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TUNISIE Essebsi contre Essebsi

Moncef Mahroug de Jan 5, 2017 - 10:07 dans Politique

Véritable idole avant les élections de 2014, le président Béji Caïd Essebsi est de plus en plus critiqué pour son entêtement à vouloir s’imposer dans le jeu politique.

Pour avoir réussi en vingt et un mois à construire un parti politique, Nidaa Tounes, à en faire la première formation politique du pays, arrivée en tête aux législatives de 2014, et à conquérir la présidence de la république, M. Béji Caïd Essebsi était pour beaucoup de Tunisiens, jusqu’à la fin de 2014, une sorte de déclinaison locale de Superman dont ils attendaient monts et merveilles.
Ces Tunisiens, qui se sont investis à fond, politiquement et affectivement, avec Béji Caïd Essebsi espéraient que l’élection de leur favori – véritable idole avant la présidentielle – marquerait la fin de la (trop) longue transition entamée en 2011. Qu’elle leur ferait oublier le passé proche, celui où le parti islamiste était aux commandes du pays, donc éloignerait celui-ci du pouvoir, et permettrait, à la faveur de la stabilisation, d’amorcer la relance de l’économie et le règlement des problèmes économiques et sociaux du pays.
Premier choc : à peine installé aux commandes, Essebsi viole l’une des principales dispositions de cet accord non écrit, en s’alliant à Ennahdha que la plupart de ses électeurs vouent aux gémonies.
Un choix qui n’a pas dû être facile à faire pour le nouveau président, que beaucoup ont décrié, mais qu’une partie des Tunisiens jugent, en dépit de leur hostilité au parti islamiste, incontournable pour stabiliser politiquement le pays.
Malheureusement, ce ne sera pas de la part d’Essebsi le seul coup de canif, la seule entorse à son pacte avec les Tunisiens, puisque la Tunisie dans laquelle ils vivent est loin d’être celle qu’il leur avait promise.
Deux ans après, les autres attentes des Tunisiens sont, en effet, loin d’avoir été satisfaites. En particulier, l’embellie socio-économique tant espérée n’est pas au rendez-vous. Pis, les problèmes – déséquilibre budgétaire, chômage… – se sont aggravés au cours des deux dernières années.
Résultat : les Tunisiens sont de plus en plus nombreux à penser que la Tunisie n’est pas sur la bonne voie.
C’est ce qui ressort d’un sondage réalisé, entre le 20 et le 27 août 2016, par le cabinet Elka pour le compte de l’antenne tunisienne de National Democratic Institute (NDI), un think tank américain relevant du parti démocrate, et dont les résultats ont été publiés le 4 novembre dernier.
Certes, les Tunisiens y déclarent avoir quelques motifs de satisfaction : la lutte contre le terrorisme jugée « efficiente » puisque « les efforts déployés ont porté leurs fruits », mais également l’éducation, la liberté d’expression et de la presse…

Diplomatie. On peut également y ajouter, à l’actif du président, le fait d’avoir redynamisé la diplomatie tunisienne et d’avoir commencé à en corriger, un tant soit peu, le tropisme pro-Erdogan et anti-Assad hérités de la Troïka. Pour cela, il a effectué une dizaine de voyages à l’étranger durant la première année de son mandat et cinq durant le second.
Malgré cela, de la radioscopie réalisée par le cabinet Elka ressort un tableau assez sombre de la Tunisie, près de six ans après la chute du régime Ben Ali, le 14 janvier 2011. En particulier, les Tunisiens s’y « accordent à considérer que le pays va dans la mauvaise direction ». Notamment dans deux domaines, la corruption et l’économie.
À propos de la première, les Tunisiens pensent unanimement qu’« il y a une véritable crise morale en Tunisie », que « la corruption s’est répandue partout », est tellement « enracinée » qu’ils craignent qu’elle « ne puisse pas être extirpée ». Ce mal, les Tunisiens le pensent « répandu dans l’économie, le domaine politique et même dans celui de la sécurité individuelle et nationale ». Sur l’économie, les personnes sondées estiment que « la situation aujourd’hui est plus mauvaise que l’année dernière ».
Ce bilan globalement négatif, Mehdi Jomaa n’est pas loin de le partager. L’ancien chef du gouvernement, qui a dirigé le pays pendant une année et l’a mené aux élections de 2014, observe, dans un entretien – en date du 14 novembre 2016 – avec des journalistes du quotidien Echourouk, que les années 2016 et 2017 étaient supposées marquer le démarrage de l’économie. Alors pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ? Qui assume la responsabilité de ce redémarrage manqué du pays et de l’impasse, notamment économique et sociale, dont il peine à se sortir ? Aux termes de la nouvelle Constitution de janvier 2014, instaurant un régime parlementaire amendé où l’essentiel des prérogatives se trouve entre les mains du chef du gouvernement.

Réalité politique. Le président, qui dans la nouvelle configuration constitutionnelle, a des prérogatives moins étendues – théoriquement – que celles du chef gouvernement, ne peut pas être tenu pour aussi responsable de la situation. Cela en théorie. Car ce schéma ne correspond pas à la réalité politique et constitutionnelle du pays depuis deux ans.
En effet, il n’est pas besoin d’être un grand expert de droit constitutionnel pour constater que la réalité de l’exercice du pouvoir politique en Tunisie depuis l’élection de Béji Caïd Essebsi à la présidence en décembre 2014 n’est pas tout à fait conforme à la Constitution. Puisque l’heureux locataire du Palais de Carthage a réussi, en s’appropriant le droit de nommer le chef du gouvernement à la place du parti vainqueur des élections – en l’occurrence, le sien, Nidaa Tounes – à faire du président au pouvoir, en principe limité, le véritable maître du jeu politique. Qui de ce fait ne peut pas se soustraire à ses responsabilités dans la situation actuelle du pays.
Bien sûr, le président n’assume pas seul la responsabilité du bilan plutôt négatif des premières années de son mandat. Celui-ci est d’abord imputable à au moins quatre facteurs sur lesquels le chef de l’État n’a pas de prise : les vicissitudes de la transition démocratique observées par le passé sous d’autres cieux et aujourd’hui en Tunisie, l’irruption du terrorisme dans le paysage politique et la vie des Tunisiens, la propension des différents groupes politiques et socioprofessionnels à faire prévaloir leurs intérêts particuliers sur ceux de la collectivité et à résister bec et ongles à la mise en œuvre des réformes structurelles qu’exige le redressement économique et social du pays.
À tous ces éléments de blocage s’en sont bien sûr ajoutés d’autres au cours des deux années, dont le président Essebsi assume la pleine et entière responsabilité, notamment l’instabilité gouvernementale et l’éclatement de Nidaa Tounes, le parti présidentiel.
La stabilité au niveau du gouvernement était l’un des principaux « fruits » que les Tunisiens attendaient des élections de 2014. Or, deux ans après on en est encore loin puisque le premier gouvernement, présidé par Habib Essid, dont bon nombre de Tunisiens pensaient qu’il allait tenir jusqu’à la fin de la législature, en 2019, est finalement tombé au bout de seulement vingt mois.

Restrictions et limites. Et cela par la volonté d’Essebsi qui n’en voulait plus, non pas comme cela a été claironné pour mauvais résultats, mais tout bonnement parce que l’ancien chef du gouvernement était devenu un obstacle à l’exercice d’un pouvoir présidentiel libéré des restrictions et limites imposées par la Constitution.
De même, le locataire du Palais de Carthage a été pour beaucoup dans la crise qui secoue Nidaa Tounes depuis plus de deux ans. Certes, composé dès le départ de plusieurs groupes d’horizons politiques et idéologiques divers, Nidaa Tounes n’est pas un modèle d’homogénéité. Toutefois, l’éclatement du parti présidentiel est dû principalement au fait que le président y a parachuté son fils, Hafedh Caïd Essebsi, pour en faire progressivement le véritable maître de cette formation politique. Un acte qui a coûté cher, tant à Nidaa Tounes qu’à son ancien président fondateur et actuel chef de l’État.
En effet, grandement affaibli par une première scission qui lui a fait perdre plus du tiers de son groupe parlementaire à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) – passé de 89 au sortir des élections législatives à 56 en novembre 2015, avant de remonter à 63 au cours des dernières semaines – et risque fort d’en subir une deuxième, ce qui pourrait le cas échéant faire fondre davantage la représentation parlementaire du parti présidentiel.
Le président lui-même y a laissé des plumes, sa cote de popularité et même l’immense respect dont il jouissait il y a encore deux ans auprès d’une grande partie des Tunisiens sont en train de décliner. Selon un récent sondage du cabinet Emrhod Consulting, l’indice de popularité du chef de l’État a chuté de près de 10 points en sept mois, passant de 51,3 % en avril à 41,9 % en octobre 2016.
Plus grave encore pour Béji Caïd Essebsi, les critiques des politiques et des médias à son égard se durcissent de jour en jour. Un premier palier a été franchi le 26 août dernier sous la coupole de l’ARP lorsque, à l’occasion du discours de chef du gouvernement désigné de Youssef Chahed, un député du Front populaire, parti d’extrême gauche, a osé, pour la première fois, apostropher le président à propos du rôle politique qu’il persiste à vouloir faire jouer à son fils en lui disant : « Ton fils, tu le gardes chez toi ! »

Caricature. Quelques jours plus tard le quotidien Echourouk a franchi un Rubicon qui jusqu’ici semblait infranchissable. En novembre dernier, le n°1 de la presse quotidienne a publié une caricature mettant sur la place publique ce qui se disait jusqu’alors dans les salons au sujet du rôle prépondérant que jouerait dans les affaires de la république Mme Chadlia Saïda Caïd Essebsi, épouse du chef de l’État. La caricature signée par Rahmouni, caricaturiste attitré du quotidien Echourouk, fait dire à Hafedh Caïd Essebsi, fils du président : « Nidaa [Tounes] est mon parti à moi, mon père me l’a créé. Si vous voulez, demandez à maman. Et après moi, c’est mon fils qui en prendra le contrôle. »
Chose étonnante, ces critiques, si acerbes soient-elles, ne semblent pas avoir convaincu le président Béji Caïd Essebsi de « se débarrasser » de son fils, comme le lui ont conseillé certains pour enrayer la chute de sa popularité. C’est le contraire qui serait en train de se produire puisque le chef de l’État serait convaincu, d’après des proches, que Nidaa Tounes « est en train de se rétablir », et cela « grâce au travail » de Hafedh Caïd Essebsi. Faisant dire à certains qu’Essebsi tend à devenir son propre pire ennemi.