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Tiraillements interlibyens

Yves Dubois de Nov 14, 2016 - 09:51 dans Politique

Cinq ans après l’élimination de Kadhafi, la Libye est frappée de plein fouet par les affres d’un chaos destructif et une scène marquée par la lutte contre Daech et le terrorisme.

Récemment, les répercussions de la bataille de Syrte contre Daech sont presque éclipsées par la réalisation du général Khalifa Haftar, représentée par le contrôle du « croissant pétrolier ».
Ce développement bouleverse-t-il le paysage politique libyen, ou n’est-il que l’une des manifestations d’un conflit multidimensionnel dont la fonction géopolitique n’a pas expiré ?
Depuis la fin de l’été 2014, deux gouvernements se sont installés en Libye : l’un à Tripoli, contrôlé par les islamistes et les autoproclamés garants de la révolution de février 2011, l’autre se trouve à Al-Baida, soutenu par le Parlement légitime installé à Tobrouk, à l’est du pays, tous deux dominés par les modérés et d’anciens kadhafistes.
En mars 2016, il aura fallu le changement de l’émissaire onusien (Martin Kobler succédait à Bernardino Leon) et l’irruption flagrante de Daech pour que les grands acteurs imposent l’accord interlibyen de Skhirat et poussent à l’installation d’un seul gouvernement légitime à Tripoli. En attendant cette issue, un Conseil présidentiel d’entente nationale présidé par Fayez al-Sarraj s’installe dans la capitale libyenne et devient le principal interlocuteur de l’extérieur.
Un équilibre délicat dictait la formation du gouvernement d’union nationale à la suite de l’accumulation d’obstacles dans les deux camps.
Cependant, la non-clarification du statut du général Khalifa Haftar à l’Est (soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Jordanie), et la non-association significative de la zone stratégique de Zenten sont amenés à compliquer l’application de l’accord de Skhirat.
Cette course contre la montre vise à un minimum de stabilisation pour combattre Daech qui ne cesse de s’étendre. On évalue le nombre de ses membres en Libye entre 2 500 et 4 000 combattants éparpillés à travers le pays (concentrations à l’est et au sud).
Au début de juillet 2016, malgré les succès de forces de Haftar à Benghazi et Ajdabiya (croissant pétrolier), et en dépit des réalisations de la milice de Misrata (liée au conseil du gouvernement d’union nationale de Tripoli) contre les combattants daechistes, la Libye s’avère un pôle d’attraction djihadiste où Daech s’étend à travers sa fuite en avant vers de régions du Sud et de l’Ouest.
Repli. Rappelons que les vastes zones désertiques du pays et ses frontières avec six pays inciteraient Daech (s’il est battu en Irak et en Syrie) à se replier vers la Libye. Après tant de reports, le 22 août dernier, le Parlement libyen, reconnu inter-nationalement, réuni à Tobrouk, a refusé d’accorder sa confiance au gouvernement d’union nationale présenté par le conseil présidentiel que dirige Fayez al-Sarraj. Parmi les raisons de ce refus la demande de réduire le gouvernement de 26 à 12 membres.
Mais le plus grand obstacle a sans doute été le différend autour de la place du général Khalifa Belgacem Haftar, commandant en chef de l’armée nationale et homme fort à l’Est et au Sud.
En tirant l’enseignement de cet échec après une longue attente, les acteurs occidentaux concernés – la France, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne l’Espagne et les États-Unis – ont plaidé pour la formation d’un nouveau gouverne-ment.
De plus, Paris et Rome se concurrençaient sans réussir à « arranger » la situation. Le différend entre Tripoli et Benghazi réside dans une volonté des islamistes de Tripoli de marginaliser Haftar et de ne pas reconnaître sa fonction. Mais à supposer la levée de l’obstacle Haftar, d’autres litiges persistent autour de la réouverture de ports du croissant pétrolier, ou à la lutte contre Daech après sa défaite à Syrte.
Notons aussi des changements notoires à Misrata (un courant apolitique perce dans l’importante ville) et concernant un dialogue sous les auspices du Qatar entre Abdelhakim Belhadj, homme fort de Tripoli (ex-chef du groupe islamique armé), et Abdallah Senoussi, ancien chef de sécurité sous Kadhafi !
Au début de septembre 2016, parallèlement au « quasi-nettoyage » de la présence de Daech à Syrte (dans cette ville natale de Kadhafi, on avançait le chiffre de 7 000 combattants daechistes, et à la fin, on en recense seulement près de 600), les divi-sions persistent et s’accentuent entre le conseil présidentiel de Tripoli (issu de l’accord de Skhirat) et le Parlement libyen, reconnu internationalement, installé à Tobrouk.
Et ces conflits ne sont que le reflet de luttes d’influence régionales et occidentales. Si Washington et Londres tentent avec Tu-nis et Rabat de jouer le jeu de « faiseurs » de stabilité, les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Italie semblent plus proches du point de vue de la Turquie et du Qatar, grands soutiens aux islamistes de Tripoli et à la milice de Misrata (convoitée par l’Italie comme la France). L’homme fort de l’Est, le général Haftar, et le Parlement de Tobrouk (son président est l’influent politicien Akila Saleh) sont appuyés par Le Caire, Abou Dhabi et d’une façon discrète par la France.
Donné marginalisé après l’installation de Fayez al-Sarraj à Tripoli, et la fixation faite sur la bataille de Syrte, le général Khalifa Haftar met en place, mi-septembre, une « surprise stratégique » en contrôlant tout « le croissant pétrolier » (Sadra, Ras Lanouf…, soit 70 % de la production énergétique libyenne) après avoir chassé les forces des « gardiens d’installations pétrolières » d’Ibrahim al-Hadran, « qui ne sont qu’un groupe djihadiste » selon un proche de Haftar.
Du fait que l’autre foyer pétrolier à Zenten soit tenu par les amis de Haftar, le général contrôle donc la première res-source du pays et annonce qu’il remet tout à la Société nationale du pétrole. L’argent revient ainsi à la Banque centrale (deux institutions qui représentent un trait d’union entre Libyens).
Soutien. Le Caire, principal soutien de Haftar, revient sur la scène et Sarraj et Martin Kobler, l’émissaire de l’ONU, sont en Égypte pour régler l’affaire. Malgré les communiqués condamnant les forces occidentales, le fait accompli du « maréchal Haftar » (promu la semaine dernière par le Parlement de Tobrouk après son succès militaire) est incontournable et il pour-rait négocier sa place comme chef d’armée si le conseil présidentiel à Tripoli était prêt à jouer le jeu.
Un nouveau rapport de forces se dessine dans l’ancienne Jamahiriya, et l’accord de Skhirat pourrait être mis en cause pour procéder à une véritable réconciliation. Cela suppose une volonté régionale et internationale d’apaiser les luttes interlibyennes. Après avoir été perçue comme l’Eldorado tant attendu, la Libye bascule en foyer d’instabilité et de terro-risme (et exportateur involontaire de l’immigration clandestine). Il ne faudrait pas que la stabilisation de la Libye, située aux portes de l’Europe, traîne en longueur…