/ Politique / TUNISIE Ennahdha dans l’œil du cyclone

TUNISIE Ennahdha dans l’œil du cyclone

Moncef Mahroug de Oct 20, 2017 - 07:49 dans Politique

Le parti islamiste, cible d’attaques sur le plan interne, est fragilisé par une conjoncture internationale désormais hostile aux formations de la mouvance intégriste.

L’Histoire est-elle un éternel recommencement pour Ennahdha ? Quatre ans après la grande crise de l’été 2013, à la suite de laquelle ce parti et ses deux alliés (Congrès pour la République, et Forum démocratique pour les libertés et le travail) au sein de la Troïka (décembre 2011-janvier 2014) ont dû, sous la pression de l’opposition, mobilisée après l’assassinat du député Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013, pour réclamer la chute du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC), quitter La Kasbah, on a l’impression d’assister à un remake.
À une différence près…
Le tir de barrage actuel anti-Ennahdha n’est pas imputable au bilan peu reluisant, aux yeux de certains, des dix premiers mois de l’actuel gouvernement, dirigé par M. Youssef Chahed, dont cette formation fait partie. Il est plutôt dû, un peu, aux erreurs commises par la Troïka au pouvoir et, beaucoup, aux caractéristiques et aux objectifs de cette formation, aux yeux de ses détracteurs : un parti islamiste intégriste, dont le projet est d’imposer à la Tunisie une islamisation rampante, et qui est suspecté de relations avec des groupes djihadistes, donc terroristes.
Certes, la campagne anti-Ennahdha ne constitue pas une nouveauté. Elle a seulement baissé un peu d’intensité après que cette formation a quitté le gouvernement en 2014, puis regagné en intensité progressivement par la suite pour culminer au cours des dernières semaines. Plus précisément après le déclenchement de la crise du Golfe.
Comme si certains, en Tunisie et aussi à l’étranger, voulaient profiter du bras de fer opposant un groupe de pays dirigé par l’Arabie Saoudite au Qatar, et dont les relations de ce petit émirat avec les partis et groupes islamistes – et terroristes, affirment ses détracteurs – pour sortir le parti islamiste du pouvoir.
La première attaque contre Ennahdha est venue de l’étranger. Le 17 juin 2017, Sky News Arabia a diffusé un documentaire le mettant en cause, ainsi que son président Rached Ghannouchi, dans l’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd. La chaîne de télévision y affirme en particulier que cette figure de l’extrême gauche avait été liquidée, pour le compte du Qatar, parce qu’elle détenait des documents prouvant l’implication de ce pays dans la prise d’otages d’Aïn Amenas en Algérie en janvier 2013.
La deuxième attaque est venue le 4 juillet 2017, cette fois-ci de l’intérieur. Ce jour-là, la présidente du Parti destourien libre (PDL), Abir Moussi, avocate et ancienne secrétaire générale adjointe du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti au pouvoir avant le 14 janvier 2011) chargée de la femme, demande, lors d’une conférence de presse, l’ouverture d’une enquête sur les fonds reçus de l’étranger par plusieurs partis politiques.
Mais rapidement, Mme Moussi concentre ses accusations sur le parti islamiste qui aurait, selon elle, obtenu 150 millions de dollars de l’État qatari, quelques jours seulement après sa victoire à l’élection du 23 octobre 2013.
À l’appui de ses accusations, la présidente du Parti destourien libre ne produit pas de preuves irréfutables. Elle rappelle seulement quelques faits qui, d’après elles, sont de nature à crédibiliser ses accusations.

Allégations. Dont des déclarations de l’ambassade syrien Youssef Alhamad à la chaîne satellitaire syrienne, et un reportage de la chaîne de télévision Al Arabiya, diffusé le 17 juin 2017, selon lequel « des financements qataris ont été envoyés à Ennahdha sous la forme de projets de développement par le biais d’associations ».
Comme on pouvait s’y attendre, le parti islamiste ne tarde pas à réagir pour démentir les allégations de Mme Moussi et de Sky News Arabia.
Toutefois, ce ne sont pas là les seuls casse-tête du mouvement Ennahdha. Cette formation présente d’autres fragilités que ses ennemis ne se privent pas d’exploiter à chaque fois que l’occasion s’en présente. D’autant que le contexte international est désormais propice à de telles manœuvres de déstabilisation.
En effet, favorables au début du Printemps arabe, en 2011, à la participation des islamistes à l’exercice du pouvoir, les principales puissances occidentales le sont aujourd’hui beaucoup moins, pour ne pas dire qu’elles y sont totalement opposées.
Ce changement n’a pas échappé aux dirigeants nahdhaouis et s’ils avaient encore un doute à ce sujet, il s’est certainement dissipé au début de cette année lorsque la nouvelle administration a envisagé, avant d’y surseoir, d’inscrire le Mouvement des Frères musulmans, auquel Ennahdha est affilié, sur la liste des organisations terroristes.
Le parti de Rached Ghannouchi n’a pas attendu cet épisode pour comprendre qu’il lui fallait réagir et s’adapter à la nouvelle conjoncture politique internationale. Il l’a fait en se démenant sur les fronts idéologique, politique et sociétal.
Idéologiquement, le virage a été pris et révélé à la veille du dixième congrès du mouvement (20-22 mai 2016) dans une interview accordée au quotidien Le Monde par Rached Ghannouchi. Ce dernier y proclame que son mouvement « sort de l’islam politique » pour « entrer dans la démocratie musulmane ». Et que ce parti sera, désormais, un parti politique démocratique et civil, ayant un référentiel de valeurs civilisationnelles musulmanes et modernes.
Politiquement, ensuite, le parti islamiste s’efforce, tant bien que mal, de se démarquer du mouvement des Frères musulmans, et de convaincre également qu’il n’a rien à voir avec les mouvements djihadistes et terroristes. Cela pour le volet curatif.

Bouclier protecteur. Pour le présent et pour l’avenir, la priorité des dirigeants du mouvement Ennahdha semble être aujourd’hui de se constituer un bouclier protecteur des menées de leurs ennemis.
Les Frères musulmans, d’abord. Alors, Ennahdha est-il membre de ce mouvement ? Pour les uns, c’est oui. Hamadi Jebali, ancien chef du gouvernement (de décembre 2011 à février 2013) et secrétaire général du parti islamiste, est du nombre. Il a confirmé ce fait dans une interview en 2011.
Rached Ghannouchi, lui, nie tout lien entre son parti et la « Confrérie des Frères musulmans ». « Nous sommes un parti tunisien soumis à la loi tunisienne et rien d’autre », affirme-t-il.
Mais, bizarrement, lorsqu’un journal palestinien, Al Hayet Al Jadida, fait état d’une lettre que le président d’Ennahdha aurait envoyée au cours d’avril 2016 à cette organisation pour, selon le journal, lui annoncer que le parti islamiste tunisien allait rompre avec elle, le bureau de M. Ghannouchi dément l’information catégoriquement.
Dans la foulée, Rafik Abdessalem, conseiller et gendre du président d’Ennahdha, ajoute à la confusion en déclarant que le mouvement « Ennahdha ne fait pas partie des Frères musulmans ».
Des propos qu’Ali Larayedh, ancien chef du gouvernement (de février 2013 à janvier 2014) et président du 10e congrès, s’empresse de nuancer : « Ennahdha ne renie pas le mouvement des Frères musulmans mais n’y est pas non plus rattaché. » Bref, la question est totale à ce propos.
Ensuite se pose la question du rapport avec les mouvements djihadistes et terroristes. Là, c’est beaucoup plus l’attitude passée que présente d’Ennahdha que ses ennemis pointent du doigt. Bien que le fait de continuer à entretenir des contacts avec le libyen Abdelkrim Belhaj, le chef militaire qui a dirigé l’insurrection contre Kadhafi et est soupçonné d’accointances avec Daech, soit de nature à alimenter les suspicions à l’égard du parti islamiste.
Bon nombre de Tunisiens reprochent à la formation de Rached Ghannouchi en particulier et à la Troïka en général d’avoir fait preuve, au mieux, de naïveté, au pire, de connivence coupable, en permettant aux djihadistes de s’organiser, s’entraîner et s’armer à leur guise, entre 2012 et 2013.

Déclarations. Bien sûr, les Nahdhaouis refusent toujours d’admettre une telle responsabilité. Mais ces dénégations sont mises à mal par les propres déclarations passées des principaux chefs et responsables gouvernementaux d’Ennahdha concernant les djihado-terroristes.
« Ce sont des jeunes et ils me rappellent ma jeunesse » (Ghannouchi) ; « Ils s’entraînent juste pour se débarrasser du cholestérol » (Ali Larayedh, ancien ministre de l’Intérieur et ex-chef du gouvernement, au sujet des camps d’entraînement) ; et « Nous avons 100 000 djihadistes » (déclaration faite en 2013 par Noureddine Bhiri, ancien ministre de la Justice, actuellement chef du groupe parlementaire d’Ennahdha).
Excédés d’être en permanence sous le feu nourri de leurs ennemis, et, surtout, craignant de possibles répercussions sur la Tunisie – donc sur leur parti – du bras de fer entre une coalition de pays arabes menée par l’Arabie Saoudite et le Qatar, dont l’un des enjeux est justement les relations de ce pays avec les mouvements islamistes, les dirigeants nahdhaouis cherchent à bétonner leurs défenses pour préserver leur position actuelle de parti membre de la coalition gouvernementale ainsi que tous les avantages que cela leur procure.
L’annonce, le 6 juin 2017, de la création d’une Instance supérieure permanente de coordination entre Ennahdha et le parti présidentiel relève de cette stratégie.
L’assainissement du débat politique, plus clairement la cessation des attaques dont il fait l’objet, qu’Ennahdha appelle de ses vœux, est plus compliquée à obtenir.
Cela passerait, selon le parti islamiste, par l’élaboration d’un bien étrange « Pacte moral national » (PMN) destiné à « mettre fin à la haine et à la crise de la morale politique », selon les mots de Lotfi Hermassi, cadre dirigeant d’Ennahdha. Ce n’est pas ce chargé de la communication du bureau régional du parti islamiste à Kasserine, mais Khaled Chouket, ancien ministre dans le gouvernement de Youssef Chahed, et ex-militant, dans sa jeunesse, du… Mouvement de la tendance islamique (MTI, devenu Ennahdha) qui a lancé cette idée à la mi-juillet 2017.
L’ex-ministre chargé des Relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement Essid propose que tous les partis, organisations nationales et moyens d’information signent ce pacte préalablement à l’obtention de leur agrément.

Forme de censure. Autrement dit, M. Chouket, qui a visiblement oublié que médias, partis politiques et organisations de la société civile ne sont plus soumis au régime de l’autorisation, veut rétablir une forme de censure dans le but de faire taire les critiques, nombreuses il est vrai, adressées à son ancien parti (Ennahdha) et à la formation à laquelle il appartient aujourd’hui. Pas sûr que le projet remporte l’adhésion de beaucoup de Tunisiens.
Enfin, le volet sociétal. Le conservatisme étant un reproche – un de plus – que lui adressent beaucoup de Tunisiens, Ennahdha s’efforce de donner des gages dans ce domaine aussi. Le parti qui, au moment de la rédaction de la Constitution en 2013, rechignait à reconnaître que la femme est l’égale de l’homme et proposait de la considérer comme « le complément de l’homme », a depuis mis un peu d’eau dans… son vin. Il a non seulement retiré cette proposition saugrenue, mais ses députés ont voté, le 26 juillet 2017, la loi organique sur l’éradication de la violence faite aux femmes. Et le « lifting » pourrait s’étendre à des questions encore délicates, comme l’homosexualité.
En février 2017, Lotfi Zitoun, conseiller politique du président du parti, a plaidé en faveur de la dépénalisation de la consommation de cannabis et de l’homosexualité. Certes, il a d’une certaine manière été remis à sa place un mois plus tard, par Zoubeir Chehoudi, directeur du cabinet de Rached Ghannouchi et membre du Majlis al-Choura, qui a déclaré que cette instance avait décidé de « l’impératif de respecter les valeurs arabo-islamiques » sur ces questions. Néanmoins, le débat est lancé…