre du Tourisme sous Ben Ali) et lui ai dit que je voulais le publier. Il m’a donné son accord puis s’est ravisé et a renoncé à l’imprimer. J’ai alors compris qu’il y avait un ordre venu d’en haut…

Si Ben Ali était resté au pouvoir, auriez-vous publié vos mémoires ?
Jamais, c’est certain. Il ne m’aurait jamais permis d’écrire et de me mettre en valeur.

Pour tous les problèmes que Ben Ali et son entourage vous ont causés après le 7 novembre 1987, on s’attendait à ce que vous fassiez dans votre livre le procès de l’ancien président et de son régime. Mais vous ne l’avez pas fait. Pourquoi ?
Parce qu’en écrivant ce livre, mon but n’était pas de faire le procès de Ben Ali, ni de son entourage, ni de personne. Mon objectif est de relater les événements que j’ai vécus en toute honnêteté et pour l’histoire. Notamment parce qu’il n’est pas rare d’entendre des personnes les déformer.
Je vous cite un exemple. J’ai entendu quelqu’un dire qu’il avait participé au changement du 7 novembre 1987, qu’il était entré au Palais de Carthage et qu’il aurait pu tuer Bourguiba (le premier président de la république tunisienne écarté au pouvoir ce jour-là). Or, cet homme n’a jamais mis les pieds au Palais parce qu’il était fermé.
Donc, mon but, je le dis encore une fois, n’est pas de faire le procès de ceux qui m’ont fait beaucoup de mal. Par ce livre, je ne vise pas la vengeance. D’ailleurs, si vous le lisez l’épilogue, vous verrez que j’y pardonne tout le monde.

Dans cet ouvrage, vous ne désignez personne nommément parmi vos bourreaux…
Je ne veux désigner personne. Ils se reconnaîtront et le peuple les connaît. Ben Ali a raconté à des intimes que ces gens-là lui ont dit qu’il fallait abattre Habib Ammar parce que : « Tout comme il a fait le 7 novembre 1987 avec toi, il le fera contre toi. » C’est pour cette raison que, sous leur influence, il a commencé à me créer des problèmes…

Certains considèrent que les Trabelsi (la famille de l’épouse de l’ancien président) ont été vos pires ennemis. Est-ce exagéré ou pas de le dire ?
Oui, c’est exagéré. Il y avait les Trabelsi, c’est certain, mais d’autres personnes aussi m’ont fait du mal. Elles avaient un objectif politique. Elles voulaient avoir la cote auprès du président afin de se maintenir à leurs postes ou avoir des avantages. De ce fait, pour eux un militaire honnête, patriote, près du président et ayant de l’influence constitue une menace car il risque de leur barrer la route.
J’ai été une fois, en 1996 ou en 1997, invité au Palais de Carthage pour la cérémonie de la célébration de la journée du Savoir. Comme d’habitude, j’ai été placé à la première rangée. À chaque annonce d’une mesure par Ben Ali dans son discours, je me levais avec le reste de l’assistance et nous applaudissions. À un moment, je ne me suis pas levé et je ne l’ai pas fais exprès. Peut-être étais-je distrait et n’ai-je pas vu les gens se lever. J’ai été filmé à cet instant et le lendemain, une personne parmi celles dont je vous ai parlé a montré la séquence à Ben Ali. Il a immédiatement appelé son directeur du protocole, le colonel Hamadi ben Rehouma, un ami intime qui était présent le 1er février 2017 à la présentation de mon livre, et lui a dit : « Habib Ammar, je ne veux plus le voir. Vous ne l’invitez plus. D’ailleurs il n’en a plus pour longtemps. » Le directeur du protocole lui a demandé la raison de cette décision. Ben Ali lui a montré l’enregistrement.
D’ailleurs, peu de temps après, il y a eu un autre événement à la présidence et je n’y ai effectivement pas été invité. Mon chef de cabinet – j’étais alors ministre des Communications –, Haj Gley, a appelé la présidence pour les informer que nous n’avions pas reçu d’invitation. Le protocole lui a répondu qu’il n’en savait rien. Il a alors demandé le directeur du cabinet présidentiel, M. Mohamed el-Jéri, qui lui a dit que je n’étais pas invité. Puis après, j’ai bien sûr été relevé de mes fonctions.
Cela pour vous dire que l’entourage du président cherchait par tous les moyens à dénigrer les personnes honnêtes et patriotes qui pouvaient avoir de l’influence sur lui. Il a lui-même été victime de cet entourage sans s’en apercevoir.

À quel moment selon vous cet entourage a-t-il commencé à prendre le dessus et à s’imposer à Ben Ali ?
Je pense que cela a commencé en 1991 ou 1992.

Quel jugement portez-vous sur les vingt-trois années de règne de Ben Ali ? Selon vous, a-t-il totalement échoué ou un peu réussi ?
Mon évaluation de ce règne est très simple : le début a été positif. Nous étions sur le droit chemin. Les premières années, cela a marché à la perfection. Il y a eu des réalisations, une bonne équipe était en place, composée de grands commis de l’État, de très grande valeur. Je pense par exemple à Nouri Jouini (ministre de la Planification et de la Coopération internationale entre septembre 2002 et février 2011), à Afif Chelbi (ministre de l’Industrie de 2004 à 2011). D’ailleurs, le classement de Davos le prouve. Nous dépassions le Maroc dans tous les domaines.
Bref, tout marchait à la perfection. Puis, les choses ont commencé à se dégrader à partir du moment où l’entourage est devenu influent auprès de lui et après son deuxième mariage avec son épouse actuelle, Leila Trabelsi. Il a alors commencé à s’autodétruire.

Concernant le changement du 7 novembre 1987, vous avez dit que c’est une opération tunisienne à 100 %, sans interférences étrangères. Or, l’ancien directeur du Sismi, les services de renseignement italiens, Fulvio Martini, a déclaré en octobre 1999 que c’était une action italo-algérienne avec le soutien de la Libye. Qu’en pensez-vous ?
Jamais. Je connais Martini. C’était effectivement le chef des services de renseignements italiens. Je connais le système italien parce que j’ai fait une partie de mes études en Italie – de 1974 à 1977, à l’école de guerre de Civitavecchia. J’y ai beaucoup de relations. Je connais le directeur général de la police ainsi que le ministre de la Défense, qui est un camarade de promotion à Civitavecchia.
Quand il était directeur général de la police, Ben Ali s’était en effet lié d’amitié avec Martini. Mais pour le 7 novembre 1987, ni Martini ni personne d’autre n’était au courant. Si une troisième personne avait été impliquée, l’opération n’aurait jamais réussi.

Vous reproduisez dans votre livre un article s’intitulant Ils sont deux et d’un courage inouï, publié par Tunis Hebdo au lendemain du 7 novembre 1987. A-t-il suscité une réaction ?
Oui. L’article n’a pas plu à l’entourage du président. Un de ses conseillers, dont je ne dévoilerai pas le nom, lui a dit : « Comment a-t-il pu dire cela ? Il n’y a qu’un seul chef ! » Ils s’en sont alors pris à Tunis Hebdo qui a subi un redressement fiscal.

Un coup d’État était en préparation pour le 8 novembre 1987, qui vous a poussé à avancer la date de l’opération ayant abouti à la destitution de Bourguiba au 7 novembre. Comment l’avez-vous découvert ?
Ce n’est pas moi qui l’ai découvert. C’est Ben Ali, qui était alors Premier ministre et directeur général de la police, qui en a eu connaissance grâce à des éléments de la police, infiltrés au sein du groupe des frères musulmans, devenu Ennahdha. Après la réussite du changement, Ennahdha l’a d’ailleurs reconnu et affirmé que c’était de leur droit, parce que Bourguiba demandait alors la tête de Ghannouchi. Les islamistes voulaient sauver leur chef par tous les moyens. Ils projetaient de tuer Bourguiba le 8 novembre 1987, un dimanche, lors de la célébration de la fête de l’arbre, pour ensuite prendre le pouvoir et libérer Ghannouchi.

Venons-en à la Déclaration du 7 novembre qui promettait une grande ouverture politique. Ben Ali croyait-il réellement aux principes et valeurs démocratiques qui y étaient énoncés ?
Au début, il y croyait et a commencé à l’appliquer. Puis, comme il est très influençable, son entourage l’a petit à petit retourné.

Certains se demandent pourquoi vous n’avez pas remis le pouvoir immédiatement aux civils. En avez-vous discuté ?
Non. Nous avons parlé de l’organisation d’élections. Elles ont eu lieu en 1989. De toute façon, moi je n’étais plus là. J’étais alors ambassadeur à Vienne.

Vous avez été ministre de l’Intérieur pendant huit mois. Vous dites avoir voulu réformer ce département, mais ne pas avoir pu le faire. Pourquoi ?
J’ai voulu faire deux choses. D’abord, scinder le ministère de l’Intérieur en deux ministères, l’un en charge de la sécurité et l’autre des collectivités locales. Ensuite, réformer la police, en changer les cadres et le système. Malheureusement, on ne m’a pas permis de le faire.

Pourquoi ?
Ben Ali n’a pas voulu parce qu’il voulait que tout ce qui touche à la sécurité reste sous son contrôle. Quand je lui disais que je voulais limoger untel parce qu’il est corrompu, menteur, et élaborait des rapports mensongers, il opposait son veto.

Dans le livre, vous avez écrit : « Pas un seul instant, l’idée de jouir du pouvoir ne m’a effleuré l’esprit. » Ben Ali était-il du même avis ?
Je ne sais pas. En toute honnêteté, je ne peux pas vous le dire. En ce qui me concerne, j’ai dit à plusieurs reprises dans le livre que j’ai tout donné sans jamais rien demander.

Les autorités autrichiennes ont-elles pu découvrir le commanditaire de la tentative d’assassinat dont vous avez été la cible à Vienne ?
Oui, elles y sont parvenues, c’est certain. Mais elles n’ont pas voulu me le dévoiler. Le directeur de la police m’a dit : « Vous êtes en danger, mais ne me posez pas de questions. »

La dernière mission que vous a confiée Ben Ali était l’organisation de la deuxième phase du Sommet mondial de la Société de l’Information [SMSI] qui s’est déroulé en novembre 2005 à Tunis. Y a-t-il eu après cela des contacts entre vous ?
Jamais. Il ne m’a même pas remercié pour la réussite du sommet. C’est son entourage et en particulier son beau-frère, avec lequel il y a eu un désaccord concernant le marché de la restauration lors du sommet, qui l’y ont poussé.
D’ailleurs, et je le raconte dans le livre, lorsqu’il est venu pour la clôture du sommet et a trouvé M. Kofi Annan en train de me remercier pour la réussite du sommet, il a dit qu’il n’allait pas entrer. Il a fallu que M. Ali Seriati, le patron de la garde présidentielle ; le docteur Mohamed Gueddiche, ministre-conseiller auprès du président Zine el-Abidine Ben Ali pour la santé et l’environnement, en fait le médecin personnel de Ben Ali ; et Mondher Mami, alors en charge du protocole et qui occupe aujourd’hui les mêmes fonctions auprès du président Caïd Essebsi, interviennent pour éviter un incident. D’ailleurs, après le sommet, ils avaient l’intention de me traduire en justice.

Vous avez été membre de la Chambre des conseillers, la deuxième chambre créée par la réforme constitutionnelle de 2002. Comment avez-vous vécu cette expérience ?
M. Abdallah Kallel, président de cette chambre, m’a dit un jour que je ne devais plus prendre la parole et que je n’y avais plus droit. J’ai compris le message et je n’ai plus pris la parole jusqu’au 13 janvier 2011. Ce jour-là, il y a eu une grande réunion pendant laquelle certains ont continué à faire l’apologie du régime et de Ben Ali. J’ai demandé à prendre la parole. Abdallah Kallel a refusé au début puis a fini par céder. J’ai notamment appelé tout le monde à se présenter la main dans la main pour sauver le pays et proposer les mesures à prendre à cet effet.

Après son départ du pouvoir, Ben Ali vous a-t-il présenté ses excuses pour ce qu’il vous a fait ?
Non. Je n’ai aucun contact avec lui. Je sais que certaines personnes sont en contact permanent avec lui. Certains m’ont proposé son numéro de téléphone pour lui parler si je voulais. J’ai refusé catégoriquement de m’entretenir avec lui. Cela ne sert absolument à rien. Que Dieu allège son fardeau, comme celui de tous les Tunisiens. Mais, comme je l’ai dit dans mon livre, je lui pardonne tout le mal qu’il m’a fait. Il a fait souffrir ma femme et mes enfants. Et malgré cela je lui pardonne…